XXXI

Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc

de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et

commença de gravir les marches familières.

Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de

pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient

pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni

interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire,

et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales.

Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les

deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le

quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues.

Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et

Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes

violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un _ke tôdjin_[1]

frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les

Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère.

--Midi,--avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte.

Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort

habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé

avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les

rites ont des accommodements.

--D'ailleurs,--songea Felze,--il est recommandé, sur toutes choses,

d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a

mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point

ambiguë.

La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de

soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la

courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni

trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte.

Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand

nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au

sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au

lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une

veille déjà longue de trente-six heures.

Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le

cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de

lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la

bouche sans lèvres souriait.

Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond

au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux

caractères de soie noire,--après avoir bu le vin chaud qu'apporta,

selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée

d'une boule de turquoise,--Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se

couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur

trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.

Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs

poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles

traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs

têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes

suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le

fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou.

--Fenn Ta-Jênn,--avait dit d'abord Tcheou Pé-i,--quand on scella, en ce

lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée

que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes

secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: _I lou fou sing!_--Puisse

l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!--Car je savais que

votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et

à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous

arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que

j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier

jusqu'où je dois.

--Pé-i Ta-Jênn,--avait répliqué Jean-François Felze,--la lettre

magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des

préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à

temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point

de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait.

Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques

excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du

plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail.

La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique,

où n'avait accès qu'une vie surhumaine,--atténuée, assagie, libérée des

passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux.

--A présent,--commença Tcheou Pé-i,--il est convenable que je dissipe

pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que

certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit.

--Il m'est impossible,--répliqua Felze,--de souscrire à vos paroles.

J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage

artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un

courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente.

Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier:

--Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre

courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle:

«Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle

ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison.

Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second

chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port,

et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et

qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation,

m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume

ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une

île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille

vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a

succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me

suis souvenu des préceptes du _Li Ki_, et j'ai pris la liberté de vous

les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas

pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain

qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à

l'extermination.»

Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur

les nattes et faillit oublier la bienséance.

--Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?...

Est-ce que...

Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre,

en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait

de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur:

--Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus

rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact?

[Illustration: Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise

écoutait.]

Felze s'était ressaisi:

--Il me plaira, assurément,--dit-il, redevenu décent,--il me plaira

d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre.

--Fumons donc,--dit Tcheou Pé-i,--et souffrez que mon secrétaire

intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère,

vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance

utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin.

Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe,

cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en

prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la

lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert.

Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé

d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa

voix rauque, inhabile aux sons occidentaux...

--Fenn Ta-Jênn,--dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue

lecture,--il vous souvient peut-être d'une conversation que nous

avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette

ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant

dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous

répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas.

--Il me souvient parfaitement,--dit Felze.--Votre condescendance daigna

même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle,

lorsque le temps en serait venu.

--Votre mémoire est irréprochable,--dit Tcheou Pé-i.--Eh bien! Quel

temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le

Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions

à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous

persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison

d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle,

et que son issue n'importait pas.

Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe

chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son

regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença:

--Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des

guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous

vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la

joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand

dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous

vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de

tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La

force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie.

Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la

bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations

extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les

laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver

la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit

sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer

leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte,

qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur

un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout

l'Empire[3].»

Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation

poussée du plus profond de la gorge.

--Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou

penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez

pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée

de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de

grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de

votre maison[4].»

Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les

yeux:

--Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à

l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur.

Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa

sagesse ancienne et renie la civilisation.

C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare,

ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé

davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était

le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat

est sans intérêt pour les hommes.

Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui

tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée

grise.

--Sans intérêt,--répéta-t-il.

Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs

perspicaces.

--Ma mémoire à moi--reprit-il après un silence--est tout à fait

infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous

avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous

avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon

infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire

à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et

vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable

la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué,

qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très

philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point

de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et

méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements.

