et à frapper de l'aile et de la patte à la cellule de la reine qui se
barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix
retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions,
des milliards de bourdons, de frelons et de guêpes parurent, d'abord
comme un nuage dans le ciel, et bientôt comme une armée terrible qui se
précipita sur la ruche. Les abeilles se décidèrent à sortir pour se
défendre, et Gribouille assista à un combat furieux où chacun cherchait
à percer un ennemi de son dard ou à lui manger la tête. La mêlée devint
plus horrible lorsque des branches du chêne descendit une nouvelle armée
qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu'à tuer au
hasard pour emporter et manger les cadavres. C'était toute une
république de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de là, et
qui avait été prendre le frais sur les feuilles, et tâcher en même temps
de lécher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis
sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte blessé
tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colère et
de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient à le pincer, à le mordre, à le
tirailler, et, après l'avoir fait mourir à petit feu, appelaient vingt
autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilière. Dans ce
désordre, le miel, ruisselant par les portes brisées des cellules,
empiégea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre
périrent étouffés, noyés ou percés par leurs ennemis, dont ils ne
pouvaient plus se défendre. Enfin les frelons restèrent maîtres du
champ de bataille; et alors commença une orgie repoussante. Les
vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur
les cadavres des mères et des enfants, s'enivrèrent d'une façon si
indécente, que beaucoup crevèrent d'indigestion en se roulant pêle-mêle
avec les morts et les mourants.
[image]
Quant à M. Bourdon, à qui l'on avait apporté les clefs de la ruche sur
un plat d'argent, il se mit à rire d'une manière odieuse, et prenant
Gribouille par la peau du cou:--Allez donc, poltron, lui dit-il,
profitez donc de la curée, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce
massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc!
[image]
Et il le lança au fond de la ruche, qui était devenue un lac de sang.
Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chêne, il alla
tomber dans la capitale des fourmis, où à l'instant même il fut saisi
par trente millions de paires de pinces qui le tenaillèrent si
horriblement, qu'il fit un grand cri et s'éveilla.
Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de
très-vraisemblable: le chêne s'était refermé, la fourmilière avait
disparu, quelques abeilles voltigeaient discrètement sur le serpolet,
quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait
jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille
qu'à l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant.
--Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voilà comme vous prenez votre
première leçon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous
explique les lois de la nature?
--Je vous en demande bien pardon, répondit Gribouille encore tout saisi
d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte,
car j'ai fait des rêves abominables.
--C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer à tout.
Mais où en étions-nous?
--Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait
que vous me disiez de tuer, de piller, de manger.
--C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais
l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent
pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives,
fort riches et fort avares. Ceux-là ne travaillent pas si bien et ne
savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir
prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles bâtissent des
cités admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir
pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie
pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde,
il faut être voleur ou volé, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave.
C'est à vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles,
amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sûr,
selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre,
prendre! mon garçon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen
d'être toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu
de ce qu'ils possèdent; les pillards sont toujours riches quand même ils
dépensent, car, quand ils ont bien mangé, ils recommencent à prendre, et
comme il y a toujours des travailleurs économes, il y a toujours moyen
de s'enrichir à leurs dépens. Ça, mon ami, je vous ai dit le dernier mot
de la science, choisissez, et, si vous voulez être bourdon, je vous
ferai recevoir magicien comme je le suis.
--Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il?
--Vous saurez prendre, répondit M. Bourdon.
--Et pour le devenir, que faut-il faire?
--Faire serment de renoncer à la pitié et à cette sotte vertu qu'on
appelle la probité.
--Tous les magiciens font-ils ce serment-là? dit Gribouille.
--Il y en a, répondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui
font métier de servir, de protéger et d'aimer tout ce qui respire; mais
ce sont des imbéciles qui prennent, par vanité, le titre de bons génies
et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs,
dans les ruisseaux, dans les déserts, dans les rochers, et les hommes ne
leur obéissent pas; ils ne les connaissent même point; aussi ce sont de
pauvres génies qui vivent d'air et de rosée et dont le cerveau est
aussi creux que l'estomac.
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--Eh bien, monsieur Bourdon, répondit Gribouille, vous n'avez pas réussi
à me donner de l'esprit, car je préfère ces génies-là au vôtre, et je ne
veux en aucune façon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous
souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je
vous demande la permission de retourner chez mes parents.
