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HISTOIRE
DU
VÉRITABLE GRIBOUILLE
PARIS.--IMPRIMERIE SCHNEIDER,
1, rue d'Erfurth.
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HISTOIRE
DU VÉRITABLE
GRIBOUILLE
PAR
GEORGE SAND
VIGNETTES PAR MAURICE SAND
GRAVURES DE DELAVILLE
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PARIS
PUBLIÉ PAR E. BLANCHARD
ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,
RUE RICHELIEU, 78.
1851
A MADEMOISELLE VALENTINE FLEURY.
Ma chère mignonne, je te présente ce petit conte et souhaite qu'il
t'amuse pendant quelques heures de ton heureuse convalescence.
En gribouillant ce Gribouille, j'ai songé à toi. Je ne te l'offre pas
pour modèle, puisque, en fait de bon coeur et de bon esprit, c'est toi
qui m'en as servi.
GEORGE SAND.
Nohant, 26 juillet 1850
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PREMIÈRE PARTIE.
COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LA RIVIÈRE PAR CRAINTE DE SE MOUILLER.
Il y avait une fois un père et une mère qui avaient un fils. Le fils
s'appelait Gribouille, la mère s'appelait Brigoule et le père
Bredouille. Le père et la mère avaient six autres enfants, trois garçons
et trois filles, ce qui faisait sept, en comptant Gribouille qui était
le plus petit.
Le père Bredouille était garde-chasse du roi de ce pays-là, ce qui le
mettait bien à son aise. Il avait une jolie maison au beau milieu de la
forêt, avec un joli jardin dans une jolie clairière, au bord d'un joli
ruisseau qui passait tout au travers du bois. Il avait le droit de
chasser, de pêcher, de couper des arbres pour se chauffer, de cultiver
un bon morceau de terre, et encore avait-il de l'argent du roi, tous les
ans, pour garder sa chasse et soigner sa faisanderie; mais le méchant
homme ne se trouvait pas encore assez riche, et il ne faisait que voler
et rançonner les voyageurs, vendre le gibier du roi, et envoyer en
prison les pauvres gens qui venaient ramasser trois brins de bois mort,
tandis qu'il laissait les riches, qui le payaient bien, chasser dans les
forêts royales tout leur soûl. Le roi, qui était vieux et qui ne
chassait plus guère, n'y voyait que du feu.
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La mère Brigoule n'était pas tout à fait aussi mauvaise que son mari, et
elle n'était pas non plus beaucoup meilleure: elle aimait l'argent, et,
quand son mari avait fait quelque chose de mal pour en avoir, elle ne le
grondait point, tandis qu'elle l'eût volontiers battu quand il faisait
des coquineries en pure perte.
Les six enfants aînés de Bredouille et de Brigoule, élevés dans des
habitudes de pillage et de dureté, étaient d'assez mauvais garnements.
Leurs parents les aimaient beaucoup et leur trouvaient beaucoup
d'esprit, parce qu'ils étaient devenus chipeurs et menteurs aussitôt
qu'ils avaient su marcher et parler. Il n'y avait que le petit
Gribouille qui fût maltraité et rebuté, parce qu'il était trop simple et
trop poltron, à ce qu'on disait, pour faire comme les autres.
Il avait pourtant une petite figure fort gentille, et il aimait à se
tenir proprement. Il ne déchirait point ses habits, il ne salissait
point ses mains, et il ne faisait jamais de mal, ni aux autres ni à
lui-même. Il avait même toutes sortes de petites inventions qui le
faisaient passer pour simple, et qui, dans le fait, étaient d'un enfant
bien avisé. Par exemple, s'il avait grand chaud, il se retenait de
boire, parce qu'il avait expérimenté que plus on boit, plus on a soif.
S'il avait grand'faim et qu'un pauvre lui vînt demander son pain, il le
lui donnait vitement, se disant à part soi: Je sens ce qu'on souffre
quand on a faim, et ne dois point le laisser endurer aux autres.
C'est Gribouille qui, des premiers, imagina de se frotter les pieds et
les mains avec de la neige pour n'avoir point d'engelures. C'est lui qui
donnait les jouets qu'il aimait le plus aux enfants qu'il aimait le
moins, et, quand on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il
répondait que c'était pour venir à bout d'aimer ces mauvais camarades,
parce qu'il avait découvert qu'on s'attache à ceux qu'on a obligés.
Avait-il envie de dormir dans le jour, il se secouait pour se réveiller,
afin de mieux dormir la nuit suivante. Avait-il peur, il chantait pour
donner la peur à ceux qui la lui avaient donnée. Avait-il envie de
s'amuser, il retardait jusqu'à ce qu'il eût fini son travail, afin de
s'amuser d'un meilleur coeur après avoir fait sa tâche. Enfin il
entendait à sa manière le moyen d'être sage et content; mais, comme ses
parents l'entendaient tout autrement, il était moqué et rebuté pour ses
meilleures idées. Sa mère le fouettait souvent, et son père le
repoussait chaque fois que l'enfant venait pour le caresser.
--Va-t'en de là, imbécile, lui disait ce brutal de père, tu ne seras
jamais bon à rien.
Ses frères et soeurs, le voyant haï, se mirent à le mépriser, et ils le
faisaient enrager, ce que Gribouille supportait avec beaucoup de
douceur, mais non pas sans chagrin: car bien souvent il s'en allait seul
par la forêt pour pleurer sans être vu et pour demander au ciel le moyen
d'être aimé de ses parents autant qu'il les aimait lui-même.
