Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages,

éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au

cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la

terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas,

la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une

autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme

si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible,

sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser

seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle

l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se

servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades

dans les champs où se lève une si forte solitude, un esprit malin la

reprenait et elle disait:

--Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu

connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.

Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout

semblait grandi, irréel.

Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre

le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de

l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces

temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne

voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon,

mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée

entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu,

dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.

VIII

Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite

désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de

bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme

si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur

comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une

gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir,

elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de

reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait.

Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait,

car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde

avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement

l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait

avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait

l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle

poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour

toujours. Mais il l’aimait passionnément.

Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait

perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne

désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des

Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les

bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa

douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau

s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de

ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit,

par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer

sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train

l’emportât, s’était écriée:

--Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.

Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des

villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant

Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était

belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans

cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se

passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer

Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle.

Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se

détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé

le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans

l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller

humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le

trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore

plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de

lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore

à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de

velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que

tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je

lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et

il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»

Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.

Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux

devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un

bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre

royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses

mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui

apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait

plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé

par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien

plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.

Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat

l’appela et lui dit:

--Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des

soins que je vous ai donnés.

Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas

content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le

cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon

avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître

d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se

sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et

pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il

était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le

bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il

se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré

l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à

saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux

genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort

garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la

boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...», mais il ne se

plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains

croisées derrière le dos.

Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux

cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait

l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait

aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il

allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise

Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est

changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne

s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses

mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien

endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le

dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur

dépit.

De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme

il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au

vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui

causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit,

dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans

ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait

joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme

une grande machine sournoise.

Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle

cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude,

elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé,

de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme

elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta

précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait

jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient,

des phrases de souvenir. Il remarqua:

--Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne

peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.

Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la

peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout

fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire

Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois _Ave_ à

Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.

Un jour, il dit:

--Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a

une mine bien fraîche.

Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du

printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille

ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune

faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses

yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée

par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des

prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux

aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux

branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se

fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau

pure.

Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de

bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée,

si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son

cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il

répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire

que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses

camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard

Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:

--Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois

méchant.

Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses

poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements

après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage,

courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait

s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la

gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta

seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son

chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si

elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une

partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il

tomba.

--Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours

sur mon chemin.

Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force

de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des

ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des

reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de

s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des

lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se

sentait protégé.

A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui

avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage,

deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis

que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance

aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.

Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses

élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix.

Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en

Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le

même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui

enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il

croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de

chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M.

Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon,

seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens,

éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y

avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme

en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain

pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on

le recevait avec de bonnes paroles.

M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient

mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon

de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils

de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de

dépit dans leur cartable.

La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages.

Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait

la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement,

sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le

soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait,

sarcelle de feu qui saigne et se noie.

Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers

les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:

--Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!

Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta

à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de

ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et

Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:

--Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.

Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses,

s’approcha tout près de lui et hurla:

--Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des

robes!

A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se

mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il

se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et

mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les

coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il

cria:

--Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que

les vôtres!

Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais,

quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le

repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en

vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont

aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.

Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait

aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était

agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient.

Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à

peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il

découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce

grand poids qui courbait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête,

ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et,

malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il

chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il

entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque

horreur que son corps se hérissait.

--Mon petit, mon petit! appelait Claire.

Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une

tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on

l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin,

mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle

serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre

elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure,

étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le

coucha. Tous les deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas

pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant

durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:

--Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est

méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.

Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que

l’ombre le caressât et l’endormît.

IX

Claire ne voulut pas que Simon revînt à l’école de Bonnal avant que M.

Salvat eût puni ses persécuteurs. Revêtue de sa belle robe des

dimanches, elle prit le chemin du bourg, tremblante d’indignation. Elle

qui était si paisible, si tendre, une grande colère lui faisait presser

le pas. Elle aurait donné son sang pour que son petit n’eût pas subi ces

injures. Les élèves allaient entrer en classe, quand elle se présenta à

l’instituteur. A voix haute, elle dit sa douleur et son mépris. M.

Salvat lui promit de veiller sur Simon et de donner une sévère leçon à

des enfants tout pleins d’animalité. Il fit l’éloge de Simon et demanda

à Claire de le laisser sans retard revenir en classe. Elle pouvait s’en

aller tranquille. Mais elle aperçut Léonard Rutaud:

--Coquin, si tu fais le moindre mal à Simon, je te corrigerai de mes

mains.

Il s’enfuit au fond de la cour, car il sentait qu’elle était prête à le

battre; il avait vu dans ses yeux brûler une sourde fureur. Elle s’en

alla en hâte, n’étant plus maîtresse d’elle-même. Avant de regagner les

Ages, elle entra dans l’épicerie de la mère Rutaud:

--Votre garçon est un coquin. Je n’achèterai plus rien chez vous. Et ne

comptez pas que je vous fasse porter les légumes que vous avez

commandés.

La femme, qui était assise devant une petite table où elle pesait du

tabac à priser, releva sa figure grise et gronda:

--Il me donne du fil à retordre. Mais ne lâchez pas vos paroles comme

ça. Ce Simon vous donne bien assez d’argent à gagner. Vous devriez être

de bonne humeur. Je blâme mon garçon, il en est qui ne valent pas mieux

que lui.

Claire fut glacée par ces mots dits avec lenteur et d’un air

d’indifférence. Elle fut effrayée comme si elle voyait une vipère

dérouler ses anneaux et lever sa tête triangulaire. Elle sortit de la

boutique en criant:

--Vous êtes comme votre garçon, mais prenez garde!

