Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répi

_Il a été tiré de cet ouvrage_

_30 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés

de 1 à 30._

_L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa._

PRODIGE DU CŒUR

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

=L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.= Préface

de J. et J. THARAUD. 6ᵉ édition. Roman. Un vol. in-16.

=Aimée Villard, fille de France.= 10ᵉ édition.

Roman. Un vol. in-16.

(_Prix Jean Revel 1924._)

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A LA LIBRAIRIE BLOUD ET GAY:

=Le Merveilleux Médecin.= Roman. Un vol. in-16.

=Cœurs paysans.= _Introduction de H. Pourrat sur

l’amour aux champs._ Roman. Un vol. in-16.

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926.

CHARLES SILVESTRE

PRODIGE DU CŒUR

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ

_Tous droits réservés_

Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.

Droits de reproduction et de traduction

réservés pour tous pays.

_A FRÉDÉRIC LEFÈVRE_

PRODIGE DU CŒUR

I

Pour découvrir la maison des Ages qui dominait la vallée, on traversait

la Gartempe au pont de Chanaud. Un chemin grimpant y conduisait, bordé

de noisetiers et de mûriers. Des châtaigniers se pressaient sur les

pentes où la bruyère et le genêt échangent leurs feux, à la saison. Par

places brûlées, au milieu d’une ardeur sauvage, des genièvres perçaient

un sol rocailleux, à l’ombre de roches recourbées et défendues par

l’ajonc. Peu à peu, l’herbe faisait une paisible lumière verte; et la

rivière éveillait un mystérieux tournoiement de guérets et de prairies.

Les Ages, la demeure, la grange, les étables aux portes romanes, étaient

fondées sur le granit, à la cime du versant. Métairie centenaire, gardée

par un mur de pierres sèches, animée d’une fontaine coulant sans arrêt

au centre d’un bassin circulaire. Tout autour s’étendait un pacage où

l’on menait le bétail.

L’horizon, selon les jours, s’éloignait ou se rapprochait, avec ses

châtaigneraies, ses villages aux tuiles rouges et le regard de ses eaux.

On voyait naître les pluies et les neiges dans le nuage qui se déroule.

Le beau temps sortait d’une grande porte bleue.

Si le vent n’avait porté le son de la cloche de Bonnal, on aurait pu

croire que les Ages étaient perdus aux confins du monde. On devinait,

dans la solitude et la paix, le glissement des siècles qui n’usent guère

le rocher.

Les Ages appartenaient, depuis des temps et des temps, à la même

famille, mi-rustique, mi-bourgeoise, qui avait donné sous Louis XVI un

petit poète-philosophe et, sous l’Empire, un colonel de chasseurs à

l’armée napoléonienne. Tous les deux, ayant brillé à Paris, étaient

venus mourir au pays natal. Sous une tonnelle aux ceps convulsés, ils

rassemblaient, dans le soir de leur vie, les souvenirs; l’un en prisant

du tabac d’Espagne; l’autre en fumant une pipe qui avait vu, si l’on

peut dire, la fumée des canonnades. Aujourd’hui, à la mi-décembre de

1923, Claire était seule maîtresse des Ages. Son père, Léonard Lautier,

après avoir fait au Petit Séminaire du Dorat de bonnes études

secondaires, mourut jeune; sa mère s’éteignit de vieillesse, à la veille

de la guerre, à quatre-vingts ans passés. Jacques, son frère aîné,

capitaine de chasseurs à pied, fut tué à la bataille de la Marne. Il

avait épousé Louise Charvet, fille de race paysanne, sans fortune et

presque sans famille, l’ayant connue alors qu’elle était modiste à

Paris, et regrettant vite ce coup de passion. Peu après la naissance

d’un enfant, elle était partie pour l’Italie avec un industriel de

Juvisy. Claire recueillit Simon, âgé seulement de quelques mois; elle se

demandait toujours avec angoisse si le désespoir n’avait pas tué son

frère, plus que les balles ennemies.