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Il y avait dans cette forêt un certain chêne que Gribouille aimait
particulièrement: c'était un grand arbre très-vieux, creux en dedans, et
tout entouré de belles feuilles de lierre et de petites mousses les plus
fraîches du monde. L'endroit était assez éloigné de la maison de
Bredouille et s'appelait le carrefour Bourdon. On ne se souvenait plus
dans le pays pourquoi on avait donné ce nom à cet endroit-là. On pensait
que c'était un riche seigneur, nommé Bourdon, qui avait planté le chêne,
et on n'en savait pas davantage. On n'y allait presque jamais, parce
qu'il était tout entouré de pierres et de ronces qu'on avait de la peine
à traverser. Mais il y avait là du gazon superbe, tout rempli de
fleurs, et une petite fontaine qui s'en allait, en courant et en
sautillant sur la mousse, se perdre dans les rochers environnants.
Un jour que Gribouille, plus maltraité et plus triste que de coutume,
était allé gémir tout seul au pied du chêne, il se sentit piqué au bras,
et, regardant, il vit un gros bourdon qui ne bougeait et qui avait l'air
de le narguer. Gribouille le prit par les ailes, et le posant sur sa
main:
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--Pourquoi me fais-tu du mal, à moi qui ne t'en faisais point? lui
dit-il. Les bêtes sont donc aussi méchantes que les hommes? Au reste,
c'est tout naturel, puisqu'elles sont bêtes, et ce serait aux hommes de
leur donner un meilleur exemple. Allons, va-t'en, et sois heureux; je ne
te tuerai point, car tu m'as pris pour ton ennemi, et je ne le suis pas.
Ta mort ne guérirait pas la piqûre que tu m'as faite.
Le bourdon, au lieu de répondre, se mit à faire le gros dos dans la
petite main de Gribouille et à passer ses pattes sur son nez et sur ses
ailes, comme un bourdon qui se trouve bien et qui oublie les sottises
qu'il vient de faire.--Tu n'as guère de repentir, lui dit Gribouille, et
encore moins de reconnaissance. Je suis fâché pour toi de ton mauvais
coeur, car tu es un beau bourdon, je n'en saurais disconvenir: tu es le
plus gros que j'aie jamais vu, et tu as une robe noire tirant sur le
violet qui n'est pas gaie, mais qui ressemble au manteau du roi.
Peut-être que tu es quelque grand personnage parmi les bourdons, c'est
pour cela que tu piques si fort.
Ce compliment, que Gribouille fit en souriant, quoique le pauvre enfant
eût encore la larme à l'oeil, parut agréable au bourdon, car il se mit à
frétiller des ailes. Il se releva sur ses pattes, et tout d'un coup,
faisant entendre un chant sourd et grave, comme celui d'une
contre-basse, il prit sa volée et disparut.
Gribouille, qui souffrait de sa piqûre, mais qui n'était pas si simple
qu'il ne connût les propriétés des herbes de la forêt, cueillit diverses
feuilles, et, après avoir bien lavé son bras dans le ruisseau, y
appliqua ce baume et puis s'endormit.
Pendant son premier sommeil, il lui sembla entendre une musique
singulière: c'était comme des grosses voix de chantres de cathédrale,
qui sortaient de dessous terre et qui disaient en choeur:
Bourdonnons, bourdonnons,
Notre roi s'avance.
Et le ruisselet, qui fuyait sur les rochers, semblait dire d'une voix
claire aux fleurettes de ses rives:
Frissonnons, frissonnons,
L'ennemi s'avance.
Et les grosses souches du chêne avaient l'air de se tordre et de ramper
sur l'herbe comme des couleuvres. Les pervenches et les marguerites,
comme si le vent les eût secouées, tournoyaient sur leurs tiges comme
des folles; les grandes fourmis noires, qui aiment à butiner dans
l'écorce, descendaient le long du chêne et se dressaient tout étonnées
sur leur derrière; les grillons sortaient du fond de leurs trous et
mettaient le nez à la fenêtre. Enfin, le feuillage et les roseaux
tremblaient et sifflaient si fort, que le pauvre Gribouille fut réveillé
en sursaut par tout ce tapage.
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Mais qui fut bien étonné? ce fut Gribouille, quand il vit devant lui un
grand et gros monsieur tout habillé de noir, à l'ancienne mode, qui le
regardait avec des yeux tout ronds, et qui lui parla ainsi d'une grosse
voix ronflante et en grasseyant beaucoup:
--Tu m'as rendu un service que je n'oublierai jamais. Va, petit enfant,
demande-moi ce que tu voudras, je veux te l'accorder.
--Hélas! monsieur, répondit Gribouille tout transi de peur, ce que
j'aurais à vous demander, vous ne pourrez pas faire que cela soit. Je ne
suis pas aimé de mes parents et je voudrais l'être.
--Il est vrai que la chose n'est point facile, répondit le monsieur
habillé de noir; mais je ferai toujours quelque chose pour toi. Tu as
beaucoup de bonté, je le sais, je veux que tu aies beaucoup d'esprit.
--Ah! monsieur, s'écria Gribouille, si, pour avoir de l'esprit, il faut
que je devienne méchant, ne m'en donnez point. J'aime mieux rester bête
et conserver ma bonté.
--Et que veux-tu faire de ta bonté parmi les méchants? reprit le gros
monsieur d'une voix plus sombre encore et en roulant ses yeux, ardents
comme braise.
