poursuivis mon voyage, car j'étais en mission auprès de la reine des
fées, et mon premier soin, en arrivant auprès d'elle, fut de lui
demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout
d'abord; mais bientôt nous vîmes arriver le roi des bourdons, qui se
fâcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que
ton pays lui avait été promis, et que nul que lui n'avait droit et
pouvoir sur le moindre de ses habitants.
«Il faut que tu saches que, d'après nos lois, une partie grande ou
petite de la terre est assignée pour demeure à chacune des races
d'esprits supérieurs, bons ou méchants, qui peuplent le monde des fées
et des génies; mais ce droit est limité à un certain nombre de siècles
ou d'années, et ensuite nous changeons de résidence, afin que la même
portion de la terre ne reste pas éternellement méchante et malheureuse.
De là vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie,
et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou
mauvaises influences règnent sur elles.
«La reine des fées est aussi juste qu'elle peut l'être, ayant affaire à
tant de méchants esprits contre lesquels les bons sont forcés d'être en
guerre depuis le commencement du monde; mais il est écrit dans le grand
livre des fées que les méchants esprits, enfants des ténèbres, finiront
par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les
priver des moyens de s'amender. Elle est donc forcée d'écouter leurs
promesses, de croire quelquefois à leur repentir, et de leur permettre
de recommencer de nouvelles épreuves. Quand ils ont abusé de sa patience
et de sa bonté, elle les châtie en les forçant de vivre, des années ou
des centaines d'années, sous la forme de certaines plantes et de
certains animaux. C'est une faculté que nous avons tous de nous
transformer ainsi à volonté; mais, quand nous subissons cette
métamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la
forme que l'on nous impose, tant que la reine ne révoque point son
arrêt.
--Je suis bien sûr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez été punie de
la sorte.
--Il est vrai, répondit modestement la reine des prés; mais, pour en
revenir à ton histoire, tu sauras qu'à cette époque le roi des bourdons,
qui avait gouverné ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui
l'avait affreusement dévasté et maltraité, subissait depuis ce temps-là
un châtiment infâme. Il était simple bourdon, une vraie bête brute,
condamnée à ramper, à dérober, à bourdonner sur un vieux chêne de la
forêt qu'il avait jadis planté de sa propre main, lorsqu'il était le
maître et le tyran de la contrée.
--Comment, dit Gribouille, un génie peut-il exister sous cette forme
vile, et vivre pendant des siècles de la vie des bêtes?
--Cela arrive tous les jours, répondit la fée. Rien ne le distingue des
autres bêtes, si ce n'est le sentiment de sa misère, de sa honte et de
sa déplorable immortalité. Le roi des bourdons était ainsi transformé
depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces
trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la
vie des êtres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'était pas
bien dure.
--Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout,
que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait
dans le palais de la reine des fées lorsque vous vîntes demander la
permission de me rendre heureux?
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--C'est, répondit la reine des prés, que tous les cent ans, c'est comme
qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et
permet à tous ses subordonnés, même à ceux qui subissent une
transformation honteuse sur sa terre, de comparaître devant son tribunal
pour demander quelque grâce, rendre compte de quelque mission, ou
manifester quelque repentir. Mais les mauvais génies sont orgueilleux,
et ils viennent rarement faire sincèrement leur soumission. Le roi
Bourdon venait plutôt là pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car
il lui rappela qu'elle-même avait prononcé que sa peine expirerait la
quatre centième année, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays à ce
moment-là: Par conséquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la
reine des prés (je passe les épithètes grossières dont il m'honora) n'a
pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire à sa
fantaisie.
«La reine des fées, ayant réfléchi, prononça cette sentence:
«La reine des prés, ma fille, a doué cet enfant des hommes de douceur et
de bonté; nul ne peut détruire le don d'une fée, quand il est prononcé
par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est
bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une
mesure qui, si vous êtes raisonnable, vous empêchera de le tourmenter et
de le faire souffrir. Vous ne serez délivré que de sa main. Le jour où
il vous dira:--Va, et sois heureux, vous cesserez d'être un simple
bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chêne et régner sur le pays.
