ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa
le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et
l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris.
Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui
et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la
vallée, elle murmura:
--J’ai tant de choses à te dire, Simon. Ce soir n’est pas comme les
autres.
--Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.
Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle
remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.
--Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.
L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la
première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses
mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.
--Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta
mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne
l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et
toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je
t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand
même, car il est mon frère, et je le remplace.
Elle fit un violent effort et dit:
--Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour,
tu me quitteras pour la suivre.
Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:
--Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.
Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon
l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.
Haletante, elle disait:
--Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon...
Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait
relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture.
Comme d’habitude, il se tenait près du feu.
Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le
quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe, elle lui chanta
maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les
accompagnant de mines impayables.
Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la
porte.
--Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.
Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait
roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or
blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant
du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une
mystérieuse douceur.
--Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la
rivière.
Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne,
puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.
Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes
roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle,
s’écria:
--Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.
V
Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait
sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se
gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à
sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur
ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre
elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela,
ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la
mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers
pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la
dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir
de la reprendre.
Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme
Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel
ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor
précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si
l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient
pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait
pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux
Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent.
Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes
de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air
était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme
Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne
voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer,
l’immobiliser:
--Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.
Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et
son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans
cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la
frappait au cœur.
Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le
20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à
Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais
eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité,
il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une
histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte.
Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes
qu’il s’écriait:
--Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!
Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui
disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il
baissait la tête et répondait à peine, tout confus.
La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier,
voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de
l’Ouest, gronda:
Quand il pleut sur la chandelle,
Il tombe de l’eau sur la javelle.
Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des
objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures
de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue
mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y
coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui
sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du verger
orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A
l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des
giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles
mouches bleues à la saison.
Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui
gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait
pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les
corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère,
l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil,
agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de
son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la
parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à
travers les espaces du mystère.
Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon
franchirent ce jour-là le porche de l’église où deux anges sont
accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles
divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.
De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les
braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y
faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et
sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme
toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la
permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la
queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour
l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille
chanson:
Elle sort du logis,
En dépit de son père.
Mais bientôt un esprit
Apparaît devant elle,
En lui disant: Ma belle,
Je vous prie de m’aimer.
Et ensuite lui donne
Un diamant doré.
La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».
Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie
d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il
avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au
bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était
paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit
sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait
de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu,
tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme
autrefois en un pareil jour.
Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la
terre:
C’est une fille muette
Parmi les cieux,
Lui apparut une dame
Dans son troupeau.
Toujours elle lui demandait
Un bel agneau.
Les agneaux de mon père
Sont pas à moi.
Si vous voulez que j’y aille,
J’irai.
Si vous voulez que lui parle,
Lui parlerai.
Vas-y vite, la belle,
La Ysabeau,
Vas-y sans peur ni crainte
Ni danger du loup.
Je garderai le troupeau
Bien mieux que vous.
Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:
Bien le bonjour, mon père,
Ma mère aussi.
M’est apparue une dame
Dans mon troupeau,
Qui toujours me demande
Un bel agneau.
Reviens-y, ma fille,
La Ysabeau!
Dis-lui que la troupe
Et aussi le troupeau,
Tout est à son service,
Même le plus beau.
Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:
Son père et sa mère
Sont bien contents
D’avoir une fille muette
Et de l’ouïr parler.
Ils disent pour rendre grâce
L’_Ave Maria_.
Quand l’heure arrive,
Elle ne rentre pas.
Son père et sa mère
La vont chercher.
Ils l’ont trouvée morte
Au milieu d’un bois.
Lui ont trouvé une lettre
Sous son bras droit,
Que ni prêtre, ni personne
N’a pu lire.
C’est Monseigneur l’Évêque
Qui l’a lue.
Il a lu sur la lettre
De l’Ysabeau
Qu’elle avait jeûné le carême,
Les Quatre-Temps,
Et qu’elle était une sainte
Au Paradis.
Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un
tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.
VI
Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les
pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de
la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de
petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain,
devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent.
Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier
sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur
des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un
grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des
ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais
au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs
bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par
toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de
s’éteindre, selon la course des nuages.
Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les
broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait
l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures
elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout
sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la
terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient
plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et
Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa
fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la
vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon.
Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant
le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages,
assez heureux de faire route ensemble.
Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre.
Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla
de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit
heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle
s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête.
Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour
de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il
restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.
Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle
le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier
appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un
ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares
occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement
qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter.
Jacquier grogna:
--Au revoir, pauvre demoiselle.
Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans
le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter.
Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait
la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une
bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise
d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette
pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles
Mlle Lautier répondait en hâte:
--Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en
élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas
fort et l’air de la campagne est excellent.
Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait
avoir une mère admirable.
--Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui
disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.
En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier
était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de
remplir son devoir de mère.
Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un
compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue
et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque
temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux
vers elle.
--Tu es content de me voir?
--Oui, je suis bien content.
Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue
d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange.
Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de
bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire,
tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie
de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise
remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à
Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.
--Il est grand garçon à présent, dit Louise.
Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa
casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait
d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes
de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses
cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si
grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.
Elle parlait sans cesse.
--Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?
--Oui, madame.
--Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta
maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.
Elle l’embrassa:
--Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les
miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre
âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup.
Voilà une belle rivière.
Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne
laissait entendre que des mots entrecoupés.
--Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où
il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.
Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois
dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de
fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs,
dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait
sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait,
exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée.
L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton
tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit
dans ses bras Simon.
Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme
Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien
obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.
Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.
--Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est
né.
Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:
--Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être
t’ennuyais-tu?
A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans
sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira
des sacs de bonbons.
--Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.
Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant,
tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il
dit, tout à coup, les yeux écarquillés:
--C’est bien vrai que tu es ma maman?
Il caressait le doux corsage où le cou blanc se gonflait, découvert
jusqu’à la naissance de la gorge.
--Comme tu es habillée, comme tu sens bon!... Il n’y a pas de pralines
comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.
Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle
regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa
la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres
en godet comme pour le retenir.
Louise avait pris Simon sur ses genoux.
--Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à
présent.
Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le
feu.
--C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce
genre.
--Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.
Claire qui avait entr’ouvert la porte regardait sa belle-sœur avidement
et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit
où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force
en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu
à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme
Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il
n’est pas à vous. Partez!»
Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:
--Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta
petite armoire où tes habits sont rangés.
Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et
lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont
d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.
VII
M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à
Simon.
--Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il
dit en plissant des yeux malins.
Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que
Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient
bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui
possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change
il était plus riche que le président de la République. On disait aussi,
sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait
payée de sa peine et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup
fait sa fortune.
Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de
la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau,
l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à
pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de
pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise
au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses
yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec
une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames
et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard,
ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir
une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret,
balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.
Dans la même journée, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, le
sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait
acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et
portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De
vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle
sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans
la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient;
sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y
répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils
entendaient la voix à travers la cloison.
Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle
emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant
que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes
qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait qu’elle
avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner
sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier,
s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux
informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de
ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des
contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère
Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le
dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il
y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien
habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami
était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle
concluait, en tricotant près de son feu:
--Vous vous rendez compte.
La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de
passion, s’était enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la
mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une
fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une
lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux
ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille
de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très
jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste,
que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à
cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai
que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa
jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant
se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait
encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise
Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette sorte de
crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le
pays en danger.