--Hélas! monsieur, je ne sais que vous répondre, dit Gribouille de plus
en plus effrayé; je n'ai point d'esprit pour vous parler, mais je n'ai
jamais fait de mal à personne: ne me donnez pas l'envie et le pouvoir
d'en faire.
--Allons, vous êtes un sot, repartit le monsieur noir. Je vous laisse,
je n'ai pas le temps de vous persuader; mais nous nous reverrons, et, si
vous avez quelque chose à me demander, souvenez-vous que je n'ai rien à
vous refuser.
--Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Gribouille, dont les dents
claquaient de peur. Mais aussitôt le monsieur se retourna, et son grand
habit de velours noir, étant frappé par le soleil, devint gros bleu
d'abord et puis d'un violet magnifique; sa barbe se hérissa, son manteau
s'enfla; il fit entendre un rugissement sourd plus affreux que celui
d'un lion, et, s'élevant lourdement de terre, il disparut à travers les
branches du chêne.
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Gribouille alors se frotta les yeux et se demanda si tout ce qu'il avait
vu et entendu était un rêve. Il lui sembla que c'en était un en effet,
et que, du moment seulement où le monsieur s'était envolé, il s'était
senti tout de bon éveillé. Il ramassa son bâton et sa gibecière et s'en
retourna à la maison, car il craignait d'être encore battu pour s'être
absenté trop longtemps.
A peine fut-il entré que sa mère lui dit:
--Ah! vous voilà? Il est bien temps de revenir. Voyez un peu l'imbécile,
à qui le plus grand bonheur du monde arrive et qui ne s'en doute
seulement pas!
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Quand elle eut bien grondé, elle prit la peine de lui dire que M.
Bourdon était venu dans la forêt, qu'il s'était arrêté dans la maison du
garde-chasse, qu'il y avait mangé un grand pot de miel, qu'il avait pour
cela payé un beau louis de vrai or, enfin, qu'après avoir regardé l'un
après l'autre tous les enfants, frères et soeurs de Gribouille, il avait
dit à la mère Brigoule: «Ça, madame, n'avez-vous point un enfant plus
jeune que ceux-ci?» Et ayant appris qu'il y en avait un septième, âgé
seulement de douze ans et qu'on appelait Gribouille, il s'était écrié:
«Oh! le beau nom! voilà l'enfant que je cherche. Envoyez-le-moi, car je
veux faire sa fortune.» Là-dessus il était sorti, sans s'expliquer
autrement.
--Mais, dit Gribouille tout stupéfait, qu'est-ce donc que M. Bourdon?
car je ne le connais pas.
--M. Bourdon, répondit la mère, est un riche seigneur qui vient
d'arriver dans le pays et qui va acheter une grande terre et un beau
château tout près d'ici. Personne ne le connaît, mais tout le monde
s'accorde à dire qu'il est généreux et jette l'or et l'argent à pleines
mains. Peut-être bien qu'il est un peu fou, mais, puisqu'il a de la
fantaisie pour votre nom de Gribouille, allez-vous-en vite le trouver,
car, pour sûr, il veut vous faire un riche présent.
--Et où irai-je le trouver? dit Gribouille.
--Dame! je n'en sais rien, répondit Brigoule; j'étais si interloquée que
je n'ai pas pensé à le lui demander; mais sûrement qu'il demeure déjà
dans le château qu'il est en train d'acheter. C'est à la lisière de la
forêt; vous connaissez tout le pays, et il faudrait que vous fussiez
bien sot pour ne pas trouver un homme que tout le monde connaît déjà et
dont on parle comme d'une merveille. Allez, partez, dépêchez-vous, et
ce qu'il vous donnera, ayez bien soin de le rapporter ici: si c'est de
l'argent, n'en prenez rien pour vous; si c'est quelque chose à manger,
ne le flairez seulement point; remettez-le tel que vous l'aurez reçu à
votre père ou à moi. Sinon, gare à votre peau!
--Je ne sais pas pourquoi vous me dites tout cela, ma chère mère,
répondit Gribouille; vous savez bien que je ne vous ai jamais rien
dérobé, et que je mourrais plutôt que de vous tromper.
--C'est vrai que vous êtes trop bête pour cela, reprit sa mère; allons,
ne raisonnez point, et partez.
Quand Gribouille fut sur le chemin du château que sa mère lui avait
indiqué, il se sentit bien fatigué, car il n'avait rien mangé depuis le
matin, et la journée finissait. Il fut obligé de s'asseoir sous un
figuier qui n'avait encore que des feuilles, car ce n'était point la
saison des fruits, et il allait se trouver mal de faiblesse quand il
entendit bourdonner un essaim au-dessus de sa tête. Il se dressa sur la
pointe des pieds, et vit un beau rayon de miel dans un creux de l'arbre.
Il remercia le ciel de ce secours, et mangea un peu de miel le plus
proprement qu'il put. Il allait continuer sa route, lorsque, du creux de
l'arbre, sortit une voix perçante qui disait: «Arrêtez ce méchant! à
moi, mes filles, mes servantes, mes esclaves; mettons en pièces ce
voleur qui nous prive de nos richesses!»
Qui eut grand'peur? ce fut Gribouille.
--Hélas! mesdames les abeilles, fit-il en tremblant, pardonnez-moi. Je
mourais de faim, et vous êtes si riches, que je ne croyais pas vous
faire grand tort en goûtant un peu à votre miel; il est si bon, si
jaune, si parfumé, votre miel! vrai, j'ai cru d'abord que c'était de
l'or, et c'est quand j'y ai goûté que j'ai compris que c'était encore
meilleur et plus agréable à trouver que de l'or fin.
