De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes
nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat.
Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la
tourelle de retraite.
--Fixe!
Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints,
la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots,
tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes.
--Repos!--dit Yorisaka.
Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse.
La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une
chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute
cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux
trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les
berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs,
les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les
transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le
tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout
l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la
manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit.
Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque
mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour
extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la
fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon.
Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les
choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant
à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la
sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et
sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé
lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre
les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille
par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du
capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les
canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces.
Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute
la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de
puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize
hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui
commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible
que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis,
immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du
casque,--par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite.
La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul
opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas,
n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant.
L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest,
vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste,
et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires.
La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du _Mikasa_
chef de file, à l'_Iwate_, matelot de queue. Le _Nikkô_ suivait le
_Mikasa_, le _Shikishima_ suivait le _Nikkô_, et derrière cette
première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes
les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la
division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés,
toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat,
Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de
canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque
mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices
glorieuses du sang rouge près de couler...
--Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1]
Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette,
appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta
du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante
tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme
fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous
les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin
d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout
empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se
hâtait vers son poste de bataille,--Dewa sans doute, et Ouriou derrière
lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien
encore de l'ennemi, proche pourtant.
La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:--une heure et
demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes
brèves:--_Préparez-vous à combattre par bâbord._--D'un signe, Yorisaka
transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire
présumé.
--Chargez les pièces!
Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des
monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes
vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux
obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre,
les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets
marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles
heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie
poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des
culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit:
vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux,
s'ils pouvaient...
Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on
continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer.
Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et,
scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait
parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu!
ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus
venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros
Yoshits'né dégainait un éventail...
Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la
tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah!
du nouveau: un signal montait aux drisses, et le _Mikasa_, brusquement,
venait sur la gauche...
Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes
s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes
de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka
Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda:
--Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche!
quatrième vitesse!
La tourelle, déjà, obéissait, pivotait.
--Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à
droite! Stop!
Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule
en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble
où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ...
parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes
noirâtres montaient,--trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ...
sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente...
--Amorcez! Armez!
La voix calme ne tremblait pas, pas du tout.
L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur:
--Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?...
Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de
commentaire:
--L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la
bataille. Tous, faites votre devoir!»
Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le
même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche:
--Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à
gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!...
Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances
successivement inscrites au tableau transmetteur:
--Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre
cents!...
Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies,
maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes
ouvraient le feu ... trop loin peut-être...
--Six mille mètres!...
Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du _Nikkô_, une immense
gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,--le premier
obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par
l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut
fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que
cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal...
--Cinq mille neuf cents!...
D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du
but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa.
Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille
démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long
eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche
retentit, la première détonation japonaise...
--Cinq mille sept cents mètres!
La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en
l'articulant:
--Commencez le feu!...»
Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double
embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un
rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux
flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et
rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme
une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas
terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les
oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes,
sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme
plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent
en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet
de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine,
ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid.
--Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...
[Footnote 1: Les commandements japonais ont été traduits en
commandements français équivalents.]