--Imbécile, répondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont
oublié leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et
toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne
savais pas voler, ils te tueront à présent que tu peux le savoir et que
tu refuses de l'apprendre.
--Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces déserts dont vous
m'avez parlé et où vous dites que demeurent les bons génies.
--Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix
terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai
mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant
de piqûres, que vous resterez là pour mort si vous me résistez.
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En parlant ainsi, M. Bourdon étendit ses ailes et, reprenant la figure
d'un affreux insecte, il se mit à poursuivre avec rage le pauvre
Gribouille qui s'enfuyait à toutes jambes. Quelque temps il réussit à se
préserver en l'écartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le
point d'être dévoré, il perdit la tête et se précipita dans le ruisseau
dont il descendit le courant à la nage avec beaucoup de vitesse; mais à
tout instant le bourdon s'élançait sur ses yeux pour l'éborgner, et il
était forcé d'enfoncer sa tête dans l'eau, au risque d'être suffoqué.
Alors Gribouille, se voyant perdu, s'écria:
--A mon secours, les bons génies, ne souffrez pas que ce méchant
s'empare de moi!
Au même instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une
touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:--Suis-moi, lui
dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit à voler
devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commença à
tomber et à contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant
la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se
gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M.
Bourdon essaya de s'acharner après sa proie, mais la pluie, qui tombait
en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva
comme il put, à la nage, et gagna les herbes de la rive, où Gribouille
le perdit de vue.
Cependant Gribouille avançait toujours, conduit par la demoiselle, et
il se trouva à passer devant la porte de la maison de son père. Il vit
ses frères et soeurs qui le regardaient par la fenêtre et qui riaient
bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrêter pour
leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui défendit.
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--Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu.
--Merci, madame la demoiselle, répondit Gribouille, je veux vous obéir.
Et, lâchant un arbre auquel il s'était retenu, il recommença à nager
aussi vite que le ruisseau, qui était devenu un torrent et qui roulait
aussi vite qu'une flèche. Quand il eut dépassé la maison et le jardin de
ses parents, Gribouille entendit ses frères et ses soeurs qui le
raillaient en criant de toutes leurs forces: «_Fin comme Gribouille, qui
se jette dans l'eau par crainte de la pluie._»
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SECONDE PARTIE.
COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'ÊTRE BRÛLÉ.
Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues à la nage, il se
sentit un peu fatigué et il eut faim, quoiqu'il eût fait tout ce chemin
en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus
le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en
apercevoir, car il lui semblait rêver et ne pas bien savoir ce qui se
passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est à
croire qu'elle l'avait quitté lorsque le ruisseau s'était jeté dans une
rivière, laquelle rivière s'était jetée dans un fleuve, lequel fleuve
avait conduit Gribouille jusqu'à la mer.
Gribouille, revenant à lui-même, fit un effort pour se reconnaître et ne
se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de
mains, que des feuilles vertes toutes mouillées; son corps était en bois
couvert de mousse, sa tête était un gros gland d'Espagne sucré, du moins
Gribouille le pensait, car il sentait comme un goût de sucre dans la
bouche qu'il n'avait plus. Il fut étonné de se voir dans cet état et de
reconnaître que son voyage l'avait changé en une branche de chêne qui
flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le
flairaient en passant, puis détournaient la tête d'un air de dégoût. Les
oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, dès
qu'ils l'avaient regardé de près, ils s'en allaient plus loin, pensant
que ce n'était point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand
aigle qui le prit assez délicatement dans son bec et qui l'emporta à
travers les airs.
Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientôt
qu'en le séchant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car
sa faim le quitta, et il se fût trouvé fort à l'aise si les projets de
l'aigle à son égard ne lui eussent donné quelque inquiétude.
Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de
branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui
n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il
m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non
pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid,
et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un
rocher.
Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande
île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui
brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde.
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L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher
quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie
de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni
jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait
et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais
certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une
branche coupée et jetée aux vents.
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Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que
les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de
l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette
métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu
les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue
qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une
souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement.
Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui
bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de
l'île.
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Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui
toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au
pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue,
et lui dit:--Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien
longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit:
--Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon
Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:--Je suis d'avis
que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de
Gribouille.--Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus
raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant
que la reine ne l'aura pas embrassé.