--Il n'est pas trop sot, reprit alors une petite voix douce, et, pour
ses jolis compliments, je vous prie, chère Majesté, ma mère, de lui
faire grâce et de le laisser continuer son chemin.
Là-dessus il se fit dans l'arbre un grand bourdonnement, comme si tout
le monde parlait à la fois et se disputait; mais personne ne sortit, et
Gribouille se sauva sans être poursuivi. Quand il se trouva un peu loin,
il eut la curiosité de se retourner, et il vit l'endroit qu'il avait
quitté si brillant, qu'il s'arrêta pour regarder. Le soleil, qui se
couchait, envoyait une grande lumière dans les branches du figuier, et
dans ce rayon, qui, à force d'être vif, faisait mal aux yeux, il y avait
une quantité innombrable de petites figures transparentes qui dansaient
et tourbillonnaient en faisant une fort jolie musique. Gribouille
regarda tant qu'il put; mais, soit qu'il fût trop loin, soit que le
soleil lui donnât dans les yeux, il ne put jamais comprendre ce qu'il
voyait. Tantôt c'était comme des dames et des demoiselles qui avaient
des robes dorées et des corsages bruns: tantôt c'était tout simplement
une ruche d'abeilles qui reluisait dans le ciel en feu.
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Mais, comme la nuit venait toujours et que le soleil descendait
derrière les buissons, Gribouille ne vit bientôt plus rien, et il se
remit en marche pour le château de M. Bourdon.
Il marcha longtemps, longtemps, se croyant toujours près de la lisière
du bois, et enfin il s'aperçut qu'il ne savait où il était et qu'il
s'était perdu. Il s'assit encore une fois pour se reposer, et il avait
grande envie de dormir: mais, pour ce qu'il avait peur des loups, il sut
se tenir éveillé, et marcher encore le plus longtemps qu'il put. Enfin
il allait se laisser tomber de fatigue, lorsqu'il vit beaucoup de
lumières qui brillaient à travers les arbres, et, quand il se fut avancé
de ce côté-là, il se trouva en face d'une grande belle maison tout
illuminée et où l'on faisait, du haut en bas, grand bruit de bal, de
musique et de cuisine.
Gribouille, tout honteux de se présenter si tard, alla pourtant frapper
à la grande porte et demanda à parler au maître de la maison, si le
maître de la maison s'appelait M. Bourdon.
--Et vous, lui répondit le portier, entrez, si vous vous appelez
Gribouille, car nous avons commandement de bien recevoir celui qui porte
ce nom-là. Monseigneur achète ce château et donne une grande fête. Vous
lui parlerez demain.
--A la bonne heure, répondit Gribouille, car je m'appelle Gribouille, en
effet.
--En ce cas, venez souper et vous reposer.
Et là-dessus on l'emmena dans une belle chambre que Gribouille prit pour
celle du maître de la maison, et qui n'était cependant que celle de son
premier valet de chambre. On lui servit un beau souper de fruits et de
confitures. Il aurait mieux aimé une bonne soupe et un bon morceau de
pain, mais il n'osa en demander, et, quand il eut apaisé sa faim le
mieux qu'il put, on lui dit qu'il pouvait se jeter sur le lit et faire
un somme.
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Il profita de la permission, mais le bruit qui se faisait dans toute la
maison l'empêcha de dormir de bon coeur. A chaque instant on ouvrait les
portes, et il entendait la musique des grosses contre-basses qui
ronflaient comme le tonnerre. On refermait les portes, la musique
paraissait finie; mais alors on entendait le cliquetis des casseroles
dans la cuisine et des flacons dans l'office, et le chuchotement des
valets qui avaient l'air de comploter je ne sais quoi, si bien que
Gribouille, tantôt écoutant, tantôt rêvant, ne savait point au juste
s'il était éveillé ou endormi.
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Tout d'un coup, il lui sembla que le valet de chambre de monseigneur,
qui l'avait si bien traité, entrait et s'approchait de son lit, et qu'il
le regardait dormir, encore qu'il parût n'avoir point d'yeux dans sa
vilaine grosse tête. Gribouille eut peur et voulut lui parler, mais le
valet de chambre se mit à faire _tic, tac,_ et à remuer les bras et les
jambes, et puis à monter au plafond, à redescendre, à remonter encore, à
croiser des fils sur d'autres fils, avec beaucoup d'adresse et de
promptitude, toujours faisant _tic, tac_, comme une pendule. D'abord ce
jeu amusa Gribouille; mais, quand il se vit tout enveloppé dans un grand
filet, il eut peur encore une fois et voulut parler: ce lui fut
impossible, car, au lieu de sa voix ordinaire, il ne sortit de son
gosier qu'un petit sifflement aigu et faible comme celui d'un cousin. Il
essaya de sortir ses bras du lit, et, au lieu de bras, il se vit des
petites pattes si menues qu'il craignit, en les remuant, de les casser.
