XXVI

--Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité?

--Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous

passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre

à bras. C'est l'ordre.

--Nous obéirons donc, honorablement.

Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline

militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la

casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le

corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.

--A présent, souffrez que je me retire..

Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint:

--Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous

plairait-il que nous causions un peu?

Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche:

--Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais

abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion.

Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que

vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne

pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le

champ de bataille?

Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse:

--Peut-être,--murmura-t-il.

Puis, soudain, face à son interlocuteur:

--Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une

question.

--Daignez le faire,--dit Hirata.

Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour

mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix

grave et nette:

--Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont

communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles

anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre,

durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux

dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes

ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et,

quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette

confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette

occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier

d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au

service de l'Empereur.

--Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a

jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre

fidèles observatrices du _Bushido_.

--Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux

doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus.

Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment,

sans courtoisie.

Le vicomte Hirata avait relevé la tête.

--Vous ne vous trompez pas,--dit-il simplement.

--Votre sincérité m'est précieuse,--répliqua le marquis Yorisaka,

impassible.--Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale.

Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner

mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu

soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement

de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une

humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même;

et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité

auprès de vous. Telle est ma question.

Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et

seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun.

Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient

leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée

par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.

Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis

Yorisaka n'avait parlé:

--Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous

sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas

sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler

d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez

parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre,

origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le

sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause

première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique.

Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des

Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années

durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou

Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur

volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc,

de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent

détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka,

ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe,

avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre,

avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon,

ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un

seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «_Mort

à l'Étranger!..._» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres,

marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille,

jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle.

Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour

rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en

apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo,

qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou

dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier

légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais

quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure

de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang.

Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long

discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine

satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que

vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio,

dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez

lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs:

je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire,

qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous

pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même,

que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre

allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites

est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre

nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.

Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout

de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner

son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il

embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de

fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna:

--Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué

midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont

probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger,

Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...

Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les

resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.

--... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata

... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est

singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne

l'artillerie, surtout...

--Oui...

--Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme

autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies...

En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu

pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative

est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des

renseignements de source européenne,--anglaise,--n'avaient persuadé

l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre

audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les

a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse,

hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que

vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je

l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel

que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi.

Le vicomte Hirata fronça les sourcils.

--Yorisaka,--dit-il,--ma stupidité est si grande que vous n'avez

pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes

assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je

ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition

que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir

très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme

ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement.

Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec

ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.

Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:

--Jugez-vous donc,--dit-il, parlant presque bas,--jugez-vous donc que

mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne

une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais

que vos yeux savaient mieux voir!...

Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme:

--Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage

n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous,

un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto,

et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs

tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous

ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de

prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement

gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons

commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que

nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions

mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement

européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir

d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par

ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non

sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que

personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement,

pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge

m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter

l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation

d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins

envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et

robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon

ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne

regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à

subir le dédain d'un compagnon d'autrefois.

Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche:

--Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain.

Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement

le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez

à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir

européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira

jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double

effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous

semble-t-il pas superflu de parler davantage?--Un seul mot encore,--fit

Yorisaka Sadao.--J'ose vous questionner une seconde et dernière fois...

Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit

de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette

victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui

fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto:

--Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,--fit

Hirata Takamori.--Mais permettez que très humblement, je vous interroge

à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme

vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous

imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions

plagiée inutilement, ridiculement?

--Oui,--prononça le marquis Yorisaka.--L'Europe nous nommerait des

singes. Mais nous ne serons pas vaincus.

--Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions?

--Nous ne le serons pas.

--Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après?

--Après?

--Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka,

dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle

européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et

comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par

votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées...

--Non,--dit Yorisaka.

[Footnote 1: C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec

lui tout le clan Satsouma.]

[Footnote 2: Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie

mikadonale.]

La Bataille · 第 35 / 44 题