Mais souvenez-vous de rendre Gribouille très-heureux; car, le jour où
il voudra vous quitter, je permettrai à sa marraine de le protéger
contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre
ingratitude, je ne vous prêterai aucun secours contre lui.»
«Là-dessus la reine prononça la clôture de son conseil: je revins à mon
île, et le roi des bourdons retourna à son vieux chêne, où, douze ans
après, jour pour jour, ta bonté te fit prononcer ces mots fatals: _Va,
et sois heureux_.
«Aussitôt le méchant insecte qui t'avait piqué redevint le roi des
bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait
été interdit par la reine de se présenter les armes à la main, et il ne
pouvait ni déposséder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force.
«Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce méchant génie. Il a séduit et
corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augmenté son
pouvoir en épousant la princesse des abeilles qui est, en réalité, la
princesse des thésauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens très-riches et
le pays florissant en apparence; mais, sans persécuter les pauvres, il
s'est arrangé de manière à les laisser mourir de faim, parce qu'il a su
rendre les riches égoïstes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en
plus ignorants et méchants à force de colère et de souffrance; si bien
que tout le monde se déteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des
personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois même se tuer par
dégoût de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien désirer
sur la terre.
[image]
«Or donc, Gribouille, continua la reine, voilà cent ans que tu as quitté
ton pays, de la manière que l'avait prévu la reine des fées. Ton bon
coeur n'a pu supporter l'horreur naturelle que t'inspirait le roi des
bourdons. Il a voulu te retenir de force, je t'ai sauvé de ses griffes;
il règne à présent et il vit toujours puisqu'il est immortel, quoiqu'il
fasse le vieux et parle toujours de sa fin prochaine pour ne pas
inquiéter ses sujets. Tes parents ne sont plus. De toutes les personnes
que tu as connues, il n'en existe pas une seule. La richesse n'a fait
qu'augmenter avec la méchanceté dans ce pays-là; les hommes en sont
venus à s'égorger les uns les autres. Ils se volent, ils se ruinent, ils
se haïssent, ils se tuent. Les pauvres font comme les riches, ils se
tuent entre eux et ils pillent les riches tant qu'ils peuvent; c'est une
guerre continuelle. Les abeilles, les frelons et les fourmis sont dans
un travail effroyable pour s'entre-nuire et s'entre-dévorer. Tout cela
est venu de ce que l'esprit d'avarice et de pillarderie a étouffé
l'esprit de bonté et de complaisance dans tous les coeurs, et de ce qu'on
a oublié une grande science dont, seul de tous les hommes nés sur cette
terre malheureuse, tu es aujourd'hui possesseur.
[image]
Gribouille commença par pleurer la mort de ses parents comme s'ils
eussent été bien regrettables, et il les eût pleurés longtemps, si la
reine des prés, qui voulait le rendre attentif à ses discours, ne l'eût
forcé, par un de ses sourires magiques, à redevenir tranquille et
satisfait. Alors, se sentant réveillé comme d'un rêve, il ne vit plus le
passé et ne songea qu'à l'avenir.
--Ma chère marraine, dit-il, vous dites que seul, parmi les hommes de
mon pays, je possède une grande science. On m'a toujours dit autrefois
que j'étais né fort simple. Le roi des bourdons a essayé de me rendre
habile. J'ai étudié pendant trois ans, chez lui, la science des nombres,
et cela ne m'a rien appris dont je sache me servir. Vous m'avez amené
ici et vous m'y avez donné cent ans d'un plaisir et d'un bonheur dont je
n'avais pas l'idée; mais on n'a songé qu'à me divertir, à me caresser, à
me rendre content, et véritablement j'ai été si content, si heureux, si
gai, si fou peut-être, que je n'ai pas songé à faire la plus petite
question, et que je ne me sens pas plus magicien que le premier jour.
Vous voyez donc que je suis un grand niais ou un grand étourdi, et
vraiment j'en suis tout honteux, car il me semble que, dans l'espace de
cent ans, j'aurais pu et j'aurais dû apprendre tout ce qu'un mortel peut
savoir, lorsqu'il vit au milieu des fées et des génies.