On racontait par les champs qu’elle avait aimé d’amour Jacques Renaud,

de Bonnal, fils aîné des maîtres du domaine de Lamont, tombé aux

Éparges. Ils devaient se marier, la guerre finie. Elle portait des robes

noires, sans avoir jamais poussé une plainte à voix haute. D’âme

repliée, naturellement humble et simple, elle avait été élevée dans une

pension bourgeoise de Limoges. Elle pouvait, ayant de la fortune, vivre

de la vie des villes, mais les travaux des champs la retenaient de leur

rythme. Elle recevait l’enchantement de la vallée, si fort que ceux qui

l’avaient quittée en écoutant les appels du monde, y revenaient pour

mourir et voir tomber leur soleil dans une paix accomplie.

Ses jours étaient tout occupés de Simon Lautier, son neveu. La mère, qui

habitait maintenant à Paris, donnait parfois de ses nouvelles par des

lettres hâtives où elle remerciait sa belle-sœur de prendre soin de

l’enfant. Claire portait sans faiblir sa charge de vie. Elle était

heureuse que le petit Simon fût près d’elle à l’abri. A trente-cinq ans

passés, on ne pouvait dire qu’elle était belle, avec son corps pesamment

charpenté, un visage lourd sous des bandeaux noirs. Mais ses yeux larges

gardaient une sorte de flamme cachée, quelque chose d’immuable et de

fidèle. La bouche grande avait la fierté des races anciennes, et dans sa

ligne déliée une lumière de bonté pure.

Ce soir, Jacquier, le valet, achevait les labourages d’automne. Le temps

était assez doux, malgré l’approche de Noël. Claire tricotait un gilet

pour Simon, assise sur un banc de bois en gardant les brettes dont elle

tirait souvent elle-même le lait que l’on venait chercher de Bonnal. En

ce mois, la nuit descend vite; Simon quittait l’école avant quatre

heures. Lorsqu’il revenait à la brune, elle s’inquiétait, toute en

transes, comme celles qui ont souffert et qui s’attachent.

Elle surveillait à peine les bêtes qui paissaient dans le pacage fermé

de tous les côtés par des haies épaisses. Tant-Belle, la chienne rousse,

les ramenait de temps à autre au centre de la prairie où un miroir d’eau

aspirait les dernières lueurs de l’air.

Elle se laissait aller aux rêveries que favorisaient la solitude, la

longue course du vent. Comme d’habitude, elle entendit l’appel de Simon;

il ouvrit la barrière du clos. Elle ne le regarda pas tout de suite,

attendant qu’il vint la toucher et l’embrasser; c’était toujours la

même surprise du cœur.

Glissant ses mains sous son béret, elle goûta la chaleur des cheveux

cendrés qui bouclaient un peu, près du front, au-dessus des yeux gris

qu’ils adoucissaient. Elle caressa le visage qui était d’un dessin ferme

et fin.

--Tu n’as pas eu froid? As-tu les pieds mouillés? Les chemins sont si

mauvais. Il faudrait changer tes bas. Il y en a de bien secs que j’ai

reprisés. Va ranger tes livres et tes cahiers.

Il rentra dans la grand’salle où Jeannette, la servante, préparait le

repas du soir. Claire rassembla les vaches que Tant-Belle poussa vers

l’étable. Elle remplit les mangeoires de carottes fourragères et de

tiges de maïs. Ayant allumé une lanterne, elle se mit à traire. La

besogne finie, elle porta dans la salle deux seaux qui étaient pleins

jusqu’au bord et les posa sur la table. Chaque matin, Hubert Lamont, de

Bonnal, prenait, pour un marchand de beurre, le lait que Mlle Lautier

lui laissait.

Au dehors, la nuit tombait; on entendait les cris de Jacquier ramenant

les bœufs du labour. Le couchant faisait sa rougeur qui se fondait dans

la clarté de la lune. On voyait son arc tout blanc, tel un quartier de

pomme lumineux, à travers les branches d’un ormeau. Partout courait un

souffle d’eau éveillée.

Claire ferma la porte. Sous la profonde cheminée, le feu bourré de

souches et de fagots tissait une robe d’or à la marmite accrochée haut.

Elle alluma la lampe de porcelaine au-dessus de la table en cerisier.