Enfin il s'aperçut qu'il était devenu un pauvre petit moucheron, et que
ce qu'il avait pris pour le valet de chambre de monseigneur Bourdon
n'était qu'une affreuse araignée d'une grandeur démesurée, toute velue,
et tout occupée de le prendre dans sa toile pour le dévorer. Pour le
coup, Gribouille fut si effrayé qu'il réussit à s'éveiller, et il ne vit
dans la chambre que le domestique, sous sa forme naturelle, qui était
occupé à fourrer dans son buffet des bouteilles pleines, des couverts
d'argent, des vases précieux et des bijoux qu'il volait pendant la fête,
se promettant de mettre ses larcins sur le compte de quelque pauvre
diable moins avancé que lui dans les bonnes grâces de monseigneur.
D'abord Gribouille ne comprit pas ce qu'il faisait, mais il le devina
lorsque le valet se tourna vers lui d'un air effrayé et menaçant, et
qu'il lui dit d'une voix sèche et cassée qui ressemblait au mouvement
d'une vieille horloge usée:
--Pourquoi me regardez-vous, et pourquoi ne dormez-vous pas?
Gribouille, qui n'était pas du tout si simple que l'on croyait, ne fit
semblant de rien, et, se levant, il demanda la permission d'aller voir
la fête, puisqu'aussi bien le bruit l'empêchait de dormir.
--Allez, allez, vous êtes libre, lui dit le valet qui aimait bien autant
être débarrassé de lui.
Gribouille s'en alla donc droit devant lui, monta des escaliers, en
descendit, traversa plusieurs chambres, et vit quantité de choses
auxquelles il ne comprit rien du tout, mais qui ne laissèrent pas de le
divertir. Dans une de ces chambres il y avait beaucoup de messieurs
habillés de noir et de dames très-parées qui jouaient aux cartes et aux
dés en se disputant des monceaux d'or.
Dans une autre salle, d'autres hommes noirs et d'autres femmes parées et
bariolées dansaient au son des instruments. Ceux qui ne dansaient pas
avaient l'air de regarder, mais ils bourdonnaient si bruyamment qu'on
n'entendait plus la musique.
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Ailleurs on mangeait debout, d'un air affamé et pas moitié aussi
proprement que Gribouille avait coutume de le faire. On allait d'une
chambre à l'autre, on se poussait, on mourait de chaud, et tout ce monde
agité paraissait triste ou en colère. Enfin le jour parut, et on ouvrit
les fenêtres. Gribouille, qui s'était assoupi sur une banquette, crut
voir s'envoler, par ces fenêtres ouvertes, de grands essaims de
bourdons, de frelons et de guêpes, et quand il ouvrit les yeux il se
trouva seul dans la poussière. Les lustres s'éteignaient, les valets,
harassés, se jetaient en travers sur les canapés et sur les tables.
D'autres faisaient main basse sur les restes des buffets. Gribouille
s'en fut achever paisiblement son somme sous les arbres du jardin,
lequel était fort beau et tout rempli de fleurs magnifiques.
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Quand il s'éveilla, bien rafraichi et bien reposé, il vit devant lui un
gros et grand monsieur tout habillé de velours noir tirant sur le
violet, et ressemblant si fort à celui qu'il avait vu en rêve, sous le
chêne du carrefour Bourdon, qu'il pensa que ce fut le même. Il ne put
s'empêcher de lui dire...
--Hé bonjour, monsieur le Bourdon, comment vous portez-vous, depuis hier
matin?
--Gribouille, répondit le riche seigneur avec la même voix ronflante et
le même grasseyement que Gribouille avait entendus dans son rêve, je
suis bien aise de vous voir; mais je suis étonné de ce que vous me
demandez, car c'est la première fois que nous nous rencontrons. Je sais
que vous êtes arrivé cette nuit, mais j'étais couché, et je ne vous ai
point vu.
Gribouille, pensant qu'il avait dit une sottise en parlant de son rêve
comme d'une chose que M. Bourdon devait se rappeler, chercha à réparer
ses paroles imprudentes en lui demandant s'il n'était point malade.
--Moi, point du tout, je me porte au mieux, répondit M. Bourdon;
pourquoi me demandez-vous cela?
--C'est à cause, reprit Gribouille de plus en plus interdit, que vous
donniez un grand bal et que je pensais que vous y seriez.
--Non, cela m'aurait beaucoup ennuyé, répondit M. Bourdon. J'ai donné
une fête pour montrer que je suis riche, mais je me dispense d'en faire
les honneurs. Ça, parlons de vous, mon cher Gribouille; vous avez bien
fait de venir me voir, car je vous veux du bien.
--C'est donc à cause que je m'appelle Gribouille? demanda Gribouille qui
n'osait faire de questions raisonnables dans la crainte de faire encore
quelque bévue.
--C'est à cause que vous vous appelez Gribouille, répondit M. Bourdon;
cela vous étonne, mais apprenez, mon enfant, que, dans ce monde, il ne
s'agit pas de comprendre ce qui nous arrive, mais d'en profiter.
--Eh bien, monsieur, dit Gribouille, quel bien est-ce que vous voulez me
faire?
--C'est à vous de parler, répondit le seigneur.
Gribouille fut bien embarrassé, car, de tout ce qu'il avait vu, rien ne
lui faisait envie, et d'ailleurs tout lui semblait trop beau et trop
riche pour qu'il fût honnête de le désirer. Quand il eut un peu
réfléchi, il dit:
--Si vous pouviez me faire un don qui me fît aimer de mes parents, je
vous serais fort obligé.
--Dites-moi d'abord, fit M. Bourdon, pourquoi vos parents ne vous aiment
point, car vous me semblez un fort gentil garçon.
--Hélas! monsieur, reprit Gribouille, ils disent comme ça que je suis
trop bête.
