Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la
marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit.
A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus
aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué:
il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La
marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe
parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette
japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait
manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque.
--Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a
manqué,--approuva Mrs. Hockley,--parce que vous êtes assurément
beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown.
Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un
plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche
étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se
prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de
complaisance et de coquetterie.
Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation.
Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain
rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose.
On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour
le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille.
La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de
France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne
résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création
de la rue de la Paix».
--Je pense--dit Mrs. Hockley--qu'aucune femme à Paris ou à New-York
n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes.
Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à
l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part:
--Cher maître,--dit-elle en français,--je m'en veux vraiment de vous
avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre
moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je
rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour
l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je
poserai comme il vous plaira...
Mrs. Hockley s'avançait:
--Dites-vous un secret?
--Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens
bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe
japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître
me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il
le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!...
--Demain, dit Felze.
Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée,
souriait:
--Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir
toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain,
et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra
pas. Ainsi, les choses seront égales.
Elle réfléchit un instant:
--Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la
peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze
est tourné vers les bizarreries.
Elle réfléchit encore:
--Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée,
qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à
la guerre?
--Bah!--fit la marquise Yorisaka, insouciante.