La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de
la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à
venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans
la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître,
avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».
Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y
rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane,
la lectrice, les accompagnât.
--Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane
quittait l'_Yseult_.
--Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley.
On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait
chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission
n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.
A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il
portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley,
favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence
entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine
américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.
Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de
Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau
était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe
de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux
faire honneur, ne voulut parler qu'anglais.
--Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle
langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a
la galanterie de parler comme vous, madame!
Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments
les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une
enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien
cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la
frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées
et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses
propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de
tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces
des Américaines.
--Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?...
--Quelques mots...
--Le japonais naturellement. Le chinois aussi?
Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.
--Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous
allée à New-York?
La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de
toutes ses forces.
--Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et
votre main est un bijou!
Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse,
imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison,
malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût
peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé
fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et
Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais
était en verve.
--Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un
passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond
dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les
siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes
très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans
la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs.
Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de
la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une
véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de
deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble
considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct
humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort.
Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors
étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue
et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très
énergiquement de la vie!...
Jean-François Felze avait levé les sourcils:
--Vous êtes sous une menace de mort?
--Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre
bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine
bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux.
Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir
un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient:
il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé
de descendre dans l'arène!
Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec
lui, de la meilleure grâce du monde.
Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley
sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait
à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau
navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge
décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre,
Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point
son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.
Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre,
l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies
intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie,
et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement
sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs,
ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques.
Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité
des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont
petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des
questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au
fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille
documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés,
étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris...
[Illustration: Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé.]
Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut
indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne
se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes
point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité
des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible
coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches
mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison...
Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de
Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante
au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers
le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume.
On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on
apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de
scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes,
les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il
faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur
du printemps humide.
--Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que
je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire
nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre
départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère
que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je
prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas
qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la
tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs
l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de
travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects
soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki
qu'après votre victoire sur les sauvages russes.
Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la
porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point.
C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme,
pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade
et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail:
le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre
du nouveau venu était rasée.
Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié
en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis
Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en
langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit
avec beaucoup de déférence.
Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François
Felze:
--Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa
révérence!
Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait
vers l'assistance.
--J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte
Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_...
Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le
français...
Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus,
cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques
hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut
demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez
longuement, sur un ton fort animé.
--J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière
campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux,
qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez
qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté
plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de
daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan
Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma,
originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence.
Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les
Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse
révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma
et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le
Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce
que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que
l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se
résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna
pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin
d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire,
d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte
Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et,
quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre
au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef
rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur
Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant
contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu
de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes
opinions que tous ses ancêtres!...
La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier,
fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il
est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le
vaudraient...
A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le
discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses
hôtes:
--Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il
se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à
Sasebo...
Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha.
La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des
mains de Mrs. Hockley.
Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:
--Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur
Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de
partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici...
Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à
remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception,
l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise.
Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses
yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au
visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux
voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le
commandant Fergan fut seul à surprendre.
--C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux.
--Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements
artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique,
assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles:
«Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que
l'argent[1].»
[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort
entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute
pareille.--C. F.]