--Gribouille, dit la reine, tu t'accuses à tort et tu te trompes si tu
crois ne rien avoir appris. Voyons, interroge ton propre coeur, et
dis-moi s'il n'est pas en possession du secret le plus merveilleux qu'un
mortel ait jamais pressenti?
--Hélas! ma marraine, répondit Gribouille, je n'ai appris qu'une chose
chez vous, c'est à aimer de tout mon coeur.
--Fort bien, reprit la reine des prés, et quelle autre chose est-ce que
mes autres enfants t'ont fait connaître?
--Ils m'ont fait connaître le bonheur d'être aimé, dit Gribouille,
bonheur que j'avais toujours rêvé et que je ne connaissais point.
--Eh bien, dit la reine, que veux-tu donc savoir de plus beau et de plus
vrai? Tu sais ce que les hommes de ton pays ne savent pas, ce qu'ils ont
absolument oublié, ce dont ils ne se doutent même plus. Tu es magicien,
Gribouille, tu es un bon génie, tu as plus de science et plus d'esprit
que tous les docteurs du royaume des bourdons.
--Ainsi, dit Gribouille, qui commençait à voir clair en lui-même et à ne
plus se croire trop bête, c'est la science que vous m'avez donnée qui
guérirait les habitants de mon pays de leur malice et de leurs
souffrances?
--Sans doute, répondit la reine, mais que t'importe, mon cher enfant? Tu
n'as plus rien à craindre des méchants; tu es ici à l'abri de la rancune
du roi des bourdons. Tu seras immortel tant que tu habiteras mon île,
aucun chagrin ne viendra te visiter, tes jours se passeront en siècles
de fêtes. Oublie la malice des hommes, abandonne-les à leurs
souffrances. Viens, retournons au concert et au bal. Je veux bien les
prolonger encore pour toi d'une journée de cent ans.
[image]
Gribouille interrogea son coeur avant de répondre, et, tout d'un coup, il
y trouva ce raisonnement-ci:--Ma marraine ne me dit cela que pour
m'éprouver; si j'acceptais, elle ne m'estimerait plus et je ne
m'estimerais plus moi-même. Alors il se jeta au cou de sa marraine et
lui dit:--Faites-moi un beau sourire, ma marraine, afin que je ne meure
pas de chagrin en vous quittant, car il faut que je vous quitte. J'ai
beau n'avoir ni parents ni amis dans mon pays à l'heure qu'il est, je
sens que je suis l'enfant de ce pays et que je lui dois mes services.
Puisque me voilà riche du plus beau secret du monde, il faut que j'en
fasse profiter ces pauvres gens qui se détestent et qui sont pour cela
si à plaindre. J'ai beau être heureux comme un génie, grâce à vos
bontés, je n'en suis pas moins un simple mortel, et je veux faire part
de ma science aux autres mortels. Vous m'avez appris à aimer; eh bien,
je sens que j'aime ces méchants et ces fous qui vont me haïr peut-être,
et je vous demande de me reconduire parmi eux.
La reine embrassa Gribouille, mais elle ne put sourire malgré toute son
envie.--Va, mon fils, dit-elle, mon coeur se déchire en te quittant; mais
je t'en aime davantage, parce que tu as compris ton devoir, et que ma
science a porté ses fruits dans ton âme. Je ne te donne ni talisman, ni
baguette pour protéger tes jours contre les entreprises des méchants
bourdons, car il est écrit au livre du destin que tout mortel qui se
dévoue doit risquer tout, jusqu'à sa vie. Seulement je veux t'aider à
rendre les hommes de ton pays meilleurs; je te permets donc de cueillir
dans mes prés autant de fleurs que tu en voudras emporter, et chaque
fois que tu feras respirer la moindre de ces fleurs à un mortel, tu le
verras s'adoucir et devenir plus traitable: c'est à ton esprit de faire
le reste. Quant au roi des bourdons et à ceux de sa famille, il y a
longtemps qu'ils seraient corrigés, si cela dépendait de mes fleurs;
car, depuis le commencement du monde, ils se nourrissent de leurs sucs
les plus doux; mais cela n'a rien changé à leur caractère brutal, cruel
et avide. Préserve-toi donc tant que tu pourras de ces tyrans; je
tâcherai de te secourir; mais je ne te cache pas que ce sera une lutte
bien terrible et bien dangereuse, et que je n'en connais pas l'issue.
