XXVIII

Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une

cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer

davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le

commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides.

Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme

les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette

convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier

les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement;

il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou

de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés.

Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures

en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle

écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et

géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et

de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles,

ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode

de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que

les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en

observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le _Nikkô_

s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur

encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments

russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées,

qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota

sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de

l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est,

l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le

point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics:

Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon

sténographia: «_2 h. 35, bataille gagnée_. Osliabia, _désemparé,

abandonne._ Souwarof, _hors de combat_. Nikkô, _point d'avaries

majeures_...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire

japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins

volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté

fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour

peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte

anglaise,--une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre,

exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.--Et

l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout

bien pesé, national...

[Illustration: De la main du sous-officier, il prit le télémètre.]

--All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre

jusque-là!...

Un obus--le sixième ou le septième--éclatait sur le spardeck, émiettant

çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont,

tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus

qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées,

broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés,

alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues.

Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie

combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses,

la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri,

le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de

ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures

béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant

d'avant sur le carnet de notes:

--_Nikkô_, point d'avaries majeures...

Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors

du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du

moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route.

--Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?

Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta

cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte

anglais:

--Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè...

Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait

encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros

calibre, au fulmi-coton...

Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre

plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva

lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras,

et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne

comprenait pas, qui avait cesse de comprendre...

La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y

avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés,

amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle

fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres.

Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté,

tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le

monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les

aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement

jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt

mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à

côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux,

gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses

muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer

leur sourire...

Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son:

--Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas

tout le monde...

Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes

et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne

savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du

tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le

poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du

gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des

ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux,

exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui

qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé

à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom,

continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours

combattant!...

--Hirata Takamori!...

Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et

contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal

terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi,

à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des

reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir...

Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse,

dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et

son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur,

et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le

plus périlleux...

Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela,

alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre,

accablé, évanoui...

Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers

l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux,

pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte

Hirata Takamori...

La Bataille · 第 37 / 44 题