--En ce cas, dit M. Bourdon, il faut vous donner de l'esprit.
Gribouille, qui, dans son rêve, avait déjà refusé l'esprit, n'osa pas
cette fois montrer de la défiance.
--Et que faut-il faire, dit-il, pour avoir de l'esprit?
--Il faut apprendre les sciences, mon petit ami. Sachez que je suis un
habile homme et que je puis vous enseigner la magie et la nécromancie.
--Mais comment, dit Gribouille, apprendrai-je ces choses-là, dont je ne
connais même pas le nom, si je suis trop simple pour apprendre quoi que
ce soit?
--Ces choses-là ne sont point difficiles, répondit M. Bourdon, je me
charge de vous les montrer; mais, pour cela, il faut que vous veniez
demeurer avec moi et que vous soyez mon fils.
--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit Gribouille, mais j'ai des
parents, je les aime et ne les veux point quitter. Quoiqu'ils aient
d'autres enfants qu'ils aiment mieux que moi, je puis leur être
nécessaire, et il me semble que ce serait mal de ne plus vouloir être
leur fils.
--C'est comme vous voudrez, dit M. Bourdon, je ne force personne.
Bonjour, mon cher Gribouille, je n'ai pas le temps de causer davantage
avec vous, puisque vous ne voulez pas rester avec moi. Si vous changez
d'avis, ou si vous souhaitez quelque autre chose, venez me trouver. Vous
serez toujours bien reçu.
Et là-dessus M. Bourdon entra dans une charmille, et Gribouille se
trouva tout seul.
Quand Gribouille revint à la maison de son père et qu'il se vit près
d'arriver, il se sentit tout joyeux, car il se dit en lui-même: Sans le
savoir, M. Bourdon m'a donné le moyen de me faire aimer de mes parents;
car, lorsqu'ils sauront qu'on m'a proposé de les quitter pour devenir le
fils d'un homme si riche, et que j'ai refusé d'avoir d'autres parents
que ceux que le bon Dieu m'a donnés, on verra bien que je ne suis pas un
mauvais coeur. Mon père et ma mère m'embrasseront, et ils commanderont à
mes frères et soeurs de m'embrasser aussi.
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Du plus loin qu'il aperçut la mère Brigoule, qui l'attendait avec
impatience au bout de son verger, il se mit à courir et voulut, d'un air
riant, se jeter dans ses bras, mais elle, sans lui en donner le temps:
--Qu'apportes-tu? lui dit-elle, où est le cadeau qu'on t'a fait?
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Et quand elle vit qu'il n'apportait rien, elle voulut le battre, pensant
qu'il avait perdu en chemin ce qu'on lui avait donné; mais Gribouille la
pria de l'écouter, lui disant qu'après elle le pourrait gronder et punir
s'il avait manqué à son devoir. Alors il rapporta mot pour mot
l'entretien qu'il avait eu avec M. Bourdon, mais, au lieu de l'embrasser
et de le remercier, sa mère prit une branche de saule et commença à le
fouailler, en criant après lui. Le père Bredouille arriva et demanda ce
que c'était.
--Voyez ce coquin, ce mauvais coeur, cet âne, dit la mère tout enragée,
il n'a pas voulu être le fils et l'héritier d'un homme qui est plus
riche que le roi. Il est si sot, qu'il n'a même pas songé, en le
quittant, à lui demander un beau sac d'écus ou une bonne place pour nous
dans sa maison, ou un joli morceau de terre pour augmenter notre avoir.
[image]
Le père Bredouille battit Gribouille à son tour, et si fort, que la
mère, qui craignait qu'il ne le fît mourir, le lui retira des mains en
disant:
--En voilà assez pour une fois.
Gribouille, désolé, demanda à ses parents ce qu'il devait faire pour
leur plaire, disant que, s'il lui fallait aller demeurer avec M.
Bourdon, il s'y soumettait. Mais tandis que sa mère, qui l'aimait encore
un peu pour lui-même, et qui eût été flattée de le voir riche et bien
vêtu, disait oui; son père, qui ne croyait pas à sa bonté et qui ne
jugeait pas possible l'oubli de tant d'outrages qu'on avait faits à
Gribouille, disait non. Il aimait mieux l'envoyer de temps en temps chez
M. Bourdon, espérant que celui-ci lui donnerait de l'argent qu'il
rapporterait à la maison, par crainte d'être battu.
Or donc, au bout de deux ou trois jours, on l'habilla misérablement, on
lui mit une veste toute déchirée, de gros sabots aux pieds, un sarrau
bien malpropre, et on l'envoya ainsi chez M. Bourdon pour faire croire
que ses parents n'avaient pas le moyen de l'habiller, et pour faire
pitié à ce riche seigneur. En même temps on lui commanda de demander une
grosse somme.
Gribouille, qui aimait tant la propreté, fut bien humilié de se
présenter sous ces méchantes guenilles, et il en avait les larmes aux
yeux. Mais M. Bourdon ne l'en reçut pas plus mal; car, malgré sa
brusquerie et sa grosse voix, il avait l'air d'un bon homme et surtout
paraissait aimer Gribouille sans que Gribouille pût deviner pourquoi.
--Gribouille, lui dit-il, je ne suis pas fâché de voir que vous songiez
à vous-même. Prenez tout ce qu'il vous plaira.
