Là-dessus il appela ses gardes, et, comme Gribouille n'avait plus son

bouquet, il fut pris, garrotté et jeté au fond d'un cachot noir comme un

four, où il y avait des crapauds, des salamandres, des lézards, des

chauves-souris, des araignées et toutes sortes de vilaines bêtes; mais

elles ne firent aucun mal à Gribouille, qui en peu de temps les

apprivoisa et conquit même l'amitié des araignées, en leur chantant de

jolis airs auxquels elles parurent fort sensibles.

Mais Gribouille n'en était pas moins malheureux: on le faisait mourir de

faim, et de soif, il n'avait pas un brin de paille pour se coucher; il

était couvert de chaînes si lourdes, qu'il ne pouvait pas faire un

mouvement, et, quoiqu'il ne fît entendre aucune plainte, ses geôliers

l'accablaient d'injures grossières et de coups.

[image]

Cependant la disparition de Gribouille fut bientôt remarquée. Le roi fit

croire, pendant quelque temps, qu'il l'avait envoyé en ambassade chez un

de ses voisins; mais on vint à découvrir qu'il était prisonnier. Les

méchants, qui étaient encore en grand nombre, dirent que le roi avait

bien fait, et qu'il ferait sagement de traiter de même tous ceux qui

osaient mépriser la richesse et vanter la bonté.

Ceux qui étaient devenus bons pleurèrent Gribouille et souffrirent

pendant quelque temps les menaces et les injures; mais Gribouille

n'étant plus là pour les retenir et pour leur prêcher le pardon, ils se

révoltèrent, et l'on vit commencer une guerre terrible qui mit bientôt

tout le pays à feu et à sang.

[image]

Le roi fit des prodiges de cruauté: tous les jours on pendait, on

brûlait et on écorchait les révoltés par centaines. De leur côté, les

révoltés, poussés à bout, ne traitaient pas beaucoup mieux les ennemis

qui tombaient dans leurs mains. Du fond de sa prison, Gribouille, navré

de douleur, entendait les cris et les plaintes, et ses geôliers, qui

commençaient à craindre pour le gouvernement, lui disaient:

--Voilà ton ouvrage, Gribouille; tu prétendais enseigner le secret

d'être heureux, et, à présent, vois comme on l'est, vois comme on

s'aime, vois comme vont les choses!

Peu s'en fallait que Gribouille ne perdît courage et qu'il ne doutât de

la reine des prés; mais il se défendait de son mieux contre le

désespoir, et il se disait toujours: Ma marraine viendra au secours de

ce pauvre pays, et si j'ai fait du mal, elle le réparera.

Une nuit que Gribouille ne dormait pas, car il ne dormait guère, et

qu'il regardait un rayon de la lune qui perçait à travers une petite

fente de la muraille, il vit quelque chose s'agiter dans ce rayon, et il

reconnut sa chère marraine sous la forme de la demoiselle bleue:

--Gribouille, lui dit-elle, voici le moment d'être décidé à tout; j'ai

enfin obtenu de la reine des fées la permission de vaincre le roi des

bourdons et de le chasser de ce pays; mais c'est à une condition

épouvantable et que je n'ose pas te dire.

--Parlez, ma chère marraine, s'écria Gribouille; pour vous assurer la

victoire et pour sauver ce malheureux pays, il n'y a rien que je ne sois

capable de souffrir.

--Et si c'était la mort? dit la reine des prés d'une voix si triste que

les chauves-souris, les lézards et les araignées du cachot de Gribouille

en furent réveillés tout en sueur.

--Si c'est la mort, répondit Gribouille, que la volonté des puissances

célestes soit faite! Pourvu que vous vous souveniez de moi avec

affection, ma chère marraine, et que, dans l'île des Fleurs, on chante

quelquefois un petit couplet à la mémoire du pauvre Gribouille, je serai

content.

--Eh bien, dit la fée, apprête-toi à mourir, Gribouille, car demain

éclatera une nouvelle guerre plus terrible que celle qui existe

aujourd'hui. Demain tu périras dans les tourments, sans un seul ami

auprès de toi, et sans avoir même la consolation de voir le triomphe de

mes armes, car tu seras une des premières victimes de la fureur du roi

des bourdons. T'en sens-tu le courage?

--Oui, ma marraine, dit Gribouille.

La fée l'embrassa et disparut. Jusqu'au jour, qui fut bien long à venir,

le pauvre Gribouille, pour combattre l'effroi de la mort, chanta, dans

son cachot, d'une voix suave et touchante, les belles chansons qu'il

avait apprises dans l'île des Fleurs. Les lézards, les salamandres, les

araignées et les rats qui lui tenaient compagnie, en furent si

attendris, qu'ils vinrent tous se mettre en rond autour de Gribouille et

à chanter à leur tour son chant de mort dans leur langue, en répandant

des pleurs et en se frappant la tête contre les murs.

