Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être
l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut
l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au
cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les
costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de
la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne.
Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles
françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise.
Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa
la main qu'on lui offrait.
Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son
hôtesse.
La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de
Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe,
gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée
par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise
frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,--à
la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle
grande comme la main.--Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée
à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges
bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui
tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée
du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde,
comme sont les têtes de poupées.
Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la
question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?...
Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop
étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues
fentes obliques;--à cause de son cou trop grêle;--à cause de l'étendue
blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au
delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka
devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie,
on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril
et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux
gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait
prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot.
--Lequel des deux?--pensa Felze.
Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et,
refusant de s'asseoir le premier:
--Madame,--dit-il,--je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai
pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre
jardin...
La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment:
--Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres
jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant
au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé
toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne
sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si
loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en
permission... Alors...
--Ah?--dit Felze,--le marquis Yorisaka est en service à Sasebo?
--Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous
rendre visite, à bord de l'_Yseult?..._ Son cuirassé est en réparation
dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des
choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous
ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable
à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien
l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous
n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel
portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître
comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez
sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à
présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son
portrait signé de Jean-François Felze!...
Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave:
--Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari
pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre
d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est
presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en
aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles,
puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant
Singapore...
--Mon Dieu!--dit Felze en riant.--Voilà donc un portrait qu'il va
falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le
marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre...
Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui,
comme vous dites si bien, un double de vous...
La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore,
s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais:
--Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au
Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le
marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes
devenus tout à fait Occidentaux...
--C'est vrai,--dit Felze,--je me souviens à merveille: le marquis
Yorisaka a été attaché naval à Paris...
--Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre
mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier
automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris
pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là,
votre «Aziyadé»!...
Felze salua, imperceptiblement railleur:
--C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir
votre portrait de ma main?
Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois,
il s'acheva en une moue parisienne:
--Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non,
je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez
peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle
avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où...
--Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti...
--Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos
portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de
Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley...
--Ah?... surtout celui-là?
--Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous
verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais
son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres
à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une
robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point
d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en
pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette
robe-ci et que je l'ai choisie pour poser...
Felze arqua les sourcils:
--Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci?
--Mais oui?... Elle ne va pas?...
--Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un
portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville.
Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade...
Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?...
N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos
grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes
nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?...
Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi
fermées:
--Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles
modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos
grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous
comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon
image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît
à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait
Occidentaux, le marquis et moi...
--Très bien!--consentit Felze, résigné.
Et, à part soi:
--Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble,
ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu!
sinistre à peindre!...
Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,--en
robes nipponnes, elles!--apportaient, sur un grand plateau, tout
l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de
vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème...
--Naturellement, vous prendrez un peu de _cake_? ou une biscotte?... Il
faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu.
--Bien entendu,--répéta Felze, docile.
Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait
dans les _tchaya_ de village, en grignotant une tranche de ce gâteau
qui ne durcit jamais, et qu'on nomme _kastéra_.
Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et
mangea la pâtisserie viennoise.
--Et maintenant,--dit la marquise Yorisaka,--puisque vous avez été
assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs,
votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira,
cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la
pose? Ici, le jour est-il bon?...
Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en
donna pas le temps.
--Oh!--s'écria la marquise,--j'oubliais de vous prévenir... Cela ne
vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le
commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un
ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et,
justement, voici mon mari qui l'amène...