L'_Yseult_ était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située
à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du
Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses
qui allongent la ville vers l'entrée du fiord.
C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des
lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure
nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables,
apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige
rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des
nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus
nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits
des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de
lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil
manquait à leurs tuiles ternes.
--Les paysagistes--songea Felze--ont en somme les mêmes joies que nous.
Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage
d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier
petit chagrin d'amoureuse...
Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner.
Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta.
--Peuh!--murmura-t-il.
Il rejeta les esquisses:
--J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très
peu.
Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était
luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu
d'espace, un confortable très raffiné.
--Prison,--dit Felze.
Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.
--Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple
qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure,
d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se
magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même
de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le
passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son
éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i,
philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de
cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne
jouirai pas. Pas du tout.
Il baissa la tête:
--Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours,
interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une
femme.
Il appuya son front dans sa main:
--L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui
a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si
bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...
Il s'était relevé. Il déploya le _Nagasaki Press_, qu'un valet venait
d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour:
Tokio, 22 avril 1905.
On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant
Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky
les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas
encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se
serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.
Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.
Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord.
Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki,
les matins de pluie. A présent, l'_Yseult_ était évitée cap au nord.
Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il
n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes
y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus
dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre
rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux
peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos.
Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un
vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des
forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en
ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de
guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire.
Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il
pensa, littéraire:
--Peut-être ceci sauvera-t-il cela...
Il sourit avec mélancolie:
--Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai
peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois,
blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre...
[Footnote 1: Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise
englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires
charbonniers.]