[image]

--Mes amis, leur dit Gribouille bien que je ne comprenne pas beaucoup

votre langage, je vois que vous me regrettez et que vous me plaignez.

J'y suis sensible; car, loin de vous mépriser pour votre laideur et la

tristesse de votre condition, je vous estime autant que si vous étiez

des papillons couverts de pierreries ou des oiseaux superbes. Il me

suffit de voir que vous avez un bon coeur pour faire grand cas de vous.

Je vous prie, quand je ne serai plus, s'il vient à ma place quelque

pauvre prisonnier, soyez aussi doux et aussi affectueux pour lui que

vous l'avez été pour moi.

--Cher Gribouille, répondit en bon français un gros rat à barbe blanche,

nous sommes des hommes comme toi. Tu vois en nous les derniers mortels

qui, après ton départ de ce pays, il y a cent ans et plus, conservèrent

l'amour du bien et le respect de la justice. L'affreux roi des bourdons,

ne pouvant nous faire périr, nous jeta dans ce cachot et nous condamna à

ces hideuses métamorphoses; mais nous avons entendu les paroles de la

fée et nous voyons que l'heure de notre délivrance est venue. C'est à ta

mort que nous la devrons: voilà pourquoi, au lieu de nous réjouir, nous

versons des larmes.

En ce moment, le jour parut et l'on entendit un son de cloches funèbres,

et puis un vacarme épouvantable: des cris, des rires, des menaces, des

chants, des injures; et puis les trompettes, les tambours, les fifres,

la fusillade, la canonnade, enfin l'enfer déchaîné. C'était la grande

bataille qui commençait. La reine des prés, à la tête d'une innombrable

armée d'oiseaux qu'elle avait amenés de son île, parut dans les airs,

d'abord comme un gros nuage noir, et puis bientôt comme une multitude de

guerriers ailés et emplumés qui s'abattaient sur le royaume des frelons

et des abeilles.

[image]

A la vue de ce renfort, les habitants révoltés du pays reprirent les

armes; ceux qui tenaient pour le roi en firent autant, et l'on se rangea

en bataille dans une grande plaine qui entourait le palais.

Le roi des bourdons, qui n'avait pas l'habitude de regarder en l'air, et

qui voyait toujours à ras de terre, ne s'inquiéta pas d'abord de la

sédition. Il mit sur pied son armée, qui était composée, en grande

partie, de membres de sa famille; car il avait équipé plus de quarante

millions de jeunes bourdons qui étaient les enfants de son premier

mariage, et, de son côté, la princesse des abeilles, sa femme, avait

tout autant de soeurs dont elle s'était fait un régiment d'amazones fort

redoutables.

Mais quelqu'un de la cour ayant levé les yeux et voyant l'armée de la

reine des prés dans les airs, avertit le roi qui, tout aussitôt, devint

sombre et commença à bourdonner d'une manière épouvantable.

--Or donc, dit-il, le danger est fort grand. Que ces misérables mortels

se battent entre eux, laissons-les faire: nous ne sommes pas trop pour

nous défendre contre l'armée des oiseaux qui nous menace.

La princesse des abeilles, sa femme, lui dit alors:

--Sire, vous perdez la tête; jamais nous ne pourrons nous défendre des

oiseaux; ils sont aussi agiles et mieux armés que nous. Nous en

blesserons quelques-uns et ils nous dévoreront par centaines. Nous

n'avons qu'un moyen de transiger, c'est de tirer de prison ce

Gribouille, le filleul bien-aimé de la reine des prés. Nous le mettrons

sur un bûcher tout rempli de soufre et d'amadou, et nous menacerons

cette reine ennemie d'y mettre le feu si elle ne se retire aussitôt.

[image]

--Cette fois, ma femme, vous avez raison, dit le roi; et, aussitôt fait

que dit, Gribouille fut placé sur le bûcher, au beau milieu de l'armée

des bourdons. Un cerf-volant fort éloquent fut envoyé en parlementaire à

la reine des prés pour l'avertir de la résolution où était le roi de

faire brûler vif le pauvre Gribouille si elle livrait la bataille.

A la vue de Gribouille sur son bûcher, la reine des prés sentit son coeur

se fendre, et, le courage lui manquant, elle allait donner le signal de

la retraite, lorsque Gribouille, voyant et comprenant ce qui se passait

dans le coeur et dans l'armée de la reine, arracha la torche des mains du

bourreau, la lança au milieu du bûcher, et se précipita lui-même à

travers les flammes où, en moins d'un instant, il fut consumé.

