... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise
Yorisaka était sortie.
Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.
Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases
paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent,
Rodney, Nelson, Suffren...
La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts,
ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la
cloison.
La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de
meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce
qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis.
Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de
papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à
coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte
de gauche.
Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple
bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très
bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille
fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres
et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée
à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin
de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir,
s'agenouiller plutôt,--s'agenouiller à la japonaise.
Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses
mains, et deux servantes accoururent.
Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se
prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement,
elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le
long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie,
ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont
point de doigts comme les bas nippons.
Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands
ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et,
quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre
personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau
brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu
avant le coucher du soleil.
Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied
ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe
léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu
de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et
hiératique,--le _môn_,--le blason.
Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les
robes s'évasaient comme il sied. L'_obi_ les ceinturait largement de
son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée,
lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La
marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit
dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses
paumes, elle ouvrit la porte de droite.
Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes
panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes
solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir,
deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur
lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres.
Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord
correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les
mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.
Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe
horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses
bras.
Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie
ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident.
Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans
commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des
plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres,
qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux
nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait...
Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la
marquise Yorisaka jouait du koto...