cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand
amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la
fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur.
Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands
dommages; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres; et,
parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes
personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le
plus navré des hommes.
Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque
histoire; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant,
d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir!
--Eh bien! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous
fûtes blessé?
--Damoiselle! cria-t-il,--car le serment que fit un noble homme l’oblige
et le mène et ne le lâche point!--Damoiselle! je couchai avec la dame
Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui
me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur!
Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que
poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant
Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à
travers les branches, appelant: «Pistoletta! Mariotte!» et disant à
Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières: «Non, sire, non,
laissez-moi! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille
telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous
dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs,
de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la
mienne.»
Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris:
--Pistoletta! dit-elle, emmène-moi! Si je suis trop faible et si la
distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien
tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai
aux pieds de la dame de Romanin; elle me pardonnera la faute que je
commis; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque
monastère; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais
délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère!
Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée,
après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci
comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou
de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras
ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation
épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une
étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.
--Ah! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des
caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un
bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle; ah! beau
sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du
départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la
Mariotte ne s’en est point allée? