VII

--Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner?

--Non...

--Oh! combien paresseuse!...

Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique.

La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et

si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce

luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait

cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et

des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des

dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial,

voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux.

Mrs. Hockley, propriétaire de l'_Yseult_, était quatre-vingts fois

millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât.

Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de

vermeil le _early breakfast_ à l'américaine: confiture de gingembre,

biscuits, toasts et thé noir.

--Pourquoi deux tasses seulement?

--Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord...

--Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.

Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,--nonchalante.

Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort

au-dessus de l'humanité domestique.

Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille

qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa

lectrice.

Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley

et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de

toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits

salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec

la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque

éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis,

blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et

fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile,

figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une

corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié

robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la

soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et

des cheveux couleur de jais.

Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire,

plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout,

sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement,

irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la

première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley,

la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures

tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et

le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de

Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht

le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener

en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait

vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait

asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble

peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un

corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs.

Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses

yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses

traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et

valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout

entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la

peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait

à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des

chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.

Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa

dans sa chaise à pivot...

--Il est bien tard,--murmura-t-elle, indolente.

Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet.

--Oui ... un quart passé neuf...

--Le maître n'est pas empressé.

Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse.

Un valet écarta la portière de velours cramoisi.

--Apportez Romeo.

--Oh!--dit miss Vane,--pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts

cette horreur?

La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau

pointu, à queue fourrée,--un lynx.--Mrs. Hockley ne se fût point

résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires.

--_Come here!_--ordonnait Mrs. Hockley.

A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser

entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze.

--Bonjour,--dit-il.

Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais

cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze,

le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été

caressé.

Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie.

--Vous avez oublié le temps, cher,--observa Mrs. Hockley.

--Oui, dit-il.--Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où

j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée...

Elle l'examinait très attentivement.

--Avez-vous réellement fumé de l'opium?

--Oui. Toute la nuit.

--Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane?

Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait

d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène

zoologique.

--Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est

plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus

livide ... cadavérique, dirai-je...

--Merci...

--Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement

une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais

comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action

sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le

système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas...

Pouvez-vous expliquer?

--Non,--dit Felze.

--Vous ne pressentez même pas la cause?

--Même pas.

--Mais vous seriez curieux de la savoir?

--Pas curieux le moins du monde.

--Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les

Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses...

Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium?

Felze, agacé, se leva:

--Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,--dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne

saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment

américaine!

--Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement?

--Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez

trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre

compte des choses.

--N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de

penser?

--Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir.

Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés

marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans

une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent.

--Qu'avez-vous?--dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice.

Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu:

--Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on

reproche de n'avoir pas le don de sentir.

--Je vous prie!--dit Mrs. Hockley,--n'interrompez pas ainsi, par une

plaisanterie, une sérieuse conversation!...

Elle revint à Felze:

--Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez

connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique

manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un

arriéré?...

Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs.

Hockley:

--Tout à fait,--affirma-t-il.--Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée

commune entre vous et ce Chinois.

--En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant?

--Si fait.

--Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement

son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors

aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par

exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le

téléphone?

--Il ne l'a pas.

--Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce

d'un tel homme?

--Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure.

--Oui...

Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés.

--Les Français,--trancha miss Vane, judicieuse,--sont eux-mêmes des

gens très ignorants du progrès moderne.

--Oui,--approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.--Oui, ils

ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa.

Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux

mains avec une sorte d'effusion. Felze,--se détournant, appuya son

front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords.

Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit,

et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la

cheminée monumentale.

--Japonaises?--questionna Miss Vane, en désignant les fleurs.

--Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve

parfaitement.

Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales

entre ses doigts.

--Point de parfum,--dit-il.

Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes:

--En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous

ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées

qui ont l'air d'être artificielles?

Mrs. Hockley ne daigna pas discuter:

--Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi

populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes.

Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley

élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines

de tiges assemblées.

Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies,

le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste

et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus

et dressés,--tout ce corps de femme était une telle splendeur et une

telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas.

Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées.

--Mais, cher,--dit-elle soudain,--je pense que vous ne nous avez pas

parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?...

Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà.

--Yorisaka...

--Oui! Est-elle véritablement une marquise?

--Très véritablement.

--De race ancienne?

--Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de

Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés.

--Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains?

--Oui.

--Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense

toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise,

elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois:

Felze sourit:

--Pas tout à fait.

--Oh! elle a le téléphone?

--Je ne sais pas, mais je parierais que oui.

Miss Vane intervint:

--Beaucoup de Japonais ont le téléphone.

--Oui,--riposta Mrs. Hockley.--Mais je suis étonnée que le maître ait

consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone.

Elle rit, puis sérieuse:

--Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature?

--Assez moderne, oui.

--Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite

chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier?

--Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon

Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré.

--Oh!

--Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a

le même couturier que vous.

--Vous vous moquez?

--Je ne me moque pas.

--La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi?

--Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant.

--Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise

Yorisaka?

--Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand

vous recevez un étranger.

--Elle parle français?

--Aussi bien que vous.

--Mais elle est une femme réellement fascinante! François...

--Jean-François, je vous en prie...

--Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est

beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me

faire connaître la marquise Yorisaka...

Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement:

--Oh!--dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.--Betsy,

n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière?

Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane.

Miss Vane ne sourcilla pas.

Mais Mrs. Hockley éclata de rire.

--Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle

jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas

souffrir auprès de moi des femmes?

Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses

dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à

l'appétit d'une belle bête de proie.

Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle

pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux

de miss Vane.

Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers

lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la

jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme

immobile.

Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son

visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois

cruel et sensuel.

Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue.

La Bataille · 第 16 / 44 题