--C'est juste, répondirent les autres plantes; faisons un somme en
attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur
aujourd'hui, ne nous enlève Gribouille. Enlaçons-nous autour de notre
ami.
Alors le narcisse étendit sur la tête de Gribouille une de ses grandes
feuilles, en lui disant:--Dors, Gribouille, voilà un parasol que je te
prête. Cinq ou six primevères se couchèrent sur ses pieds, une troupe de
jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine
d'aimables pervenches se roulèrent autour de lui et l'enlacèrent si
adroitement, que le plus méchant vent du monde n'eût pu l'emporter.
Gribouille, ranimé par la bonne odeur de ces plantes affables, par la
fraîcheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, goûta un sommeil
délicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent
petits contes à dormir debout, et que les pâquerettes chantonnaient des
chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des
rêves fort agréables.
Enfin Gribouille fut réveillé par des voix plus hautes. On chantait et
on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les
liserons s'agitaient comme des cloches à toute volée, les graminées
jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et
révérences, et le grave narcisse lui-même chantait à tue-tête, tandis
que les pâquerettes riaient à gorge déployée.
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--Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une très-douce
voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle à m'apprendre, ce matin?
Aussitôt des millions de voix crièrent ensemble: _Gribouille!
Gribouille! Gribouille!_ Et, s'écartant comme un rideau, toutes les
plantes découvrirent aux yeux charmés de Gribouille le doux visage de la
reine.
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C'était la Reine des prés, cette belle fleur élégante, menue et embaumée
qui vient au printemps et qui aime les endroits frais.
--Lève-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine.
Aussitôt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses
mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et
toute la prairie fit un cri de joie à l'apparition du véritable
Gribouille. La reine daigna dépouiller son déguisement et elle se montra
sous sa figure naturelle, qui était celle d'une fée plus belle que le
jour, plus fraîche que le mois de mai, et plus blanche que la neige;
seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prés, qui,
en se mêlant à ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne
de grappes de perles fines.
--Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux
dessillés de Gribouille vous voient tels que vous êtes.
Il y eut un moment d'hésitation, et le Narcisse prenant la
parole:--Chère reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paraître
dans toute notre beauté, il nous faut un de tes divins sourires, et tu
es si occupée de l'arrivée de Gribouille, que tu ne songes pas à nous
l'adresser.
La reine sourit tout naturellement à ce reproche, et Gribouille, sur qui
ce sourire passa aussi comme un éclair, éprouva un mouvement de joie
mystérieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en
ressentit l'effet; on eût dit que le rayon d'un soleil mille fois plus
clair et plus doux que celui qui éclaire les hommes avait ranimé et
transformé toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les
herbes, tous les arbustes de l'île devinrent autant de sylphes, de
petites fées, de beaux génies qui parurent, les uns sous les traits
d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens
enjoués et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de
nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort.
Enfin tout ce monde-là était beau et agréable à voir, les vieux comme
les jeunes, les petits comme les grands. Tous étaient vêtus des tissus
les plus fins, les uns éclatants, les autres aussi doux à regarder que
les couleurs des plantes dont ils avaient adopté le nom et les emblèmes.
Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les
regardaient avec tendresse et protégeaient leurs ébats. Les jeunes
personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grâce et leur
modestie. Tous et toutes s'appelaient frères et soeurs et se chérissaient
comme les enfants de la même mère, et cette mère était la reine des
prés, éternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses
sourires et ne gouvernait que par sa tendresse.
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Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes
nombreux qui s'étaient formés dans la prairie, puis, quand tout le
monde l'eut choyé et caressé, elle lui dit:
--Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fête ne sera pas
longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans,
profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les
choses vite et bien. Après la fête, je causerai avec toi et je te dirai
ce que tu dois savoir pour être un magicien parfait.
--Soit, ma chère marraine, puisque vous l'êtes, dit Gribouille, je me
sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez.
Mais qui fera mon éducation, ici?
--Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi,
puisque j'ai donné à tous mes enfants ma sagesse et ma science.
--Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit
Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour
que j'aurais eu pour ma mère si elle l'eût permis.
--Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai à passer près
de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de
vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir près de moi pour
me parler et me questionner; mais tu vois, tes frères et tes soeurs sont
impatients de te réjouir et de te fêter. N'y sois pas insensible, car
toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrés, se
changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils
t'aiment.