[image]
Gribouille alla cueillir un gros bouquet tout en pleurant et soupirant.
Tous les habitants de l'île heureuse avaient disparu. La fête était
finie; seulement, chaque fois que Gribouille se baissait pour ramasser
une plante, il entendait une petite voix gémissante qui lui disait:
--Prends, prends, mon cher Gribouille, prends mes feuilles, prends mes
fleurs, prends mes branches; puissent-elles te porter bonheur!
puisses-tu revenir bientôt!
Gribouille avait le coeur bien gros; il eût voulu embrasser toutes les
herbes, tous les arbres, toutes les fleurs de la prairie; enfin il se
rendit au rivage où l'attendait sa marraine. Elle tenait à la main une
rose dont elle détacha une feuille qu'elle laissa tomber dans l'eau,
puis elle dit à Gribouille:
--Voilà ton navire; pars, et sois heureux dans la traversée.
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Elle l'embrassa tendrement, et Gribouille, sautant dans la feuille de
rose, arriva en moins de deux heures dans son pays.
[image]
A peine eut-il touché le rivage, qu'une foule de marins accourut,
émerveillée de voir aborder un enfant dans une feuille de rose; car il
faut vous dire que Gribouille n'avait pas vieilli d'un jour pendant les
cent années qu'il avait passées dans l'île des Fleurs; il n'avait
toujours que quinze ans, et, comme il était petit et menu pour son âge,
on ne lui en eût pas donné plus de douze. Mais les mariniers ne
s'amusèrent pas longtemps à admirer Gribouille et sa manière de voyager:
ils ne songèrent qu'à avoir la feuille des rose, qui véritablement était
une chose fort belle, étant grande comme un batelet, et si solide
qu'elle ne laissait pas pénétrer dans son creux la plus petite goutte
d'eau.
--Voilà, disaient les mariniers, une nouvelle invention qui se vendrait
bien cher. Combien, petit garçon, veux-tu vendre ton invention?
Car ces mariniers étaient riches, et ils s'empressaient tous d'offrir
leur bourse à Gribouille, enchérissant les uns sur les autres, et se
menaçant les uns les autres.
--Si ma barque vous fait plaisir, dit Gribouille, prenez-la, messieurs.
Il n'eut pas plutôt dit cette parole, que les mariniers se jetèrent
comme des furieux sur la barque, se donnant des coups à qui l'aurait,
s'arrachant des poignées de cheveux et se jetant dans la mer à force de
se battre. Mais, comme la barque était une feuille de rose de l'île
enchantée, à peine l'eurent-ils touchée qu'ils en éprouvèrent la vertu:
ils se sentirent tout calmés par la bonne odeur qu'elle avait, et, au
lieu de continuer leur bataille, ils convinrent de garder la barque pour
eux tous et de la montrer comme une rareté au profit de toute leur
bande.
Cette convention faite, ils vinrent remercier Gribouille de son généreux
présent, et, quoiqu'ils fussent encore assez grossiers dans leurs
manières, ils l'invitèrent de bon coeur à venir dîner avec eux et à
demeurer dans celle de leurs maisons qu'il lui plairait de choisir.
Gribouille accepta le repas, et, comme il portait les habits avec
lesquels il avait quitté la contrée cent ans auparavant, il fut bientôt
un objet de curiosité pour toute la ville, qui était un port de mer. On
vint à la porte du cabaret où il dînait avec les marins, et la nouvelle
de son arrivée en feuille de rose s'étant répandue, la foule s'ameuta et
commença à crier qu'il fallait prendre l'enfant, le renfermer dans une
cage, et le montrer dans tout le pays pour de l'argent.
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Les mariniers qui régalaient Gribouille essayèrent de repousser cette
foule; mais quand ils virent qu'elle augmentait toujours, ils lui
conseillèrent de se sauver par une porte de derrière et de se bien
cacher:--Car vous avez affaire à de méchantes gens, lui dirent-ils, et
ils sont capables de vous tuer en se battant à qui vous aura.
