--Quatre mille quatre cents mètres!
Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle,
ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert
Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants
des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet.
--Quatre mille deux cents!
Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu,
tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille...
--Quatre mille?
Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;--rien, sauf
un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur
le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée
de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête.
Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter
un seau d'eau sur les débris rouges.--pour éviter qu'on glissât. Et le
combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,--froidement,
silencieusement, obstinément.
--Quatre mille trois cents!
Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la
tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à
l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir,
comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui
permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée
et de la brume, les variations de la distance et les changements de la
correction...
--Quatre mille cinq!
Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert
Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire
de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en
ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé
russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient
devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout
à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il
comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de
frapper là, en deçà du but.
--Bon!--murmura-t-il,--les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent...
Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait
devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste...
Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment
que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de
bataille.
Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire,
Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il
gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper,
et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et
floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à
gauche. Et le _Nikkô_, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route
dans les eaux du _Mikasa_.
--Cessez le feu! Tourelle à droite!...
Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre
par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement
bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément...
--Héi!...
Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers
la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux.
Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,--sans un
cri, sans un gémissement.
Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un
tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un
éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du
casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas
ininterrompu qui régnait au dehors...
Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux
pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très
bas, mais d'une voix encore impérieuse:
--A vos postes!...
Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du
mourant.
Et il se passa alors une chose singulière.
Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui
revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps
grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main
sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument
dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert...
Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit:
--Il va s'en servir Dieu sait comme!...
Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et
toucha le sous-officier, qui se retourna.
La tête agonisante s'agitait de droite à gauche:
--Non! pas vous!
Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné:
--Vous!
Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait.
--Moi?
Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka
Sadao, et il parla bas,--comme on parle à un malade que le délire égare:
--Kimi, je suis Anglais ... neutre...
Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant:
--Neutre ... neutre...
Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce
qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais
bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant:
--Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé.
Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,
Tandis que l'amour de ceux qui les regardent
Est à son extrême exaltation...
Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines.
Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard
immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne
vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore:
--Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de
mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque
et sur ma poitrine...»
Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas;
et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible.
Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le
regard:
--Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour
toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi
que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine...
La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu,
aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait
d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une
rougeur de soufflet reçu en plein visage...
La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier
âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette:
--Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que
je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...»
La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina,
lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair,
irrésistible...
Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre,
céda,--obéit.--De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et
il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la
sellette de commandement...
Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils
s'éloignaient, rapides...
--Un gentleman doit payer,--murmura Fergan.
Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la
cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra
sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan,
aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,--le pavillon du
tsar.--Le tsar et le roi n'étaient point ennemis...
--Un gentleman doit payer,--répéta Fergan, sombre.
Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue:
--Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le
feu!
Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous
l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao
avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement,
décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour
toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières
syllabes d'un nom qui ne fut point achevé:
--Mitsou....