ALFRED DE MUSSET.

I

Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté

gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya,

l'homme-coureur,--cheval et cocher tout ensemble,--baissa les brancards

légers jusqu'au sol.

Felze,--Jean-François Felze, de l'institut de France,--mit pied à terre.

--_Yorisaka koshakou?_[1]--questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été

compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait

bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur:

«Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le

grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...»

Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect.

--_Sayo dégosaïmas!_[2]--affirma-t-il.

Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas

toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que

le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de

_daïmio_; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont

conservé, intact, le féodal prestige.

Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une

servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et

correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur.

--_Yorisaka koshakou foudjin?_--dit cette fois Felze, demandant, non

plus le marquis, mais la marquise.

A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point,

mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale:

«Madame reçoit.»

Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la

Japonaise trotte-menu.

Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins

profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits

galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze,

étonné, se baissa pour en ramasser un:

--Ma parole!--murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le

caillou,--c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à

l'eau chaude!...

La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples

troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un

petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes

étalaient leur blancheur sans tache.

Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la

servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en

empêcha.

--Ah bah!--murmura Felze étonné:--on garde ses souliers, chez une

marquise japonaise?

Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que

son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van

Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique

grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin.

Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le

salon de la marquise Yorisaka.

... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût

été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la

plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les

_tatami_ nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde,

avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient

vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,--des fenêtres à vitres

de verre!--drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une

bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz

ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle;

et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul

doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus

des minois de fillettes françaises.

Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à

quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul.

Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et,

violemment jura:

--Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et

d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta

Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la

terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture,

une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir

eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus

splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré

notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du

joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable

comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde

contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de

la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici,

dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de

Londres, voire de New-York ou de Chicago...

Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il

s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau...

Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais.

Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large

de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais

un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et

des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un

lac;--tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par

conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon

seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris

d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les

monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et

le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de

rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses.

Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre

parla d'abord:

--Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si

prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé

dans une perspective de pure fantaisie!

Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des

tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci.

Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait

guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose

trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant

qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre

du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à

présent...

Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la

campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du

coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les

collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs

cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les

villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune

et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage

jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus

que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et

les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable

la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y

méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à

quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis

plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des

Hôjô ou des Ashikaga...

Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna

vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part

et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et

l'Extrême Europe, envahissante, face à face.

--Hum!--pensa Felze:--ce ne sont peut-être pas les soldats de

Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de

bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ...

l'invasion pacifique ... le péril blanc...

Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue,

chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun

accent, l'interrompit:

--Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre

si longtemps!...

La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser.

[Footnote 1: Le marquis Yorisaka]

[Footnote 2: Ainsi honorablement c'est (Oui).]

La Bataille · 第 11 / 44 题