L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable

de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel

ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les

cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui

sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque

prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient

pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois

et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit

vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants

soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple

irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de

l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en

est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du

Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif,

d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement

sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire

qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes

les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième

génération.

Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort

grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de

coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:

--Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de

l'évolution morale de l'humanité entière?

Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue

ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit:

--Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les

saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années,

et si, d'année en année, il était devenu plus sage.

Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la

courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le

visiteur s'en souvint.

--Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vous êtes mon frère aîné, très vieux et très

sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que

vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est

un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils

aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du

Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans

la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer

la vie est une vertu.

--Oui,--prononça le fumeur.--Mais la pratique d'aucune vertu ne

doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi

Primordiale, base et piédestal de la société et du monde.

Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa

main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond.

--Sous la dynastie Han,--dit il,--un Empereur régna, qui se nommait

Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom

de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.

«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on

appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second

rang, qu'on appelait Joui.

«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses

grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de

l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer

l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent

suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second

rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les

ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant

aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier

rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la

cime d'une haute montagne[5].

«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore

capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits

qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des

vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça

la régence.

«C'était une femme au cœur dur.

«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant

pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang,

Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce

prince.

«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés

et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer

l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt

que d'obéir, il but lui-même le poison.

«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant,

Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa

protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et

l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses

desseins noirs.

«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ

du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième

mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les

grandes tortues marines, elle profita de cette absence.

«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui

traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de

prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et

les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin,

lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de

porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la

condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de

_truie humaine_.

«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et

cruelles.

«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues

marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant,

la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant

d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.»

«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de

l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.

«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands

lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi

qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans

outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en

l'absence de l'Empereur-enfant.

«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands

lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait

observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale,

laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est

écrit dans le _Néi Tse_[7]: «En présence de leurs parents, les fils

obéissent et se taisent.»

Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois,

Jean-François Felze ne répliqua pas.

La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard

odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes

brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre,

embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait.

Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine,

commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi

qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des

êtres vivaient et ne fumaient point...

Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque

résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:

--Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations

suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les

incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela.

Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après

avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus

dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami

le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation

aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des

guerriers.

Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine

dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de

la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été

reçu en ami, ne s'émut pas.

--Cette mort est triste,--dit-il simplement,--à cause de la solitude

très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko,

laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.

--Oui,--dit Tcheou Pé-i.

Il parla d'une voix plus grave:

--Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du

deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe

de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau

faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;--cela pour trois

années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de

nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle

entrait au couvent et y attendait la mort.

--Les femmes d'aujourd'hui--reconnut Felze ont moins de vertu.

--Oui,--dit encore Tcheou Pé-i.

Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.

--Fenn Ta-Jênn,--reprit-il au bout d'un temps,--je sais et vous savez

le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui

concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne

sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais

je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko

ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la

Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité,

et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur

qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle

préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut

que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais

qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son

devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher

dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à

la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds

maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de

parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces,

non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce

pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka

pleurera.

--Herbert Fergan,--murmura Felze hésitant...

--Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,--interrompit Tchéou

Pe-i.--Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la

pipe de bambou noir.

Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:

--La flamme de la lampe baisse.

Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau

allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le _Kiou-Li_[8]:

«Levez-vous quand les torches arrivent.»

Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.

[Footnote 1: _Ke tôdjin_, barbare hirsute, ou _baka tôdjin_, imbécile

barbare,--étranger.]

[Footnote 2: L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé

l'absolue sagesse.]

[Footnote 3: Méng-Tzèu, liv. I, chap. I.]

[Footnote 4: _Lioun Iou_, liv. VIII, chap. XVI.]

[Footnote 5: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est

mort.]

[Footnote 6: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel

n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de

l'Empereur.]

[Footnote 7: Dixième livre du _Li Ki_.]

[Footnote 8: Livre premier du _Li Ki_,--_Kiou Li_,--Petites Règles de

Bienséance.]

La Bataille · 第 41 / 44 题