La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'_Yseult_, avait été copiée
sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du _Standardt_.
L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires,
de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre
n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le
tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu
d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine
austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité
démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe
des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on
le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais
aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des
capitonnages britanniques.
Minuit venait de sonner.
Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main,
Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah
noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa
Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.
Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à
dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe,
d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de
Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,--la différence en était du
dégrafé au nu,--mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme
chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par
son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son
attitude et dans son vêtement.
Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en
changeait point, détestant toute infraction au protocole.
Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle
avait lu, la veille, le chapitre dix.
La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais
bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en
scandant les mots:
--«Et cependant--étrange contradiction pour ceux qui croient au
temps--l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court
épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la
pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est
qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
«Mais c'est cet éclair qui est tout.»
--M. Poincaré,--prononça Mrs. Hockley,--est un original écrivain.
Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade,
_lemonsquash_, préparée d'avance.
--Original,--répéta Mrs. Hockley.--Philosophique assurément. Un peu
superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la
profondeur allemande...
--Oui,--dit miss Vane,--les Allemands adaptent à chaque sujet une
langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre,
parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le
monde. Et il y a là une frivole tendance.
Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de
ses genoux entre ses mains jointes:
--Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue
vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans
instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.
--Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux?
--Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale
spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.
Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et
saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville
découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de
compléter sa pensée:
--La Sainte Bible...
Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde.
--Est-ce François?
--C'est moi,--dit Felze.
Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et
son livre près d'elle,--Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains,
nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.
--Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?
Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable.
--Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci...
Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché
son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea
très blanche hors de la chemise noire.
Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le
volume encore ouvert:
--Peste!--dit-il,--vous avez des lectures hautaines.
Il se pencha, lut à mi-voix:
--«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est
cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à
un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est
contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre
secours?
Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main
scintillante de diamants.
--Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas
terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole.
Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole
récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes
violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur
répondre.» Et Felze ne répondit pas.
Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:
--Avez-vous été à la gare?
--Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.
--Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également?
--Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.
--Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu
civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise?
--Non.
--Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est
point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas?
--Je suis plus lent que vous à apprécier.
--Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous
l'intention de commencer le portrait en travesti?
--Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce
mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand
vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon?
--Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume
national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a
été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien
entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard.
Felze allongea les lèvres:
--Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée.
Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé
la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme
pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin.
Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut
épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai
mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.
Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de
l'oreiller ajouré.
--Oh!--dit-elle, frappée.--Vous parlez avec une extraordinaire poésie...
Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues
bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis,
se renversant de nouveau:
--Mais ensuite, qu'avez-vous fait?
--J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.
--Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet
homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt...
Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit
brusquement:
--Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très
japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le
vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le
lit ... et sur moi...
Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon
d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et
cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah
transparent.
Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le
rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair.
--C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement
tout à fait bien. Quelle heure est-il?
--Minuit et demi.
--Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir.
Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon
d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux.
--Oui!--trancha soudain Mrs. Hockley.--Vous devez être fatigués.
Bonsoir!...
L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley
leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu,
baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des
ongles.
--Bonsoir!--répéta Mrs. Hockley.
A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille.
--François!--appela Mrs. Hockley, soudain.--Restez un moment, vous
seul...
Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute
maladroite, car le pêne craqua presque violemment.
Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la
lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli.
Mrs. Hockley souriait:
--Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce
point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a
fait miss Vane...
Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et,
passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède:
--O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop
souffrir?
Elle pencha sa tête vers lui:
--Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer
dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des
améthystes?... Non?...