Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze
sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue
inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les
marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès
qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les
kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules
boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes
occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki.
Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince,
au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme
une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament,
bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.
Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de
lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des
kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités.
Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix
aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un
concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons
en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national,
allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans
heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement
plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient
d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre
pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles
et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques
étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus
comme des barques au milieu d'une mer.
Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de
Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller.
Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire
place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après
l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans
doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas
porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds,
et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale
à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street.
Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour
n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki,
n'ayant pas encore dîné.
--Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette
fugue, et souper, et se coucher...
Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières
pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et
l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie
habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le
proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume
l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout
aussitôt, il secoua la tête:
--Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière;
et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie
m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de
tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...
Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:
--Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais
j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord
une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et
proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs...
Cela se trouve...
Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient
conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des
précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense
jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la
terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les
jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse;
la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et
l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre
deux montagnes écossaises.
Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait
vide.
L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir.
--Mogui!--dit Felze.
--Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait.
Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit
noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux
excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée,
et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres.
--Mogui!--insista Felze.
Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu,
n'objecta plus rien.
Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup
à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait
d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.
Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier
ordre:
--Mogui.
Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied
pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit
autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les
coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des
quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des
faubourgs, et roulait sur une route déserte.
[Illustration: Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les
aventures.]
Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme
un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout
alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés,
déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol
changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par
la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues
s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet
mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres
vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque
part, sous l'infaillible miroir des cieux.
Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à
coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux
montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.
Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence
bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme
demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se
découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première,
dans une attitude d'extraordinaire intimité...
[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.]