Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie
noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur.
--Tcheou Pé-i?--prononça Felze.
Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute
couverte de caractères noirs.
Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings
réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit
le papier tendu et referma la porte.
Felze, laissé dehors, sourit:
--L'étiquette n'a pas changé,--songea-t-il.
Et il attendit patiemment.
A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on
traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la
porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent.
Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre
semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son
manteau.
--L'étiquette n'a pas changé,--répéta-t-il, parlant en soi-même.--Mais,
par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est
pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte,
soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En
vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence
Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur...
A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.
Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique
avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison,
debout devant lui, saluait pareillement.
C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de
brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque
de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs
le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins
soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur
de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où
l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien
qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un
demi-siècle.
Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur
émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil
Suprême _Nei-Ko_, membre du Conseil Souverain _Kioun-Re-Tchou_, était
l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François
Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié
fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même,
l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très
misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une
coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose
était extravagante!
C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard,
reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans
lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:--des
yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la
bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où
jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier
après avoir été une fois traversé par elles.
Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux
serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait
de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et
montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites:
--Daignez entrer le premier.
--Comment oserais-je?--répliqua Felze.
Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des
Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung
fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»--étude indispensable,
certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois.
Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement
et salua pour la troisième fois:
--Daignez entrer le premier,--répéta-t-il.
Et Felze répéta:
--Comment oserais-je?
Après quoi, sur une dernière instance, il entra comme on l'y conviait.
Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient à la première
salle. Tcheou Pé-i traversa en oblique, marchant du côté de l'est, et
désigna le côté de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie:
--Daignez--dit-il--passer honorablement.
--Comment oserais-je?--répliqua Felze.
Et cette fois, il ajouta:
--N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et très vieux?
Tcheou Pé-i protesta:
--Vous m'élevez trop haut!
Mais Felze se récria, comme il devait:
--Non, assurément! Comment une telle chose serait-elle possible? Et
quant à la vieillesse, j'ai partout entendu dire que votre âge glorieux
dépasse soixante-treize années, tandis que moi, votre tout petit frère,
je n'ai guère vécu, très vainement, que cinquante-deux ans.
Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture:
--Voici--dit-il--une tablette de jade qui est neuve. Et jadis, j'avais
une tablette d'albâtre, qui était vieille. Or, le philosophe de la
principauté de Lou[1], parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi
le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre ne l'est point.
N'est-il donc pas certain que cette tablette neuve est précieuse, et
que la vieille tablette était vile? Je vous compare justement à la
tablette de jade, et je me compare moi-même à la tablette d'albâtre.
--Je ne suis pas digne!--affirma Felze.
Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit le côté ouest et
monta les degrés, «honorablement».
La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, fut traversée
dans sa longueur. Au bout, un rideau opaque masquait la deuxième salle.
Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main droite, et le souleva:
--Marchez très lentement[2],--dit-il.
--Je marcherai très vite,--répliqua Felze.
Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta.
La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le
goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis
disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de
crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle
entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et
princier.
Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du
plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites
verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes
violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un
Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons
de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux
précieux et de pierreries. Trois guéridons--d'ébène, d'ivoire et de
laque rouge--portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un
prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui
jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau
de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des
papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude.
Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de
porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée
régnait partout, souveraine.
Tcheou Pé-i étendit le bras:
--Daignez--dit-il--choisir la place où votre natte[3] sera déroulée.
--Toutes les places sont trop flatteuses,--répondit Felze.
Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent
aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de
lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet
excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher.
Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes
du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et
à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs
petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à
genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main
droite une aiguille, respectueusement.
Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe,
et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en
témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon
d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe.
--Daignez boire,--dit Tcheou Pé-i.
La coupe était de jade; non point de jade vert--_iaó_,--mais de jade
blanc et diaphane--_iu_;--du jade que les rites réservent aux princes,
aux vice-rois et aux ministres.
--Je boirai--dit Felze--dans la coupe de bois sans ornement.
Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la
maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte,
tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre
entre leurs visages.
A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla:
--Fenn Ta-Jênn[5],--dit-il,--tout à l'heure, quand votre carte très
illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il
y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans
cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très
humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose
que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je
vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin
que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage
que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les
pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé
un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les
vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres
des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je
me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur
indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa
cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide
les préceptes du grand K'òung Tzèu.
Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque
hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en
chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit:
--J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend
la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet
glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord
tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence,
purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous
supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source
de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays,
dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par
des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit
à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois
d'aigle,--_ki-nam_.--Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux
fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de
l'obscure Nation Centrale[6].
Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un
des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons,
il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de
la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium
grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé
toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater
sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes
de la drogue philosophique et bienveillante.
Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son
tour, Felze, comme il en était prié, parla:
--Pé-i Ta-Jênn[7],--dit-il,--votre bouche trop indulgente a prononcé
des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable,
en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux
hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je
me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de
l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les
villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie
d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire
que n'était ma folie d'enfant.
Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le
serviteur agenouillé.
--Pé-i Ta-Jênn,--reprit-il,--à Rome, j'étais un écolier stupide; mais
j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin,
j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes
yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées.
Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je
vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction
de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les
fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup
de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques
tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de
jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des
ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée.
Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs
et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je
suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte,
je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer
le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un
pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer
dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me
ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux
ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong,
et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir.
--Il m'est absolument impossible--prononça Tcheou Pé-i--d'approuver
votre sévérité envers vous-même.
Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la
pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune.
--Il m'est impossible,--répéta Tcheou Pé-i,--d'approuver votre
sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls,
les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction.
En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le
_Li Ki_: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être
dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance
dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes.
Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée
plus opaque et d'un parfum plus fort.
Felze hochait la tête:
--Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le
marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon
frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore.
--Je n'ignore pas,--dit Tcheou Pé-i.
Felze se souleva sur le coude droit pour examiner son hôte. Les yeux
chinois, à peine visibles au fond de la bouffissure des paupières,
scintillaient d'une lueur ironique et pénétrante.
--Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.--Car je suis ici par l'ordre
auguste du Fils du Ciel. Et moi, son sujet infime, je dois, dans ce
royaume d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout connaître,
et faire de tout un rapport exact. Je sais donc, ayant accompli ma
tâche sans discernement, mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin
dans Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de cuivre. Je
sais que vous voyagez depuis longtemps sur ce navire blanc, agréable
à regarder. Je sais que ce navire porte la bannière fleurie[9] de la
nation américaine, et qu'il appartient à une femme. Je n'ignore rien.
Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des oreillers de cuir, et
considéra la lampe à opium. Les deux enfants agenouillés cuisaient en
hâte et malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses gouttes
couleur de poix, que la flamme peu à peu nuançait d'or et d'ambre.
--Daignez fumer,--conseilla Tcheou Pé-i.
Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas muets, portant
une théière de simple terre brune et deux admirables bols d'ancienne
porcelaine rose.
--Ce thé--dit Tcheou Pé-i--est celui qu'à mon départ de Pékin l'Auguste
Élévation[10] me força d'accepter.
C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de
toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait,
fort et frais comme celui d'une fleur épanouie.
Tcheou Pé-i avait bu.
--Le thé impérial,--dit-il,--doit être battu dans l'eau d'une source
rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient
d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin
d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau
des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail.
Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait
maintenant impassible, indifférente et presque endormie.
Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, obéissant à un geste
imperceptible, remplaça la pipe d'écaille par une pipe d'argent ciselé.
La fumerie s'emplissait lentement d'une brume odorante. Déjà les objets
épars n'avaient plus de contours nets, et les étoffes des murs et
du sol brillaient de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes
violettes du plafond versaient toujours la même clarté, parce que les
vapeurs d'opium sont lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais
s'élever...
Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent ciselé ... pour la
quatrième fois ou pour la cinquième?... Il n'était pas très sûr... Et
combien de fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, la
pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait plus du tout. Un vertige
léger s'insinuait en lui... Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé
assez régulièrement de la drogue... Ses meilleurs tableaux dataient
d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, un homme, même robuste,
doit opter entre l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour
l'opium.
Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement sa revanche. Oh!
ce n'était pas l'ivresse, au sens grossier que les buveurs d'alcool
donnent à ce mot. C'était une sensation confuse des moelles et des
muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là fourmillant
d'une vie activée, accrue, multipliée; Felze, immobile et les yeux
clos, ne percevait plus le poids de son corps creusant les nattes. Et
des pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que plusieurs des
voiles qui emmaillotent l'intelligence humaine se déchiraient autour de
lui....
La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit tout à coup le silence.
--Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur d'interroger l'hôte.
Et votre sage courtoisie a respecté les rites. Mais l'hôte doit en
échange ouvrir au visiteur, après la porte du logis, la porte de
l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient d'écouter sans
leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand votre carte très illustre m'a été
présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était
pas seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze ans, mon frère
vénéré; mais davantage l'espoir de lui être humblement utile, dans
ce royaume qu'une folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du
philosophe un spectacle déconcertant et douloureux.
Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, entre ses doigts
écartés, l'une des neuf lanternes violettes.
--Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--je ne saurais pas vous remercier jusqu'où je
devrais. Mais en vérité, votre lumière éclairera merveilleusement mes
ténèbres. Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit japonaise.
Et pourtant le Japon m'a déjà montré force choses que je n'ai pas su
comprendre, et que vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne
s'employer pour moi.
La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans un demi-sourire:
--Le Japon--dit-il--vous a déjà montré un homme qui oublie la piété
filiale, et une femme qui néglige la modestie féminine.
Felze, étonné, scruta des yeux son hôte.
--Le Japon--continuait Tcheou Pé-i--vous a montré un foyer dont
l'esprit des ancêtres est exclu; un toit sous lequel dix mille
nouveautés déraisonnables ont pris la place de la tradition, et
compromettent l'avenir harmonieux de la famille et de la race.
--Vous savez donc--questionna Felze--que, cette après-midi, j'étais
chez le marquis Yorisaka Sadao?
--Je n'ignore rien,--dit Tcheou Pé-i.
Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du plafond. Et des
rayons violets jouèrent sur ses ongles longs démesurément.
--Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que j'étais en ce lieu pour
obéir à l'ordre impérial de l'Auguste Élévation?
Il expliqua:
--Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez trouvé, assis du côté de
l'ouest[11], un étranger de la Nation des Hommes à Cheveux Rouges[12].
Cet étranger a été envoyé ici par son prince, lequel avait souci de
connaître par quelles armes et par quelle stratégie le petit royaume
du Soleil Levant s'efforce de vaincre l'immense empire des Oros[13].
Mystère peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité
ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux inspirée par le Ciel,
l'Auguste Élévation m'a envoyé, moi, son sujet, pour examiner à quel
point ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles de
déformer une civilisation qui, jusqu'ici, s'était réglée d'après les
préceptes philosophiques de la Nation Centrale. C'est à cet examen que
s'appliquent mes efforts maladroits. Pour suppléer à mon insuffisance,
il m'est nécessaire d'accumuler des renseignements très nombreux.
Beaucoup d'espions fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent
infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma tâche. En sorte que
tous les secrets de cette ville et de ce royaume viennent se dévoiler
ici, sur cette natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien.
Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir:
--Pé-i Ta-Jênn,--dit-il,--vos paroles enferment un sens caché. En quoi
Yorisaka Sadao manque-t-il à la piété filiale?
Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la voix rauque prononça
solennellement:
--Il est écrit dans le _Ta Hio_[14]: «L'homme doit d'abord scruter
la nature des choses; puis développer ses connaissances; puis
perfectionner sa volonté; puis régler les mouvements de son cœur;
puis se corriger exactement; puis établir l'ordre dans sa famille.
