XIX

Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze

sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue

inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les

marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès

qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les

kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules

boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes

occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki.

Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince,

au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme

une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament,

bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.

Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de

lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des

kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités.

Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix

aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un

concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons

en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national,

allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans

heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement

plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient

d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre

pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles

et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques

étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus

comme des barques au milieu d'une mer.

Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de

Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller.

Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire

place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après

l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans

doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas

porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds,

et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale

à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street.

Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour

n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki,

n'ayant pas encore dîné.

--Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette

fugue, et souper, et se coucher...

Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières

pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et

l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie

habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le

proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume

l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout

aussitôt, il secoua la tête:

--Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière;

et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie

m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de

tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...

Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:

--Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais

j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord

une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et

proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs...

Cela se trouve...

Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient

conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des

précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense

jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la

terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les

jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse;

la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et

l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre

deux montagnes écossaises.

Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait

vide.

L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir.

--Mogui!--dit Felze.

--Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait.

Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit

noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux

excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée,

et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres.

--Mogui!--insista Felze.

Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu,

n'objecta plus rien.

Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup

à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait

d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.

Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier

ordre:

--Mogui.

Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied

pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit

autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les

coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des

quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des

faubourgs, et roulait sur une route déserte.

[Illustration: Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les

aventures.]

Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme

un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout

alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés,

déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol

changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par

la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues

s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet

mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres

vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque

part, sous l'infaillible miroir des cieux.

Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à

coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux

montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.

Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence

bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme

demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se

découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première,

dans une attitude d'extraordinaire intimité...

[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.]

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