--Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je
veux donner sur le yacht?--avait demandé Mrs. Hockley.
--Oh! si peu! et je désire tellement y venir!--avait répondu la
marquise Yorisaka.
Elle y était donc venue.
Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer,
une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'_Yseult_. Y
étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires,
les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau
monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais
des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité
shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est
peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans
importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent
guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant
que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le
gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons
d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément
nippon.
Elle n'en fut naturellement que plus remarquée.
Le pont supérieur de l'_Yseult_, le spardeck,--qui régnait du mât avant
au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de
réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres,
pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de
ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse
délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette
création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait,
pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre,
rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus,
chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait
l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui
jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et
huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une
après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du
vieux Japon.
La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de
l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin
liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche
sur une immense cloche en paille d'Italie.
Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin
miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule
principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de
la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est
partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les
plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des
arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses,
pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons
multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et
commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet.
[Illustration: Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux
danseuses...]
Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes
s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et
des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees,
les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du
spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux
et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs
marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent
à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley
s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare
et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage
maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela.
--J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose--disait Mrs.
Hockley.--Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir
l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure.
La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur
l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle
avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas
pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir
de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne.
Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle
put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,--touristes,
négociants, industriels,--la différence était médiocre entre les
deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même
d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non
sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la
traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde.
Il y eut toutefois des exceptions.
Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée.
Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de
l'_Yseult_, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître
Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers
souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley
tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et
dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger
les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant
de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne
pouvaient manquer d'accepter.
Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus
souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il
n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le
prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande
liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent
authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme
il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince
Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et
de la plus irréprochable distinction.
Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise
Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus
noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main.
J'arrive de Tôkiô,--dit-il.--Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de
vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers,
chez Sa Majesté l'Impératrice.
Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la
marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit:
--Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais
... et vous aimeriez mieux encore parler italien.
--Pourquoi?
--Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a
été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il
y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise,
que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre
pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française.
Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que
l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup.
--Beaucoup?
--Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et
subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour,
héroïque et délicat.
La marquise Yorisaka souriait, silencieuse.
--Oh!--dit le prince Alghero,--je sais à quoi vous songez ... et vous
avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout
la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la
coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi?
cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les
mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur...
Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui,
des yeux italiens, d'une douceur chaude:
--Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se
laisser aimer par un Italien...
Et il commença de flirter, assez adroitement.
Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et
visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne
sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est
une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un
cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher.
Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut,
claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton
mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant
achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps
jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point
voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident.
Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été disposées. Le bridge
et le poker avaient réuni leurs fidèles. On joue beaucoup dans la
Concession de Nagasaki, comme on joue dans la Concession de Shanghaï,
comme on joue dans celle de Yokohama ou dans celle de Kôbé, comme on
joue généralement partout dans cet Extrême-Orient où les Européens
s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez forte. Des femmes,
des jeunes filles mêmes, mêlées aux hommes, la renchérissaient,
_relançant et contrant_ sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets
couraient sur le tapis.
Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de gazon et guidait
vers le buffet ceux de ses hôtes qui n'avaient point voulu se séparer
d'elle. La marquise Yorisaka accepta le bras du prince Alghero.
--Vraiment,--disait le prince,--je suis impardonnable. Vous devez
mourir de soif, Madame... Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais
absolument l'heure...
Il pressait doucement contre lui la main toute petite qui s'était posée
sur son bras.
Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans coquetterie.
Un maître d'hôtel s'était approché.
--Une coupe de champagne?--proposa le prince.
--Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, avec de l'eau ...
beaucoup d'eau ... et de la glace...
Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta:
--Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du tout.
--Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley n'a pas permis
davantage. Et puis, Madame, une Européenne comme vous ne va pas faire
ici la Japonaise, et réclamer de l'eau ou du thé!...
Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, avait ajouté du
whisky au champagne.
Mrs. Hockley s'approchait:
--Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que vous soyez ici!
N'a-t-elle pas bien fait,--Mrs. Hockley en prenait à témoin le prince
Alghero--n'a-t-elle pas bien fait de mettre dehors les absurdes
vieilles règles de cette contrée, et devenir au garden-party, comme si
le marquis eût été là pour l'amener?
Le prince approuvait. Il questionna toutefois:
--Le marquis Yorisaka est à la guerre?
--Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, et je dis qu'alors
il sera content d'apprendre qu'en son absence, sa femme a mené la
libre et joyeuse vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il sera
content, parce qu'il est un homme très civilisé. Et je désire boire
immédiatement à ses succès contre les barbares Russes!
On passait des cocktails au gingembre. La marquise Yorisaka dut en
prendre un de la main de Mrs. Hockley.
Le prince Alghero avait repris contre son bras la petite main dégantée.
--Assurément,--dit-il,--un officier qui a le bonheur de se battre ne
souffrirait pas que sa femme fût triste pendant que lui-même gagne des
batailles...
--Cela est très bien dit!--affirma Mrs Hockley.
Et elle fit apporter d'autres cocktails.
Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours accaparée par le
prince Alghero, entra au salon de jeu.
Depuis un temps, elle marchait dans une sorte d'étourdissement.
Elle avait très chaud, et ses tempes battaient comme d'une fièvre
singulière. Une gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois
en rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre sa main nue
la pression câline du bras où elle s'appuyait, elle y répondait
complaisamment des doigts et de la paume.
Les dames japonaises goûtent quelquefois au saké national. Mais le saké
est une liqueur si douce qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré,
à pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale volontiers deux ou
trois douzaines de coupes en une seule nuit. Les cocktails yankees
sont d'humeur moins bénigne, et même le champagne français, quand on
l'alcoolise un tantinet...
Entre les tables de bridge et les tables de poker, quelques joueurs
très cosmopolites avaient improvisé un baccara. Un baccara sans
banquier, un tout petit chemin de fer, qui tournait agréablement
autour du tapis, et vidait au passage les mains imprudentes pour le
juste profit des mains avisées. A l'instant que la marquise Yorisaka
entrait, le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara la
curiosité générale. La partie en effet y touchait à l'une de ces
minutes passionnées où le jeu cesse d'être un plaisir et devient
une lutte. Deux jeunes femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise,
celle-là assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant,
s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. L'Anglaise venait
de perdre cinq fois de suite et ses mises cinq fois doublées avaient
seules fourni la forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer,
devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce coup était tenu.
Ironique et légèrement agressive, l'Allemande comptait:
--Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre cents yens.
Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi:
--Banco!
Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. Leurs doigts
s'effleurèrent en saisissant les cartes, avec un air de vouloir se
griffer.
--Carte?
--Huit!...
Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore gagné.
Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le jeu, dans le sens où
l'on entend ce mot lorsqu'il s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en
fait de cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé d'oiseaux
et de fleurs et dont les jeunes filles jouent entre elles avec autant
d'innocence que jouent nos fillettes à pigeon-vole ou au furet. La
marquise Yorisaka, quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait parfois,
quatre années à Paris, n'avait jamais fait qu'y entrevoir, dans les
salons diplomatiques, une ou deux tables de whist, silencieuses et
graves à souhait.
--Il y a huit cents yens,--proclamait la dame allemande, non sans
quelque insolence.
Et comme sa rivale vaincue se taisait:
--Vous ne faites plus banco cette fois?
Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. Mais
huit cents yens font quatre-vingts livres sterling et la somme est
rondelette, surtout pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame
anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres sterling, car
elle se retourna vers la galerie, implorant à la ronde une association:
--Moitié avec moi?
--Cela vous amuserait-il?--demanda le prince Alghero à la marquise
Yorisaka.
--Oui,--répondit-elle au hasard.
--La marquise fait moitié,--annonça le prince en posant son propre
portefeuille sur le tapis.
Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui la dame anglaise
adressait son sourire de gratitude, et la dame allemande uns œillade
hostile.
Les cartes, déjà, étaient données.
--Prenez-les, Madame,--offrit, le plus gracieusement du monde, la dame
anglaise.
La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu experte, les tendit à son
cavalier:
--Qu'est-ce qu'il faut faire?
Alghero regarda, et rit:
--Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné!
Et lui-même abattit le point.
Triomphante à son tour, la dame anglaise attira l'enjeu d'un râteau
vif, et d'abord en sépara quatre billets de cent yens:
--Voici votre part, Madame...
La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant plus larges ses longs
yeux obliques.
--Quatre cents yens,--dit-elle au prince qui l'entraînait,--mais alors,
si j'avais perdu, j'aurais perdu quatre cents yens?
--Sans doute...
--Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!...
--Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez permis de vous les
prêter... Elle rit:
--J'aurais permis ... oui ... mais...
--Ne sommes-nous pas amis?
Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui
séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se
pencha:
--Amis ... et même ... un peu davantage?...
Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte.
La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle
avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête
tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige
envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser
n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était
d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue,
grisante, brûlante...
Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de
jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses
invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le
dernier-salon de l'_Yseult_, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt
de couples tournoyants.
--Il faut que vous valsiez.--exigea le prince Alghero.
--Mais je ne sais pas...
Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux
Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du
tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme
ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public,
taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le
spectacle éhonté d'une manière de coït...
Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia
quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance,
guider dans l'impudique tourbillon.
--Combien ensorcelante!--jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de
la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre
haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien
comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand
oiseau de proie d'outre-mer.