XVIII

Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes de l'ouest

au-dessus du vieux village d'Inasa, vinrent, par le sabord grand

ouvert, frapper Jean-François Felze au visage. Jean-François Felze se

leva de son fauteuil, referma son carton à croquis et, prudemment,

déverrouilla sa porte. Depuis un bon quart d'heure, les flonflons de

l'orchestre à danser s'étaient tus.

--Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,--espéra Felze.

Et il se risqua hors de sa chambre.

Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés seuls, retenus

à dîner par Mrs. Hockley, restaient encore, et devisaient sous les

cerisiers du jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait servi

d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, s'approchant, aperçut tout

d'abord, à l'écart du principal groupe, et flirtant d'assez près, un

couple dont la vue lui fit écarquiller les yeux.

Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué quelques ordres aux

valets, revenait vers ses hôtes. Felze l'arrêta au passage:

--Pardon!--dit-il,--j'ai la berlue, je crois... Ce n'est pas la

marquise Yorisaka que je vois là accoudée à cette rambarde?

Mrs. Hockley leva son face-à-main:

--Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise.

Felze feignit une stupéfaction excessive.

--Comment?--dit-il,--le marquis est donc revenu de Sasebo?

--Non que je sache.

--Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de sa femme?

--Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que c'est le prince Alghero, que

vous-même m'avez présenté?

Felze recula d'un pas et se croisa les bras:

--Ainsi,--dit-il,--non contente d'avoir traîné cette pauvre petite

à votre fête, non contente de l'avoir ainsi compromise gravement,

dangereusement peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute

exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à ses yeux, vous

avez mis le comble à tout cela, en jetant bon gré mal gré la marquise

Yorisaka aux bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait

d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de New-York?

Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti d'un éclat de rire:

--Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement mauvais pour vous

de rester trop longtemps enfermé dans votre chambre, car vous dites

ensuite de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante n'a

été ici exhibée, je vous prie de le croire. Et la marquise elle-même

a nié qu'il fût incorrect à elle de venir au garden-party. Elle est

d'ailleurs venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve votre

indignation tout à fait ridicule, parce que la marquise est une dame

civilisée, et que n'importe quelle dame civilisée flirterait comme

flirte la marquise. Cela est on ne peut plus innocent...

--Vous avez raison,--interrompit Felze.

Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta:

--Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise

Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame

civilisée?... Pareille à vous?...

--Pourquoi ne serait-elle pas?

--Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne

cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court.

Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à

perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous

vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à

votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh

bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien,

et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas

une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique.

Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par

questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une

dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée

comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent.

Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas...

Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et

vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan

Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter

un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite,

qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop

américains.

Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le

plus posé--la controverse académique était son fort:

--Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas

d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation

et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la

marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous

avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis

encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à

causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres

sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé

la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par

conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous

mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka?

Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues

prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer

réciproquement...

Felze interrompit pour la seconde fois:

--Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands

ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne

dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà,

à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un

monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a

connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu

la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka

Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments

qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage.

Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est

médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le

mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien

vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même

coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la

porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je

préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de

reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite,

le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est

convenu, n'est-ce pas?

--Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley.

Elle exposa, paisiblement:

--Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. Toutefois, il est

véritable que vous m'avez procuré mon introduction chez la marquise.

Aussi voudrais-je faire ce que vous désirez, afin de vous prouver

ma reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le prince et la

marquise, ainsi que les autres personnes que vous voyez encore là-bas,

afin que tous ensemble dînent à bord du yacht pour mieux achever la

soirée. J'ai même positivement promis au prince de le placer à table

auprès de la marquise. Je dois donc tenir ma parole. Mais pour que

vous soyez consolé, je vous placerai, comme le prince, auprès de la

marquise, de l'autre côté.

--Merci; non,--dit Felze.

Il s'était redressé, brusque:

--Non. Je vous connais assez pour ne pas insister davantage. Mais, s'il

en est ainsi, moi, je dînerai en ville.

--Oh!--dit-elle, très ironique,--je crois deviner: vous êtes jaloux.

C'est une habitude que vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je

vous demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos du prince? ou de

moi à propos de la marquise? puisque vous avez déjà cette bizarrerie

bien française de me quereller souvent à cause de mon intime amitié

pour miss Vane!...

Felze avait pâli:

--Vous trouverez bon,--dit-il lentement,--que je ne réponde pas à une

question injurieuse. A présent, adieu.

Elle le considéra, inquiète:

--Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en ville?

--Je vous l'ai dit.

--Où?

--N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne réunira pas sous votre

complaisante protection la marquise Yorisaka et le prince Alghero.

Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi seconde. Puis, prompte,

elle allongea la main et le retint par la manche.

--François! je vous prie! ne boudez pas!

Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser apercevoir qu'il n'était

pas indifférent, même à une Américaine très belle et très millionnaire,

de garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier le moins

indigne des Titien et des Van Dyck,--Jean-François Felze. Mais ce

soir-là, elle s'oublia. C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque

choisissait bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un dîner

qu'il eût incontestablement rehaussé de sa présence!

--François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! Je ne puis pas, sur

votre caprice, renvoyer une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec

prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir fâché, quoique je ne

comprenne pas comment. Et je vous promets de faire tout ce qu'il vous

plaira pour que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... dès

demain ... ou ce soir même.

Elle appuyait sur Felze un regard insistant et ses lèvres se fronçaient

comme pour une offre sensuelle.

Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop grossière, l'avait

conseillée à rebours. Felze était Français, et le plus habile des

grands corrupteurs, Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans,

combien délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience

française...

Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge que le ciel de

l'ouest, et violemment, se cabra:

--Parbleu!--dit-il.--Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque!

Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche!

Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid:

--Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc

le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier

moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne

plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont

l'assemblage me déplaît.

Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour:

--Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez

pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que

j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!...

--Ah!--dit-il, sarcastique.--L'_Yseult_ va devenir bateau de

rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je

rentrerai à bord.

--Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable

que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et

s'il vous convient même de ne jamais rentrer?

Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte

de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il

baissa aussi le ton, pour répondre:

--Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir

ce que je vois en ce moment...

Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la

rambarde, et trop proches l'une de l'autre.

--Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au

moins ce que je ne puis empêcher.

Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant

debout, dépitée et rageuse.

Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer.

La Bataille · 第 26 / 44 题