Il le conduisit alors dans une grande cave qui était si pleine d'or, de
diamants, de perles et de pierreries, qu'on marchait dessus, et encore y
en avait-il plus de sept grands puits très-profonds qui étaient remplis
jusqu'aux bords.
Gribouille, pour obéir à ses parents, prit seulement de l'or, car il ne
savait pas que les diamants sont encore plus précieux. On lui avait dit
d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches,
mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne
voyait pas à quoi tout cela lui pourrait servir.
Il remercia M. Bourdon avec plus d'honnêteté que de contentement, et
s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir à mes parents que j'ai
obéi, et peut-être qu'ils m'embrasseront.
Comme il se trouvait fatigué de porter tant d'or et qu'il se trouvait à
passer non loin du carrefour Bourdon, il se détourna un peu du chemin
pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chêne, qu'il
connaissait pour meilleurs que ceux des autres chênes de la forêt, étant
doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se
disposait à faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frères et ses trois
soeurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'égratigner, et lui
enlever tout son trésor.
[image]
Gribouille défendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi
porter à la maison pour que mon père et ma mère voient que j'ai fait
leur volonté, et après cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils
ne l'écoutaient point et continuaient à le voler et à le maltraiter,
lorsque tout à coup il se fit un grand bruit dans le chêne, comme si dix
mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitôt un
essaim de gros frelons, guêpes et bourdons de différentes espèces
s'abattit sur les frères et soeurs de Gribouille, et se mirent à les
piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivèrent à la maison tout
enflés, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses
comme la tête, tous quasi défigures et criant comme des damnés.
Cependant Gribouille, qui s'était trouvé au milieu de l'essaim, n'avait
pas une seule piqûre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter à la
maison.
Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille,
qui ne songeait qu'à l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller
Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait
seulement d'être un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en
apporter le double.
On mit les autres enfants au lit, car ils étaient fort malades, et
plusieurs pensèrent en crever.
Mais, dès le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa
femme, il fut bien étonné de le voir se fondre dans ses doigts et se
répandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'était autre
chose que du miel, et encore du miel très-mauvais et plus amer que
sucré.
--Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colère,
M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne
nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de
l'argent, il faut lui faire des présents. Il m'a semblé qu'il aimait le
miel plus qu'il ne convient à un homme raisonnable, et c'est sans doute
pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.--Cela me paraît
clair, répondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et
je pense que pour cela il nous payera bien.
Le jour suivant, on mit sur un âne un beau baril de miel superbe, et on
envoya Gribouille chez M. Bourdon.
Mais Gribouille ne fut pas plutôt arrivé auprès du figuier où il avait
entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur
d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'âne, qui prit le galop et
s'enfuit, laissant là son baril, et criant comme un âne qu'il était.
[image]
Alors Gribouille, à qui tout cela donnait bien à penser, vit paraître
devant lui deux dames d'une beauté merveilleuse, escortées de tant
d'autres dames et damoiselles, qu'il était impossible de les compter. La
plus grande de toutes était habillée richement et comme portée en l'air
par une quantité d'autres. A ses côtés, une jeune princesse fort belle
voltigeait gracieusement.
--Imprudent, dit la reine (car, à son manteau royal et à sa manière de
se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'était
une tête couronnée), tu as deux fois mérité la mort, car tu t'es fait le
libérateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel.
Mais la princesse ma fille, que tu vois ici présente, m'a deux fois
demandé ta grâce. Elle prétend que tu peux nous rendre service, et nous
allons voir si l'on peut compter sur toi.
--Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, répondit
Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous
trouve si belle, que j'aurais du plaisir à vous servir.
--Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les
compliments, écoute bien ce que je vais te dire. Laisse là ce pauvre
chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces
paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles
est lasse de la guerre, qu'elle reconnaît que les frelons et les
bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour être défaits
en bataille rangée. Les industrieux sont contraints de faire part aux
conquérants des richesses qu'ils ont amassées et de signer un traité de
paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il
prétend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi
qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espère pas l'obtenir. Va
lui dire que je la lui donne en mariage, à condition qu'il laissera nos
ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trésors
que ma fille lui apportera en dot.
Ayant ainsi parlé, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa
cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se
pendaient en grappes aux branches du figuier.
[image]
Il reprit sa course et alla raconter à M. Bourdon comme quoi ses parents
l'ayant chargé d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui
avait ôté, et le discours qu'elle l'avait chargé de faire au roi des
bourdons.
--Comme vous êtes très-savant, ajouta Gribouille, peut-être pourrez-vous
m'enseigner où je trouverai ce roi-là, à moins que vous ne le soyez
vous-même, ce que j'ai toujours soupçonné, sans avoir pour cela mauvaise
opinion de vous.
--Fantaisies, rêveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est
bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons
de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos
parents, ils sont trop fins et vous ne l'êtes pas assez. Voulez-vous
rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien à craindre de leur part,
et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez à toute la
terre.
Gribouille soupira et ne répondit point. Et là-dessus M. Bourdon lui
tourna le dos, car il ne s'arrêtait jamais longtemps à la même place,
et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'être
toujours très-occupé et grandement pressé.
Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de
l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir
pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui
était arrivé. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles
avait repris le miel et mis l'âne en fuite, mais il le fallait bien, et,
pour s'excuser, il fut forcé de dire qu'il n'avait pas eu affaire à de
simples abeilles, mais à une reine, à toute sa cour et à toute son
armée.