--J'irai au-devant d'eux, répondit Gribouille en se levant, et je
tâcherai de les apaiser.
--Ne le faites point, dit une vieille femme qui servait le repas, vous
feriez comme défunt Gribouille, qui, à ce que m'a conté ma grand'mère,
se noya dans la rivière pour se sauver de la pluie.
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Gribouille eut bien envie de rire: il quitta la table et, ouvrant la
porte, il alla au milieu de la foule, tenant devant lui son bouquet
qu'il fourrait vitement dans le nez de ceux qui venaient se jeter sur
lui. Il n'eût pas plutôt fait cette expérience sur une centaine de
personnes, qu'elles l'entourèrent pour le protéger contre les autres; et
peu à peu, comme les fleurs de l'île enchantée ne se flétrissaient point
et qu'elles répandaient un parfum que n'eût pas épuisé la respiration de
cent mille personnes, toute la population de cet endroit-là se trouva
calmée comme par miracle. Alors, au lieu de vouloir enfermer Gribouille,
chacun voulut lui faire fête, ou tout au moins l'interroger sur son
pays, sur ses voyages, sur l'âge qu'il avait, et sur sa fantaisie de
naviguer en feuille de rose.
Gribouille raconta à tout le monde qu'il arrivait d'une île où tout le
monde pouvait aller, à la seule condition d'être bon et capable d'aimer;
il raconta le bonheur dont on y jouissait, la beauté, la tranquillité,
la liberté et la bonté des habitants; enfin, sans rien dire qui pût le
faire reconnaître pour ce Gribouille dont le nom était passé en
proverbe, et sans compromettre la reine des prés dans le royaume des
bourdons, il apprit à ces gens-là la chose merveilleuse qu'on lui avait
enseignée, la science d'aimer et d'être aimé.
D'abord on l'écouta en riant et en le traitant de fou; car les sujets du
roi Bourdon étaient fort railleurs et ne croyaient plus à rien, ni à
personne; cependant les récits de Gribouille les divertirent: sa
simplicité, son vieux langage et son habillement qui, à force d'être
vieux, leur paraissaient nouveaux, sa manière gentille et claire de dire
les choses, et une quantité de jolies chansons, fables, contes et
apologues que les sylphes lui avaient appris en jouant et en riant dans
l'île des Fleurs, tout plaisait en lui. Les dames et les beaux esprits
de la ville se l'arrachaient et prisaient d'autant plus sa naïveté que
leur langage était devenu prétentieux et quintessencié; il ne tint pas à
eux que Gribouille ne passât pour un prodige d'esprit, pour un savant
précoce qui avait étudié les vieux auteurs, pour un poëte qui allait
bouleverser la république des lettres. Les ignorants n'en cherchaient
pas si long: ces pauvres gens l'écoutaient sans se lasser, ne comprenant
pas encore où il en voulait venir avec ses contes et ses chansons, mais
se sentant devenir plus heureux ou meilleurs quand il avait parlé ou
chanté.
Quand Gribouille eut passé huit jours dans cette ville, il alla dans une
autre. Partout, grâce à ses fleurs et à son doux parler, il fut bien
reçu, et en peu de temps il devint si célèbre, que tout le monde parlait
de lui et que les gens riches faisaient de grands voyages pour le voir.
On s'étonnait de son caractère confiant, et qu'il courût au-devant de
tous les dangers; aussi, sans le connaître pour le véritable Gribouille,
lui donna-t-on pour sobriquet son véritable nom: chacun disant qu'il
justifiait le proverbe, mais chacun remarquant aussi que le danger
semblait le fuir à mesure qu'il s'y jetait.
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Le roi des bourdons apprit enfin la nouvelle de l'arrivée de Gribouille
et les miracles qu'il faisait; car Gribouille avait déjà parcouru la
moitié du royaume et s'était fait un gros parti de gens qui prétendaient
que le moyen d'être heureux, ce n'est pas d'être riche, mais d'être bon.
