XI

Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix

minutes à gravir le coteau des Cigognes.

A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés.

--Héi!...

La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du

maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde,

et passa.

Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse

du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons

obliques.

--Good evening,--dit Fergan.

La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva

comme en sursaut.

--Good evening,--dit-elle.--Vous êtes seul? le marquis vous a quitté?

Elle parlait anglais aussi bien que français.

--Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle

affaire. Il ne peut être revenu avant une heure.

--Ah!

Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et,

très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui

baisa la bouche.

--Mitsou, petite chose chérie!...

Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le

baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le

donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes.

Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur

ses genoux:

--Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui?

--Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce

soir...

Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau:

--Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette

après-midi?

--Personne ... le peintre...

--Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!...

--Pas du tout!...

--Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à

toutes les femmes!...

--Mais lui est trop vieux!...

--Il le dit, mais c'est coquetterie.

--Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez

bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley...

--Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste

beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est

Français... Elle est très belle et très vicieuse...

--Très vicieuse?

--Oui... Oh! oh! cela vous intéresse?

Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir.

Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus

tranquillement du monde:

--Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley?

--De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation.

--Je veux dire: vous lui avez été présenté?

--Non.

--Alors, vous lui serez présenté.

--Comment?

--Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter.

--Elle vous a fait demander cette invitation?

--Non. Moi-même j'ai proposé.

--Miséricorde! pourquoi?

Elle réfléchit avant de répondre:

--Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire

que je reçoive beaucoup d'Européennes...

Il rit et l'embrassa encore:

--Petite femme obéissante!...

Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous

les doigts câlins.

--Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais

pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est

beaucoup plus favorable...

Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées:

--C'est fait exprès...

Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les

lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la

nudité tiède des seins.

--Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!...

Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son

corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant.

--Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et

asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu

de musique...

Elle ouvrit le piano, fouilla un casier:

--Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute

nouvelle. Ecoutez bien les paroles.

Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante

adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son

soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère

et d'irréalité.

--Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de

mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque

et sur ma poitrine.

«Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour

toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi

que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

«Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus,

que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe.

Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et

il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un

frisson...

Il avait écouté fort attentivement.

--C'est très joli,--dit-il avec politesse.

Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique.

--Très joli,--répéta-t-il.--Et, surtout, vous jouez parfaitement bien.

Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il

jugea nécessaire de marquer une curiosité:

--Qui a fait cela?

Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres:

--Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose

considérable...

Il s'était levé.

Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur...

--Vous êtes une excellente artiste...

Elle rit, incrédule et modeste:

--Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu

goûter le moindre plaisir à m'entendre.

Il protesta:

--J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous

chantiez une autre chanson.

Elle se fit prier. Il insista.

--Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise...

Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un

court silence:

--Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment

pourrais-je, sur un piano?...

--Prenez votre _koto_...

Elle leva sur lui des yeux grand ouverts:

--Il n'y a point ici de koto.

Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et

aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés

avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les

spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou

le mystère...

Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de

harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé

aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang.

Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto

dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était

assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores.

Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de

koto...»

Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois

encore la nuque de sa maîtresse.

--Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie...

Elle consentit:

--Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une _tanka_ très vieille?

Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les

princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la

cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je

l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la

traduire en anglais...

Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et

bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et,

pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore,

appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté.

Alors la voix douce murmura très lente:

--Le temps des cerisiers en fleurs

N'est pas encore passé.

Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,

Tandis que l'amour de ceux qui les regardent

Est à son extrême exaltation...

La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout

tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser...

A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon:

--Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes?

Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis

Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il

vu?...

Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme:

--Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir?

Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre:

--Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous

contrarie pas, être servie chez moi.

--Comme il vous plaira...

Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure.

Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front.

Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au

piano.

--Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons...

Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais:

--Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de

vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut

pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez

pas à un allié...

Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et,

docilement, il commença de parler:

--Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides...

Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts.

Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens

qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop

loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer,

il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec

fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren...

Par conséquent, pour la conduite du feu...

La Bataille · 第 19 / 44 题