--A Dieu ne plaise! s'écria Gribouille. Et il s'élança au milieu de la
fête.
Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et
si heureux avait tant d'amitié pour un pauvre petit étranger comme lui,
sorti du monde des méchants. Il ne se permit pas de douter que la chose
fût vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'être
aimé, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre
chose au monde.
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La fête fut belle et le temps ne cessa pas d'être magnifique. Il y eut
pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tiède qui sentait l'eau
de rose, l'eau de violette, de tubéreuse, de réséda, enfin toutes les
meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir à sentir
tomber cette pluie qu'à la sentir sécher dans les cheveux aux rayons
d'un bon soleil qui se dépêchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage,
du vent et du tonnerre, et c'était un bien beau spectacle auquel on
assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses où l'on se
mettait à l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour
entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans
les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas même les
petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne
pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonflés par l'orage
devenaient des torrents; c'était une joie, un tumulte parmi les enfants
et les jeunes filles à qui les franchirait: et quand on tombait dedans,
on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-là, on n'y
était même jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des
accidents. Les sylphes étourdis tombaient du haut des arbres, ou les
jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les
jeunes gens, en exerçant leurs forces, faisaient quelquefois, par
mégarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans
méfiance à quelques pas de là. Mais aussitôt qu'on voyait une blessure,
qu'elle fût grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait
accourir tout le monde; on s'empressait à qui verserait la première
larme sur cette plaie, et aussitôt elle était guérie par enchantement.
Mais cela causait un moment de douleur générale, car tout le monde
souffrait à la fois du mal que ressentait le blessé. La reine alors
arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le blessé était
déjà guéri, tout le monde était consolé et transporté d'une joie
nouvelle à cause du sourire de la reine.
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On ne vivait, dans ce pays-là, que de fruits, de graines et du suc des
fleurs; mais on les apprêtait si merveilleusement, leurs mélanges
étaient si bien diversifiés, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis
préférer aux autres. Tout le monde préparait, servait et mangeait le
repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou
vieux, gais ou sérieux, ils étaient tous parfaitement agréables. On
riait avec les uns à en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des
autres. Quand même on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait
jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'était
toujours par amitié pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits étaient
aussi belles que les jours; on dormait où l'on se trouvait, sur la
mousse, sur le gazon, dans les grottes qui étaient illuminées par plus
de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, à
cause de la beauté de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les
forêts, sur les montagnes, et on trouvait toujours à qui causer, car
partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou
qui célébraient la beauté de la nature et le bonheur de s'aimer.
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Enfin les cent ans s'écoulèrent comme un jour, et quand, à la fin de la
centième journée, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut
fort étonné, car il croyait être à la fin de la première.
--Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai à te parler; la fête va finir,
viens avec moi.
Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui
fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait
encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et
charmante dont elle était la mère.
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--Hélas! dit Gribouille, saisi pour la première fois depuis cent ans
d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je
redevenir branche de chêne? vais-je donc retourner dans le pays où
règnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chère marraine,
ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs
qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous.
--Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras
avec nous si tu veux; mais écoute ce que j'ai à te dire, et tu verras ce
que tu as à faire:
«Le pays où tu es né, et qui aujourd'hui a pris définitivement le nom de
royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a été nommé roi, était,
avant ta naissance, un pays comme les autres, mêlé de bien et de mal, de
bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'étaient pas des meilleurs,
leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur
extraordinaire, je vins à passer au moment de ta naissance dans la forêt
où demeurait ton père. Ta mère était au lit, ton père t'examinait et te
trouvait plus chétif que ses autres enfants:--Ma foi, disait-il d'une
voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voilà un marmot qui me coûtera
plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais à quoi a pensé ma femme de me
donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fâcher,
je le ferais noyer comme un petit chat.
«Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue,
déguisement que je suis forcée de prendre quand je crains la rencontre
du roi des bourdons. Je savais bien que ton père ne te ferait pas
mourir, mais je compris qu'il n'était point bon et qu'il ne t'aimerait
guère. Je ne pouvais empêcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de
faire toujours du bien là où je passe, me donna l'idée de t'adopter pour
mon filleul et de te douer de douceur et de bonté, ce qui, à mes yeux,
était le plus beau présent que je pusse te faire.
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