Il s'attendait à être traité de menteur et de visionnaire; mais
Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essayé de l'être,
se gratta l'oreille et dit à sa femme:--Il y a de la magie dans tout
cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il
est à même de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il
dépend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si
nous nous y opposons, il nous ruinera et fera périr nos enfants. J'ai
dans l'idée que ces frelons qui les ont si bien mordus n'étaient pas des
insectes de petite volée. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si
Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il élèvera sa
famille aux plus hautes dignités.
Alors, s'adressant à Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas
chez M. Bourdon. Dites-lui que votre père vous donne à lui, et
gardez-vous d'en marquer le moindre déplaisir. Restez avec lui, je vous
le commande, et, si vous ne le faites, soyez assuré que je vous ferai
mourir sous le bâton.
Gribouille, ainsi congédié, partit en pleurant. Sa mère eut un petit
moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis
elle le quitta après l'avoir embrassé, ce qui fit tant de plaisir au
pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'espérance d'être aimé
et caressé par ses parents lorsqu'il viendrait les voir.
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M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui
donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir
trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans
l'art de la magie.
Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des
chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait
guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui
servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être
propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait
toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la
joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je
t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je
t'apprendrai les grands secrets.
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Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de
bien; mais il n'en pouvait venir à bout. M. Bourdon était railleur sans
être plaisant, bruyant sans être gai, prodigue sans être généreux. On ne
savait jamais à quoi il pensait, si toutefois il pensait à quelque
chose. Il était quelquefois brutal, et le plus souvent indifférent. Il
avait une manie qui répugnait à Gribouille, c'était de ne vivre que de
miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empêchait pas d'être gros
et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracité qu'il en était
malpropre. Gribouille n'aimait point à l'embrasser parce qu'il avait
toujours la barbe poissée.
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Cependant, malgré la dépense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque
jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-là était gouverné par
un monarque très-faible et très-ruiné, M. Bourdon achetait toutes ses
terres, toutes ses métairies, toutes ses forêts; bientôt il lui acheta
ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armées. Le roi
devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques
fidèles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le
titre de roi, mais il n'était plus que le premier ministre de M.
Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volontés et qui était le roi
véritable.
A quelque temps de là, on vit arriver dans la contrée une très-belle et
très-riche princesse, avec une grande reine qui était sa mère et qui
venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire
fut bientôt conclue. Il y eut des fêtes à en crever; on invita le roi
qui fut bien content d'être du repas de noces, et quand M. Bourdon fut
marié, il parut plus riche de moitié qu'auparavant.
Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille
avec beaucoup d'amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l'aimer
autant qu'il l'eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce
qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir
sous le figuier, le jour où l'essaim avait mis son âne en fuite, et,
lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le
piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui
déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait
toujours d'économie, et tandis que l'on apprenait à Gribouille l'art de
compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait
aussi l'art de produire.
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A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son
mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare,
elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en
ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux,
on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres; on
fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques; on donnait des fêtes
où l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela
était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les
pauvres n'en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de
l'argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou
très-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni santé,
étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l'aumône, ou
de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperçut même que tout le
monde devenait méchant: les uns parce qu'ils étaient trop heureux, les
autres parce qu'ils ne l'étaient pas assez. On se disputait, on se
haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez
vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pères de ne
pas mourir assez tôt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne
s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton,
ne pouvaient pas se supporter; s'étant mariés par intérêt, ils se
reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant à son mari
qu'il était un roturier, et M. Bourdon disant à sa femme qu'elle était
une bécasse entichée de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots.
Monsieur accusait madame d'être avare; madame traitait monsieur de
voleur.
Gribouille n'assistait pas à ces querelles de ménage et ne comprenait
pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant
de gens chagrins et mécontents. Pour son compte, il eût pu être heureux,
car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus guère, et M.
Bourdon, tout occupé de ses affaires, ne le contrariait en rien.
Mais Gribouille avait le coeur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait
de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son âge, tous les
autres enfants étaient instruits par leurs parents à être jaloux de sa
richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il eût aimées;
M. Bourdon, tout en le comblant de présents et de plaisirs fort coûteux,
ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne
marquait d'estime ni de mépris pour personne, et un jour que Gribouille
avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il
avait répondu: Bon, bon! il fait son métier.
Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras
et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon héritier, parce que les
destins ont décrété que je n'aurais point d'enfants de mon dernier
mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis marié sans crainte
de vous faire du tort; vous serez donc très-riche, et vous l'êtes déjà,
puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, après moi, il vous
faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour
conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue
de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des
abeilles tout entière conspire contre moi, et n'attend que le moment
favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle
prétend lui appartenir.
Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que
l'habileté vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec
moi.
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Là-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit
prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprès du
chêne, M. Bourdon renvoya son équipage et, prenant Gribouille par la
main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit:
--Avez-vous quelquefois mangé de ces glands?
--Oui, répondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les
autres glands de la forêt sont amers et bons pour les pourceaux.
--En ce cas, vous êtes plus avancé que vous ne pensez. Eh bien, puisque
ces fruits vous plaisent, mangez-en.
Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son
enfance; mais tout aussitôt il se sentit accablé d'un grand sommeil, et
il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rêve.
D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'écorce du chêne et
que le chêne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intérieur de
l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gâteaux blonds et
dorés, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et
succulentes, bien renfermées chacune chez soi. On entendait pourtant des
voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui
disaient: _Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons;
mordons, mordons._ Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant
du fond de la ruche: _Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance._
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