XXX

Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la

passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le

vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui

descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre

qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en

victoire:

--Cessez le feu!

Au grand mât du _Mikasa_, le signal de Togo flottait et resplendissait,

pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les

nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de

déesse ailée, planant.

Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les

risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de

triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie,

affranchie pour jamais du joug européen:

--_Teikokou banseï!_

--Vie éternelle à l'Empire!

Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un

coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du

sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil.

L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes

de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait

accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment,

n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime

qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool

pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue:

--_Teikokou banseï!_

La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord

des cuirassés, un aviso, le _Tatsouta_, défilait. Sur sa passerelle,

un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche

l'ordre du jour dont il était porteur:

--«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des

Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous

qui avez fait de votre mieux, félicitations!»

A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la

brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest.

Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu

et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur

... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de

l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement.

Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie

nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa

dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang

venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et

voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau

russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest,

son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée,

cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de

pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque

dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant.

Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le

_Borodino_, l'un de ceux-là mêmes que le _Nikkô_ avait combattus de

plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le

vaisseau disparut aussi, en même temps...

Hirata Takamori fit demi-tour. Le _Tatsouta_ s'approchait du _Nikkô_ et

le hélait:

--Liberté de manœuvre pour la nuit.--Rendez-vous demain matin à

Matsou-shima.

--Bien,--dit Hirata.

--L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le

commandement du _Nikkô_ après la destruction du blockhaus?

--C'est moi: le vicomte Hirata.... _Hirata shishakou!..._

Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les

ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au

descendant.

Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre.

--Vicomte Hirata,--cria l'officier du _Tatsouta_,--il m'est agréable

de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son

intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur.

Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se

releva, le _Tatsouta_ n'était plus à portée...

Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata

Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir...

--On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement.

La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les

feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions

de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à

travers les coursives dévastées du _Nikkô_. Les circuits électriques

avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des

circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout

l'éclairage était normal.

Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et,

ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts...

Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux

rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient

là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de

toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune.

Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage.

Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord

devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant

mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de

l'officier de tir.

Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma:

--Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan.

Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un

éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides

étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie.

--Où a-t-il été tué?--questionna Hirata.

--Dans la tourelle de 305.

--Hé!... On meurt partout!...

Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan.

Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma:

--Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao.

Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut.

Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts.

Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit

devant eux,--droit à travers la vie,--regarder dédaigneusement,

orgueilleusement, triomphalement...

Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait

parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis.

L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint,

l'appelant par son nom:

--Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma

chambre?

--Ainsi ferai-je, très honorablement,--répondit renseigne empressé.

Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne

s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,--la discipline moderne

excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables.

Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours.

--Excusez mon impolitesse,--dit-il:--je commettrai l'inconvenance de

régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose.

--Je vous supplie de le faire,--dit l'enseigne.

Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte donna ses ordres. Et

quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça

sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien

calligraphiés.

--Excusez-moi,--dit-il encore,--mais tout cela avait son importance.

Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l'enseigne.

--Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez me faire la grâce

d'être l'exécuteur de mes dernières volontés.

Surpris, l'enseigne regarda son chef.

--Oui,--dit Hirata Takamori.--Je vais, Narimasa, me tuer tout à

l'heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d'une très noble

famille de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans mon karakiri.

Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde de poser aucune

question discourtoise.

--C'est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes

ancêtres,--dit-il simplement.--Je suis très heureux d'être à même de

vous servir.

--Voici mon sabre.--dit Hirata.

Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide lame ancienne,

dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il

enveloppa cette lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne

Narimasa.

Je suis à votre disposition, respectueusement, dit l'enseigne en

prenant le sabre.

Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, et parla selon la

politesse:

--Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette

cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au

cours d'une conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait l'honneur

de m'accorder, mon intelligence infirme m'a fait prononcer diverses

paroles, que ce soir, j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je

crois, préférable que ces paroles soient effacées.

--Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi.

--Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie tout préparé pour ce

qui nous reste à faire?

--Ainsi ferai-je, très honorablement.

Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre.

Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire,

immuablement fixé par les rites.

Il revint.

--En vérité,--dit-il,--je suis confus, et vous poussez très loin la

complaisance.

--Je fais à peine ce que je dois,--dit Narimasa.

Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il

tenait maintenant dans sa main droite un poignard enveloppé de papier

de soie, comme le sabre. Il sourit:

--Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui mourir à mon

gré,--dit-il.--Notre victoire est si complète que l'empire peut

aisément se passer d'un de ses sujets, et surtout du moins utile.

--Je vous félicite,--dit l'enseigne.--Mais je ne puis approuver votre

modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte

que va faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous nous léguez

à tous, ne la réparait presque absolument.

--Je vous suis obligé,--dit Hirata.

Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu.

--L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien,--dit-il.

Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l'enseigne

se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte,

étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le

poignard.

--Beaucoup plus grand,--répéta le vicomte Hirata.

Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha,

ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus

régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà.

--Beaucoup plus grand, en vérité,--répéta encore le vicomte Hirata

Takamori.

Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa

bouche remonta légèrement, premier signe d'une souffrance atroce,

impassiblement contenue.

La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit

brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses

deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d'un seul coup,

tomba sur les nattes blanches.

On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il se releva, rose.

La Bataille · 第 40 / 44 题