Tandis que Jeannette, qui avait toujours servi dans le domaine, pelait

des légumes, elle appela Simon. Elle ouvrit ses cahiers, ses livres, et

lui posa, comme d’habitude, cent questions auxquelles il répondait avec

gentillesse. Elle voulait tout connaître, les moindres détails de ses

études et de ses récréations. M. Salvat, l’instituteur, devait être

content de lui. Il savait toujours sa leçon; mais, parfois, on

l’interrogeait brusquement et il se troublait. Pour avoir le plaisir de

le voir sourire, elle lui demanda:

--Est-ce qu’il se gratte toujours le cou, comme s’il avait, à cet

endroit, une méchante fourmi?

--Oui, maman... Il m’aime bien et toi aussi.

Elle se mit à rire avec lui. Quand il l’appelait: maman, elle était

pleine d’un grand trouble. Jamais elle n’avait osé lui dire la vérité.

Elle alla chercher une Bible colorée d’images qui illustraient les

saints récits de ce monde. Simon, tandis qu’elle tournait les feuillets

en les commentant, écarquillait les yeux de plaisir. Il regarda

longtemps une gravure où l’on voyait Moïse enfant dans un berceau qui

flottait sur le fleuve, entre des roseaux.

--Simon, c’est un petit que l’on avait abandonné, mais la fille du

Pharaon le sauva.

--Si j’étais comme ça, sur la rivière, tu viendrais me chercher. Je

n’aurais pas peur.

Elle l’embrassa et tourna vite la page. Puis elle referma le livre; et

elle arrangeait les grandes histoires à sa manière, appelant les

patriarches, les prophètes et le berger David dans les champs du domaine

des Ages. Elle courbait naïvement les plus hauts personnages à la taille

de Simon.

--Si je coupais tes petites boucles, dit-elle, tu n’aurais plus de force

comme le pauvre Samson. Et tu es si fort dans mon cœur.

Jacquier entra; il fit entendre un grognement étouffé, pesta contre la

terre trop lourde et humide. Il s’assit dans la cheminée sur le coffre à

sel, et il hochait sa grosse tête blanchie, sa face ronde gardant tout

son poil. Peu à peu, il s’apaisa, posa ses mains dures sur ses genoux,

et il regardait fixement le feu. Puis il passa des braises dans ses

sabots, et, cela fait, il y glissa ses pieds en poussant un soupir de

joie.

Claire ne lui adressait jamais d’observations. Elle avait pour lui une

sorte de respect. Elle savait que, depuis plus de trente ans, il était

un bourreau de travail et qu’elle ne lui apprendrait rien sur les choses

de la terre. Il tournait dans un cercle aux points éternellement

marqués. Il était dans la maison comme une pierre d’angle. Brouillé avec

les paroles, s’il élevait la voix, c’était pour des questions

d’importance ou pour chanter une chanson, conter une histoire des

champs, après avoir bu un verre de vin. Il avait grandi au domaine avec

Jeannette que l’on désignait seulement par son lieu d’origine, un

village perdu dans les bruyères. Il alluma sa pipe, ayant de son pouce

pressé le tabac.

--Les temps sont tournés en l’air, gronda-t-il. Encore trois garçons de

Villemonteil qui se sont sauvés à Paris et à Limoges. Demoiselle, quand

nous serons partis, qui s’occupera de la terre, et jamais on n’a eu tant

faim? Ils ne veulent plus revenir après; et peut-être ils ne peuvent

plus.

Claire ne répondit pas; elle recopiait, pour Simon, d’une grande

écriture droite, une poésie qu’il devait apprendre.

Jacquier grogna de nouveau:

--La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute

rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de

la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses

bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud,

son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le

régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile

et il porte des chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le

clocher est piqué sur sa pointe.

Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient

travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la

guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de

mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent

qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les

cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient

d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les

coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne

paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore

verdoyants.

Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de

poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses

dangers. Elle se souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à

Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme

Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans

interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout

saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les

serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques,

l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit

le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:

--J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sœur. Elle est très bonne, mais

il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait

pas assez d’air.

Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses

dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa

part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel

qu’elle l’élevât. Elle possédait assez d’argent et de terre; et elle

dépensait peu.

Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon

revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les

premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue

qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle

courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux

qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon

cœur.»

Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme

elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la

messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise,

tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais

pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait

aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il

levait vers elle ses yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour

l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise

du plus violent amour maternel.

--Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme,

j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.

Parfois, elle lui demandait:

--Petit, que veux-tu?

Il répondait:

--Je ne veux rien. Je suis content près de toi.

Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des

livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux

jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins;

Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les

nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de

mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est

très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il se mêla aux

travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il

pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe

les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un

frais repli de noisetière.

Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la

ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de

pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les

voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit

qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison.

Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on

en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en

faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris

bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le

cidre roule des pommes écrasées, qu’il se clarifie et pétille; que la

terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des

oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.

Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte

couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en

compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au

bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle

s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un

sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot

dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus

loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain

bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur

l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen

de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie.

Là-bas, vers l’ouest, la rivière luisait en des souffles bleus, et près

du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil.

S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en

vapeurs et en neiges d’or.

Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre.

Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé

pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de

l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le

petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés

rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles

rebondissaient comme des balles d’élastique.

Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était

celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes

bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le

poing et qui obéissait à l’appel; une autre encore, celle du filet que

l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt

droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées

de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé

de neuf ans.

Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière,

Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie,

ayant une mémoire vive. Elle soupira:

--Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes

bras.

Il repartit:

--Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.

Elle dit le _Benedicite_. Jacquier et Jeannette prirent place à la

table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier

tressa un panier pour Simon.

--Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.

Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.

--Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.

On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel

de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de

devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On

n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours

pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle,

sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.

--Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées

habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour,

au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles

savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient

couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever

le premier matin du monde, et briller à la pointe des plantes la

première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas

jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de

n’avoir pas de cœur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela

qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant

des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un

jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut

longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas

aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette

femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté.

Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la

pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un

tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on

lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les

processions, tout. Puis elle allait le soir, près du moulin, quand la

lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des

cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là, enfin, l’entendit

pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors,

la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui

disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cœur à toi et ton

sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai

pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui

avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le

cœur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus

ceux qui se sont aimés.

--Maîtresse, c’est point bien gai.

--Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.

Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.

--Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.

Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait

du fond de l’ombre.

II

Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les

champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa

paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il

s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.

De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants

qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du

vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais

il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs

feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux

tournaient sur les châtaigneraies où ils se posaient quelque temps

immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits

noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret.

Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée

blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne

voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y

avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel

des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de

la pluie.

Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir

devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses

pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait

sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle

l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis

qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors qu’il était au berceau. Elle

aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les

avaient tant de fois fermés.

A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle

revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir,

si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front

sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce

monde.

Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à

ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents,

son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible,

si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école

où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses

yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier,

dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée

des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement

trop brusque, mais un glissement de paix.

--Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent

à Claire.

Elle murmurait:

--Cet enfant me sauve...

Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle

s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une

boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud,

celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de

son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un

petit cadre doré.

--Tu vois... Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard...

Il n’est pas à cette femme... Il est à nous. Il sera bon comme toi,

brave comme toi.

Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et

droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la

dernière fois. Il ne s’était pas retourné en partant, sous les branches

de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on

n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût

finie pour faire les accordailles.

Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait

envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle

entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.

Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter

un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le

charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de

Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les

cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait,

entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre

de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il

faisait chaque semaine les petites commissions à l’épicerie de Bonnal.

Claire ne manquait pas de dire:

--Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.

Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas

été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il

souriait, pirouettait sur un talon et disait:

--Ce n’est pas difficile!

Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait

demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la

chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait

commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et

les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait

construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux

vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de

terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait

et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous

l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux.

Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine

d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait

toujours du soleil.

Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était

travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les

pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas

écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais

elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque

année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite

et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire.

De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son

enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en

dépit de tout, la mère de Simon.

Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de

plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les

garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs

du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans

franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait.

Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle

attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises,

comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au

monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en

haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs

yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en

avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.

Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient

des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de

l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans

cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité

rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté,

la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une

richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore

cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on

disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de

Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne

s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le

purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal

n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes

peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour

dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait.

Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un

caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait

perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle

s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la

poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui

sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait

moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans

défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait

peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge,

deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire

l’abbé Remier.

Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la

chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute;

elle le demandait à Dieu.

Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint

surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement

saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.

--Va lire près du feu, dit-elle.

Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle

regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le

renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:

--Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez

pas encore.