En passant dans la grand’rue, elle remarqua que les gens rentraient chez

eux, quand ils l’apercevaient, ou se détournaient pour n’avoir pas à lui

dire bonjour. Alors elle songea à ses morts qui la défendaient. Elle

poussa la grille du cimetière et s’agenouilla sur la tombe de famille où

reposait la dépouille du capitaine Lautier, ramenée en terre natale. Le

temps était bas, brumeux, sans aucun souffle. Elle murmura, comme si

elle appelait, dans l’ombre, quelqu’un qui était tout près d’elle:

--Frère, écoute-moi. Je garde ton petit, il faut qu’il soit bon comme

toi; tu étais très grand, très bon. Il faut que ton garçon soit sauvé.

Moi, je ne compte pas. Quand je veille sur lui, je sais bien que je

t’obéis, puisque tu es mort et que tu as la vie qui ne finit pas.

Elle se releva, son âme se dilatait, remplissait mieux les parois de son

corps. En s’en allant, elle se courba sur la tombe de Jacques Renaud:

--Toi, tu m’as aimée. Viens à mon aide, toi aussi.

Elle regagna en hâte la route des Ages. A mesure qu’elle approchait de

sa maison, la confiance la tenait mieux. Le soleil, une grande

espérance, blanchissait peu à peu les brumes de la vallée.

X

Simon revint à l’école; il s’y repliait comme sur une blessure qui

n’était pas cicatrisée. Il devenait encore plus studieux, plus docile.

La plupart de ses camarades, blâmant la mauvaise troupe de ses

insulteurs, s’appliquèrent à lui être agréables. M. Salvat s’était

ingénié à punir longuement Léonard Rutaud dont le front bas semblait ne

pouvoir loger qu’un instinct bestial.

Simon, aux heures de veillée, ayant appris ses leçons et fait ses

devoirs, interrogea Claire afin qu’elle lui parlât de sa mère. Comment

des méchants avaient-ils pu se ruer sur lui, avec des paroles si

infâmes, dont il ne devinait que le sens grossier? Pendant des soirs,

elle s’était évertuée à l’apaiser en se faisant violence.

Louise Lautier écrivait assidûment des lettres le plus souvent bien

futiles, mais elle s’attachait chaque jour avec plus de force à Simon.

Elle pourrait bientôt annoncer une nouvelle qui le surprendrait. Claire

était saisie d’une crainte qu’elle cachait avec soin. Quand elle

répondait à Louise, elle voulait que Simon joignît à sa lettre une page

écrite à son gré. Il notait qu’il était sage et qu’il apprenait bien ses

leçons, et que Tant-Belle avait mis bas des chiens mignons. Il se

portait bien et Claire lui faisait toutes sortes de plaisirs. Elle lui

avait acheté de beaux livres, éclairés d’images; et, quand la belle

saison serait tout à fait venue, il pêcherait dans la Gartempe avec des

hameçons qui prennent les gros poissons et non ces petits dont il faut

une dizaine pour remplir le creux de la main.

Le temps des labourages de printemps était venu. Jacquier, quand le

voile des pluies se déchirait, labourait des champs où il planterait des

pommes de terre ou des carottes fourragères. Il connaissait à merveille

le sol qui convenait aux différentes espèces de légumes. Et jamais

Claire ne lui faisait la moindre observation.

Il y avait des jours où le soleil montrait mieux le travail de la saison

qui approchait, les premiers pointillements de la verdure, dans les

haies, aux rameaux des frênes. Les feuillages morts du dernier automne

se détachaient des chênes robustes que l’on voit seulement verdoyer au

mois de mai. L’herbe des prés s’épaississait; à la lumière de midi, au

pied des arbres de clôture, elle allumait un feu vert dont l’ardeur

allait gagner peu à peu les branches.

Simon était joyeux du retour de la plaisante saison. Avec le nouveau

soleil revenaient les soleils des années passées. Ces humbles choses

qu’il voyait tous les jours, ces travaux d’apparence lente, ces soucis

qui sont le grain des bonnes gens et que l’on agite sans cesse comme

dans un van, ces silences si purs, si frais, au faîte de la vallée,

cette vie d’air, de vent, de lumière l’avait pénétré avec l’odeur du

genêt, de la bruyère et du genièvre qui écarte les pierres en poussant

sa pointe.

Les jeudis, il accompagnait souvent Jacquier au labour. Il entendait son

cri qui exhortait les bœufs allant tête basse, naseaux fumants; la terre

coupée luisait en pesantes mottes. Simon répétait les appels du valet en

marche, aux bras tendus, tels deux traits inséparables des mancherons de

la charrue. Jacquier prêtait peu d’attention à l’enfant en ces moments;

sa vieille figure restait grave et son regard était fixe comme s’il

attachait quelque chose de mystérieux que lui seul voyait. Il ne cessait

d’exciter son attelage, mais les bêtes avançaient toujours du même pas,

avec une sorte de rythme éternel, et sous leur pelage on voyait rouler

les nœuds de muscle.

Le labour déployait ses rayons. En ce mois passait avec Jacquier la

vieille patience des hommes que retient la courbe des reins où gronde

une force dure et cachée. Parfois le bonhomme grommelait:

--Les paroles, ça va plus vite que la besogne. Elles vont à cheval; la

pauvre vieille, elle, va toujours à pied.

Quand la journée était achevée, et que venaient les nuages de la nuit,

il détachait ses bœufs, portait le soc sur la charrette. Il se mettait à

deviser des choses et des gens de la terre. Il laissait tomber avec

gravité le grain des proverbes.

Quand il pleut le jour de saint Victor,

La récolte n’est pas d’or.

Qui tient sa langue

Tient celle des autres.

Pour les filles qui s’attifaient de toilette de ville aux couleurs

violentes:

Les belettes ne les mordront pas.

Prodige du cœur · 第 3 / 8 段