XVI

--Voulez-vous,--avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout

d'un coup sous son fard,--voulez-vous que je pose en véritable dame

d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous

m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier,

à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il

y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant

que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de

daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto

était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire

plaisir...

Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine

bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du

_môn_, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et

la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues

archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent

sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent

aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau

de coton rouge et trois murs de plâtre peint.

Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste.

Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique.

Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée

s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche

large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait

les cordes du koto.

--N'êtes-vous pas lasse?--avait demandé Felze au bout d'une longue

demi-heure.

--Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi,

indéfiniment...

Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas.

Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle.

--Vous devriez,--dit-il soudain,--jouer tout de bon, et non faire

semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre

visage...

Elle tressaillit:

--Je ne sais pas jouer du koto.

Mais il la regarda:

--En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je

ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto...

Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir

magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les

cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena.

Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte

de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse

semblait prendre vie sous ce pinceau magicien.

A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait

aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les

rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu

l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien

sculptait dans l'ivoire ou le jade.

--Chantez!--ordonna brusquement le peintre.

Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque

indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en

murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois,

d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes,

l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle

était épuisée.

Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse:

--Où avez-vous appris cela?

La réponse vint comme du fond d'un rêve:

--Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de

Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que

les servantes avaient ouvert les _shôdji_[1], dès que le vent glacé

de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit

matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude,

et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors,

je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige,

et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je

m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait

ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il

fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains,

et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les

servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner

devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des

femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs,

des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie

traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les

fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout

demeurât pareil pendant un millier d'années...

Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux

pour mieux entendre.

--Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre

une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne

change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été

métamorphosée. Et je ne suis pas morte...

Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons

s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain

de chanson:

--Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie

nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les

faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps

gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et

oublient l'ancienne liberté...

Le koto pleurait à petit bruit.

--Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très

habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie

ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis

appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et

parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir...

Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.

--... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais

plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend

aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en

gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois

oublier...

La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la

manche de soie.

--... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds

nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres...

Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes

n'ouvrent plus les _shôdji_ de ma chambre avant que le soleil chaud

m'ait réveillée...

Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre

fêlé.

--... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout.

J'oublierai... Ho!...

Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong.

La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux

égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle

demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste

de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se

reprit à rire, plus doucement.

--Hé!--dit-elle,--il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de

bavardages très sots...

Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point.

--Oui,--dit encore la marquise Yorisaka,--j'ai parlé sans écouter mes

paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à

fait déraisonnables.

Elle effleurait de l'ongle le koto.

--C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne

faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est

une chose honteuse de dire des folies...

Felze peignait toujours en silence.

--Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait

fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement

charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler...

Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau

victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait

d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,--des

yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,--fixaient sur la

marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie

singulière.

[Footnote 1: _Shôdji_, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de

papier épais.]

[Footnote 2: Livres chinois qui étaient autrefois la base de

l'éducation japonaise.]

La Bataille · 第 24 / 44 题