Alors la principauté est bien gouvernée. Alors l'Empire jouit de la
paix.» Tseng Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna
qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien que--l'homme, sa famille, sa
principauté, et l'Empire,--ne sont qu'un. La piété filiale s'étend à
tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie. Yorisaka
Sadao, reniant le souvenir de ses ancêtres, et compromettant ainsi sa
patrie, manque à la piété filiale.
[Illustration: Felze s'était assis...]
L'enfant agenouillé près de Felze tendait une pipe toute prête. Felze
prit en main le lourd tuyau d'écaille sombre et appuya ses lèvres
contre le bout d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la
lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en nuages pesants.
Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à son être, osa objecter
au philosophe:
--Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares menace l'Empire, ne
convient-il pas, avant d'observer les rites, de repousser l'invasion?
Certes, le trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais l'Empire
n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? Si l'Empire est subjugué,
si le vase fracassé vole en éclats, le trésor des anciens préceptes ne
sera-t-il pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à tous
les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie: Yorisaka Sadao
manque-t-il véritablement à la piété filiale, s'il renie, peut-être en
apparence, le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles de sa
communauté, dans le dessein supérieur de sauver l'indépendance de sa
patrie?
Tcheou Pé-i fumait en silence.
Jean-François Felze acheva:
--Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la
voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine
si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans
les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la
mort?
Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement
pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il
continua de se taire.
Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et
s'accouda, face à son hôte:
--Pé-i Ta-Jênn,--dit-il soudain,--j'ai fumé ce soir plus de pipes
que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible
intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans
la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui
un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit
qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après
leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et
pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous?
La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue
haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante.
Puis, avec gravité:
--Il est préférable-dit il--de ne point juger les hommes. Nous ne
condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous
n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais
le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang
Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé
les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût
réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.
--Estimez-vous donc--dit Felze--que l'effort des Japonais soit vain
et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte
contre les Oros?
--Je n'en sais rien,--dit Tcheou Pé-i,--et cela n'a d'ailleurs aucune
importance.
Il eut un rire bizarre et sonore.
--Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand
l'heure sera venue.
L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur
le fourneau de la pipe de bambou.
--Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.--Ce bambou noir fut blanc jadis.
Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et
dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul
métal précieux n'approche de ce bambou...
Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps.
Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf
lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une
nuit de novembre.
Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la
lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence.
Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un
coq lointain chanta.
Felze, alors, rêva tout haut:
--En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs
de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne
crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord
duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet...
[Footnote 1: K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.]
[Footnote 2: Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages.
Marcher vite est considéré comme une marque de respect.]
[Footnote 3: Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent
que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs
nattes.]
[Footnote 4: Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de
mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides
de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de
colonel.]
[Footnote 5: La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son
du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de
figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le
nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère
de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce
«Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il
écrit.--Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à
tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à
tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme
considérable».]
[Footnote 6: _Tchoung Kouo_,--Empire du Milieu. Empire
Central.--Chine.--Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.]
[Footnote 7: _Tcheou_ est le nom de famille; _Pé-i_ le prénom, que
les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de
qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel.
C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre
étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs
hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur
s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier
d'un homme de cet âge.]
[Footnote 8: «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de
bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière
abstraite,--par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i
félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et
sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore
un rôle exagéré dans sa vie.]
[Footnote 9: La bannière fleurie,--_Koa Ki_,--est le sobriquet que les
Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.]
[Footnote 10: L'Auguste Élévation,--_Hoang Chan_,--l'Auguste
Souverain,--_Hoang Ti_,--ou le Fils du Ciel,--_Tien Tzeu_,--sont
les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour
désigner leur Empereur.]
[Footnote 11: L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on
veut honorer.]
[Footnote 12: «Hommes à cheveux rouges» (_Huong mao Jênn_), surnom que
les Chinois donnent aux Anglais.]
[Footnote 13: «Oros», Russes.]
[Footnote 14: _Ta Hio_,--la Grande Étude,--le premier des quatre livres
classiques.]