XIII

La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de

la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à

venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans

la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître,

avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».

Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y

rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane,

la lectrice, les accompagnât.

--Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane

quittait l'_Yseult_.

--Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley.

On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait

chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission

n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.

A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il

portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley,

favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence

entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine

américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.

Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de

Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau

était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe

de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux

faire honneur, ne voulut parler qu'anglais.

--Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle

langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a

la galanterie de parler comme vous, madame!

Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments

les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une

enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien

cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la

frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées

et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses

propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de

tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces

des Américaines.

--Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?...

--Quelques mots...

--Le japonais naturellement. Le chinois aussi?

Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.

--Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous

allée à New-York?

La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de

toutes ses forces.

--Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et

votre main est un bijou!

Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse,

imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison,

malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût

peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé

fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et

Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais

était en verve.

--Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un

passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond

dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les

siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes

très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans

la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs.

Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de

la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une

véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de

deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble

considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct

humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort.

Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors

étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue

et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très

énergiquement de la vie!...

Jean-François Felze avait levé les sourcils:

--Vous êtes sous une menace de mort?

--Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre

bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine

bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux.

Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir

un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient:

il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé

de descendre dans l'arène!

Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec

lui, de la meilleure grâce du monde.

Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley

sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait

à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau

navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge

décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre,

Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point

son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.

Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre,

l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies

intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie,

et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement

sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs,

ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques.

Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité

des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont

petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des

questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au

fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille

documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés,

étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris...

[Illustration: Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé.]

Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut

indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne

se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes

point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité

des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible

coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches

mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison...

Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de

Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante

au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers

le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume.

On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on

apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de

scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes,

les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il

faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur

du printemps humide.

--Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que

je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire

nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre

départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère

que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je

prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas

qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la

tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs

l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de

travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects

soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki

qu'après votre victoire sur les sauvages russes.

Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la

porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point.

C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme,

pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade

et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail:

le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre

du nouveau venu était rasée.

Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié

en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis

Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en

langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit

avec beaucoup de déférence.

Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François

Felze:

--Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa

révérence!

Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait

vers l'assistance.

--J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte

Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_...

Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le

français...

Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus,

cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques

hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut

demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez

longuement, sur un ton fort animé.

--J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière

campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux,

qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez

qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté

plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de

daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan

Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma,

originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence.

Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les

Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse

révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma

et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le

Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce

que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que

l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se

résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna

pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin

d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire,

d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte

Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et,

quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre

au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef

rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur

Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant

contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu

de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes

opinions que tous ses ancêtres!...

La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier,

fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il

est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le

vaudraient...

A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le

discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses

hôtes:

--Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il

se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à

Sasebo...

Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha.

La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des

mains de Mrs. Hockley.

Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:

--Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur

Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de

partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici...

Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à

remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception,

l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise.

Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses

yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au

visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux

voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le

commandant Fergan fut seul à surprendre.

--C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux.

--Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements

artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique,

assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles:

«Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que

l'argent[1].»

[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort

entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute

pareille.--C. F.]

La Bataille · 第 21 / 44 题