III

Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le

beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche

fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide,

cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient

neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs

pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de

lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière

immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les

petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui

éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude,

s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un

merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la

parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un

enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons

de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content

d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:

--Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse

tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au

soir.

Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir

l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les

brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne.

C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée

jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore

plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener

à la messe de minuit:

--Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant

sur les pieds.

Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant

qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans

la sienne.

Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant

la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec

précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était

devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger

des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le

coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait

avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et

bridées.

--Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon

père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il

n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté

de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en

passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri.

Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.

Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël,

et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de

fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine

de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes

histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on

avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près

d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait

à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons

mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène

en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les

têtes, sans briser le rythme:

A qui dansera le mieux

La Guimbarde, la Guimbarde,

A qui dansera le mieux

La Guimbarde de nous deux!

Tourne donc, tu n’y tournes guère,

Saute donc, tu n’y sautes pas!

Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un

jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant

des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson

d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui

beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les

anges pleuraient les étoiles d’autrefois.

Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en

lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les

autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que

Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre,

la lune montrait son quartier qui s’avivait.

Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:

--Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.

Il ajouta entre deux bouffées de pipe:

--Givre avant Noël vaut cent écus.

Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire

les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une

serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus,

puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux

bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le

faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les

verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit

brusquement:

--Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre

porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est

que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un

morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il

fallait savoir ça.

--Peut-être.

--C’est sûr.

Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.

--Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier.

Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à

un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une

fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour

pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre

qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en

montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le

meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout

bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir

vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait

seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce

coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y

eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un

lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait

qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le

galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil

faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut

décidé.

«--Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille,

être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui

coule là-bas.

«--C’est entendu, môssieu le meunier.

«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent

que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans

encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un

fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air.

Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le

ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit

au meunier qui était blanc comme sa farine:

«--Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante

avant que le diable ait fini sa besogne.

«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le

ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un

rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»

Simon s’écria:

--Tu m’as fait peur, Jacquier.

Claire reprit:

--Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.

Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au

milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:

--Nous allons tourner. Je te tiens bien.

Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou

flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:

Dans mon beau château,

Ma tante, tire, tire, tire!

En riant, il tirait sur les mains de Claire.

Les filles ont passé,

O gué! ô gué! ô gué!

Les filles ont passé,

O gué, beaux chevaliers!

Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses

bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de

joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte.

Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un

murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait,

adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux

vapeurs blanches des eaux.

--Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une

lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.

Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à

capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était

accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré

d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu,

éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son

chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec

Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée.

Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la

porte.

Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la

vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes

laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées.

Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres

devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une

sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur

entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.

A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du

moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant.

Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un

pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette

en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.

La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier

cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils

aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat

des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en

lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique.

Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux

écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant

la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait

toujours le vieux monde.

IV

Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de

pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence,

avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la

table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin;

il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.

Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et

Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si

elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné

de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas.

Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou

mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite,

elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée

l’effleurât.

--Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.

Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le

plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la

Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement

d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait

jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre

blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la

bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont

mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite.

Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur

Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le

Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants,

les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui

la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au

matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve,

qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier

sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien

du monde n’avait consignées.

Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses

monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal

une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de

l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque

temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis,

sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre.

Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle

ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue

pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle

avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru

l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se

défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et

ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si

rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la

campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle

avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne

quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se

voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses

mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:

--Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.

Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait

dans un cadre d’or.

--Tu n’es pas là, toi, mon bon frère...

Puis, avec force, elle gronda:

--Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.

Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la

glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail

régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle

sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait,

elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait

parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne

pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être

coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait

brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa

faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les

paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:

--Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et

je vais mourir.

Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la

première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle

fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu

du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses

pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait

comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur

à elle-même.

Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages

devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se

glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de

l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la

cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux

à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de

ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors

elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à

l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son

âme.

Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait,

une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix

et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage

enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau

tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car,

peut-être, on ne le verra plus.

Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette

fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A

mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et

d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un

petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de

la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte,

le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il

cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait

le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé

d’arbres penchés.

Prodige du cœur · 第 1 / 8 段