NELSON AND BRONTE.

La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,--dix heures,

selon la convention universelle des marins.--Et, sur tous les

bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles

tintèrent et se répondirent. L'escadre,--un vice-amiral et un

contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,--faisait route à

l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la

mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de

Tsou,--Tsou-shima--dressait sa masse grise.

Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur

la plage arrière, du _Nikkô_[1].

Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et

venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit

sa promenade silencieuse.

La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane,

sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon

d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le

socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors

de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées

géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées.

Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour

caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de

bronze effleuré du doigt.

A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le

marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon.

--Cher, eh bien? quelles nouvelles?

Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise:

--Hé! c'est vous, _kimi_? comment allez vous?

Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait

une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée

par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais

temps tous les marins du monde.

--Je vais tout à fait bien,--dit-il.--Y a-t-il quelque chose en vue,

là-bas?

Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un

signe négatif:

--Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante

milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est

là, et aussi Ouriou...

Il indiqua le sud-est.

--Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre.

--Vous avez pris le contact cette nuit.

--Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq

heures, le _Shinano-Marou_ les a vus... Ils étaient à la cote 203,

sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ...

ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en

ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on

ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne

compte guère...

Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une

pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé.

--Voici qui compte davantage,--dit Fergan.

--Hé! je pense comme vous.

Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas

même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure

qui précède une grande bataille.

--Allons,--dit Fergan,--je crois que tout ira bien. Certes, le premier

moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous

valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez

fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines.

--Grâce à vous!--dit Yorisaka.

Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan

rougit légèrement:

--Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que

votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans

votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très

justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de

toute la guerre.--Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick,

Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie!

--Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi...

Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes

et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés

continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant

dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus,

dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi

les nuages gris de plomb.

--Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,--fit observer le

marquis Yorisaka, souriant.

--Non,--dit Fergan.--Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la

bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être

que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée.

--Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis.

Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées

noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà

sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides.

Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa:

--Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure,

Yorisaka?--dit-il.--C'est votre poste de combat, n'est-ce pas?

--Oui. Je commande la tourelle.

--J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez...

--Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici

Kamimoura...

Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes

encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On

vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres,

marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes

vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de

combat.

--Nous restons en tête, bien entendu?--questionna Fergan.

--Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de

file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On

engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne

recommencerons pas le 10 août aujourd'hui...

Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec

une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit,

parlant avec lenteur:

--Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ...

d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise...

Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan...

--Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer

avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi

firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous...

Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre

avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés

entrant en ligne. Une minute de silence pesa...

--Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?--demanda tout à coup

le marquis Yorisaka:--voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait

signe... Il s'agit d'une petite affaire technique...

Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui

pourtant n'était point achevée:

--Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je

dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous

dînerons tard, peut-être...

Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour:

--Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait?

[Footnote 1: Aucun navire du nom de _Nikkô_ n'a pris part à la bataille

de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce

livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à

un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des

aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans

le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement

le _Nikkô_, son équipage et son état-major, est d'une exactitude

historique rigoureuse.]

La Bataille · 第 34 / 44 题