Et on voyait des riches qui donnaient tout leur argent et même qui se
ruinaient pour les autres, afin, disaient-ils, de se procurer la
véritable félicité. Ceux qui n'avaient pas encore vu Gribouille se
moquaient de cette nouvelle mode; mais, aussitôt qu'ils le voyaient, ils
commençaient à dire et à faire comme les autres.
Tout cela fit ouvrir l'oreille au roi Bourdon. Il se dit que ce surnommé
Gribouille pourrait bien être le même qu'il avait essayé en vain de
retenir à sa cour, et il reconnaissait bien que, depuis le départ de
Gribouille, il avait toujours été malheureux au milieu de sa richesse et
de sa puissance, parce qu'il s'était toujours senti devenir plus avide,
plus méchant, plus redouté et plus haï. L'idée lui vint donc de rappeler
Gribouille auprès de lui, de l'amadouer, et, au besoin, de l'enfermer
dans une tour, afin de le garder comme un talisman contre le malheur.
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Il lui envoya donc une ambassade pour le prier de venir résider à sa
cour.
Gribouille accepta et partit pour Bourdonopolis, en dépit des prières de
ses nouveaux amis qui craignaient les méchants desseins du roi. Mais
Gribouille voulait donner son secret à la capitale du royaume, et il se
disait: Pourvu que je fasse du bien, qu'importe le mal qui pourra
m'arriver!
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Il fut très-bien reçu par le roi qui fit semblant de ne pas le
reconnaître et qui parut avoir oublié le passé. Mais Gribouille vit bien
qu'il n'avait pas changé et qu'il ne songeait guère à s'amender. Il ne
songea lui-même qu'à se dépêcher de plaire aux habitants de la capitale
et de leur donner sa science.
Quand le roi vit que cette science s'apprenait si vite et plaisait si
fort que l'on commençait à ouvrir les yeux sur son compte, à lui
désobéir, et même à le menacer de prendre Gribouille pour roi à sa
place, il entra en fureur, mais il se contint encore, et, poussant la
ruse jusqu'au bout, il manda Gribouille dans son cabinet et lui dit:
--On m'assure, mon cher Gribouille, que vous avez un bouquet de fleurs
souveraines pour toutes sortes de maux; or, comme j'ai un grand mal de
tête, je vous prie de me le faire sentir; peut-être que cela me
soulagera.
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En ce moment, Gribouille oublia que sa marraine lui avait dit: Tu ne
pourras rien sur le roi des bourdons ni sur ceux de sa famille; mes
fleurs elles-mêmes sont sans vertu sur ces méchants esprits. Le pauvre
enfant pensa, au contraire, que des plantes si rares auraient le don
d'adoucir la méchante humeur du roi. Il tira de son sein le précieux
bouquet qui était toujours aussi frais que le jour où il l'avait
cueilli, et que nul pouvoir humain n'eût pu lui arracher, puisque tous
ceux qui le respiraient en subissaient le charme. Il le présenta au roi,
et aussitôt celui-ci enfonça son dard empoisonné dans le coeur de la plus
belle rose. Un cri perçant et une grosse larme s'échappèrent du sein de
la rose, et Gribouille, saisi d'horreur et de désespoir, laissa tomber
le bouquet.
Le roi des bourdons s'en empara, le mit en pièces, le foula aux pieds,
puis, éclatant de rire:
--Mon mignon, dit-il à Gribouille, voilà le cas que je fais de votre
talisman; à présent nous allons voir lequel est le plus fort de nous
deux, et si vous resterez libre d'exciter des séditions contre moi.
--Hélas! dit Gribouille, vous savez bien que je n'ai jamais dit un seul
mot contre vous; que je ne suis pas jaloux de votre couronne, et que si
j'ai enseigné la douceur et la patience, cela ne vous met point en
danger; vous n'avez qu'à faire de même et à donner le bon exemple, on
vous aimera et on ne songera pas à être gouverné par un autre que par
vous.
--Bien, bien, dit le roi, j'aime vos jolis vers et vos joyeuses
chansons, et comme je n'en veux rien perdre, vous irez en un lieu où
tout cela sera fort bien gardé.