[image]

Les partisans du roi se mirent à rire en disant:--Ce Gribouille-là est

aussi fin que l'ancien, qui se jeta dans l'eau par crainte de la pluie,

puisqu'il se jette dans le feu par crainte d'être brûlé. Vous voyez bien

que cet enseigneur de félicités suprêmes est un imbécile et un maniaque.

Mais ces gens-là ne purent pas rire bien longtemps, car la mort de

Gribouille fut le signal du combat général. Les deux partis se ruèrent

l'un sur l'autre; mais quand les partisans du roi virent que les troupes

royales ne venaient pas les appuyer, ils se débandèrent et perdirent la

bataille.

[image]

Pendant ce temps-là, l'armée des bourdons et celle des abeilles

combattaient l'armée des oiseaux. Tous avaient repris leurs formes

magiques, et les hommes virent avec horreur une bataille dont ils

n'avaient jamais eu l'idée. Des insectes aussi grands que des hommes

luttaient avec rage contre des oiseaux dont le moindre était aussi gros

qu'un éléphant. Les terribles dards des bêtes piquantes atteignaient

parfois les flancs sensibles des alouettes, des fauvettes et des

colombes; mais les mésanges adroites dévoraient les abeilles par

milliers, les aigles en abattaient cent d'un coup d'aile, les casoars

présentaient leurs casques impénétrables à leurs traits empoisonnés, et

l'_oiseau armé_, qui a un grand éperon acéré à chaque épaule, embrochait

vingt ennemis à la minute.

Enfin, après une heure de mêlée confuse et d'effroyables clameurs, on

vit l'armée des bourdons et de leurs alliés joncher la terre. Les

oiseaux blessés se perchèrent sur les arbres, où, grâce au sourire de la

reine des prés, ils furent d'abord guéris. Cette reine victorieuse, qui

avait repris la figure d'une femme de la plus merveilleuse beauté, avec

quatre grandes ailes de gaze bleue, vint s'abattre avec sa cour sur le

bûcher de Gribouille.

--Mortels, dit-elle aux habitants du royaume, déposez vos armes et

dépouillez vos haines. Embrassez-vous, aimez-vous, pardonnez-vous, et

soyez heureux. C'est la reine des fées qui, par ma bouche, vous le

commande.

En parlant ainsi, la reine des prés sourit, et, à l'instant même, la

paix fut faite de meilleur coeur et de meilleure foi que si un congrès de

souverains l'eût jurée et signée.

[image]

--Ne craignez plus ces frelons et ces abeilles qui vous ont gouvernés,

dit alors la reine. Leurs méchants esprits vont comparaître devant le

conseil souverain des fées, qui ordonnera de leur sort. Quant à leur

dépouille, voyez ce qu'elle va devenir.

Aussitôt l'on vit sortir de terre une armée effroyable de fourmis noires

et monstrueuses qui ramassèrent avec empressement les cadavres des

insectes morts et mourants, et qui les emportèrent dans leurs cavernes

avec des démonstrations de joie et de gourmandise qui soulevaient le

coeur de dégoût et d'horreur.

[image]

Après avoir contemplé ce hideux spectacle, la foule se retourna vers le

bûcher de Gribouille, qui n'offrait plus qu'une montagne de cendres;

mais, au faîte de cette montagne, on vit s'épanouir une belle fleur que

l'on nomme _souvenez-vous de moi_. La reine des prés cueillit cette

fleur et la mit dans son sein; puis elle et son armée, prenant les

cendres du bûcher, s'envolèrent vers les cieux, et, en partant, ils

semaient les cendres de ce bûcher sur toute la contrée. Aussitôt

poussaient des fleurs, des moissons, des arbres chargés de fruits, mille

richesses qui réparèrent au centuple les pertes occasionnées par la

guerre.

[image]

Depuis ce jour-là, les habitants du pays de Gribouille vécurent fort

heureux sous la protection de la reine des prés, et un temple fut élevé

à la mémoire de Gribouille. Tous les ans, à l'anniversaire de sa mort,

tous les habitants de la contrée venaient avec des bouquets de fleurs de

_souvenez-vous de moi_ chanter les chansons que Gribouille leur avait

enseignées. Ce jour-là, il était ordonné, par les lois du royaume, de

terminer tous les différends et de pardonner toutes les fautes et

toutes les injures. Cela fit du tort aux procureurs et aux avocats qui

avaient pullulé dans le pays au temps du roi Bourdon. Mais ils prirent

d'autres métiers, puisqu'aussi bien un temps arriva où il n'y eut plus

de procès, et où sur toutes choses tout le monde fut d'accord.

Quant à Gribouille, devenu petite fleur bleue, son sort ne fut point

regrettable. Sa marraine l'emporta dans son île, où, pour tout le reste

de l'existence des fées, existence dont personne ne connaît le terme, il

fut alternativement pendant cent ans petite fleur bleue, bien tranquille

et bien heureuse au bord d'un ruisseau, dans la prairie enchantée, et

pendant cent ans jeune et beau sylphe, dansant, chantant, riant, aimant

et faisant fête à sa marraine.

[image]

* * * * *

MAISON BLANCHARD ET C^{IE},

ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,

RUE RICHELIEU, 78.

M. BLANCHARD ayant acheté ce qui restait de la collection in-8º anglais

sur vélin superfin du =MAGASIN DES ENFANTS= de J. HETZEL, on trouve à la

même librairie, brochés et reliés, tous les ouvrages de la collection

dont les noms suivent:

=Les Aventures de Tom Pouce=, par P-J. STAHL (J. Hetzel); 150 vignettes

par BERTALL; 1 vol.

=La Bouillie de la comtesse Berthe=, par ALEXANDRE DUMAS; 150 vignettes

par BERTALL; 1 vol.

=Trésor des Fèves et Fleur de Pois=, par CHARLES NODIER; 100 vignettes par

TONY JOHANNOT; 1 vol.

=Histoire d'un Casse-Noisette=, par ALEXANDRE DUMAS; 220 vignettes par

BERTALL; 2 vol.

=La Mythologie de la Jeunesse=, par L. BAUDET; 120 vignettes par GÉRARD

SÉGUIN; 1 vol.

=Aventures du prince Chènevis=, par LÉON GOZLAN; 100 vignettes par

BERTALL; 1 vol.

=Monsieur le Vent et madame la Pluie=, par PAUL DE MUSSET; 120 vignettes

par GÉRARD SÉGUIN; 1 vol.

=Vie de Polichinelle et ses nombreuses Aventures=, par OCTAVE FEUILLET;

100 vignettes par BERTALL; 1 vol.

=Histoire de la mère Michel et de son Chat=, par E. DE LABÉDOLLIÈRE; 100

vignettes par LORENTZ; 1 vol.

=Le prince Coqueluche=, par ÉDOUARD OURLIAC; 100 vignettes par GÉRARD

SÉGUIN; 1 vol.

Le premier volume de cette charmante collection--_=le Livre des petits

Enfants=_, ALPHABET ILLUSTRÉ--est épuisé; nous donnons avis qu'il sera

réimprimé en février 1831, avec les améliorations qui seront jugées

nécessaires, afin qu'il soit toujours le meilleur comme il a toujours

été le plus beau livre de ce genre.

NOUVELLES PUBLICATIONS.

TROIS NOUVEAUX LIVRES D'ENFANTS,

Pour faire suite à la collection J. HETZEL, et publiés sous sa

direction.

--In 8 anglais.--Chaque volume, broché, 3 fr.; relié 4 fr. 50 c.--

=Le Royaume des Roses=, par ARSÈNE HOUSSAYE; vignettes par GÉRARD SÉGUIN;

1 vol.

=Les Fées de la Mer=, par ALPHONSE KARR; vignettes par LORENTZ; 1 vol.

=Histoire du véritable Gribouille=, par GEORGE SAND; illustré par MAURICE

SAND; gravure de H. DELAVILLE; 1 vol.

=Les Beautés de la France=, Vues des principales Villes, Monuments,

Châteaux, Cathédrales et Sites pittoresques de la France; 33 gravures

anglaises, gravées par SKELTON et D'OHERTI; avec un texte historique et

archéologique par GIRAULT DE SAINT-FARGEAU, auteur du _Dictionnaire des

Communes de France_ et du _Guide du Voyageur en France_.

Ce livre, qui formera un splendide et utile volume, est une véritable

bonne fortune pour les personnes qui ont un cadeau à faire.

Il paraît une livraison tous les samedis: 30 cent.--Le volume complet,

33 livraisons, 33 gravures: 10 fr.--On aura des volumes reliés pour le

premier de l'an.

Incessamment la première livraison

De l'=Histoire de Paris=, par THÉOPHILE LAVALLÉE; ouvrage illustré de 300

vues des principaux monuments et aspects de Paris, par CHAMPIN.--33

livraisons à 30 cent. Le vol., 10 fr.

_SPÉCIALITÉ._

LIVRES D'ÉGLISE ET DE MARIAGE

EN TOUS GENRES.

PAROISSIENS, HEURES DE MONSEIGNEUR AFFRE

--édition HETZEL--

MISSELS, JOURNÉES DU CHRÉTIEN, IMITATIONS, MOIS DE MARIE, ETC.

Reliés en velours, soie moire, chagrin.

Fermoirs, Garnitures de volumes, Chiffres et Armoiries; or, vermeil,

argent, bronze, ivoire, bois, etc., etc.

--_Confection de_ HOUSSES _en moire blanche._--

End of Project Gutenberg's Histoire du véritable Gribouille, by George Sand

Histoire du véritable Gribouille · 第 4 / 4 段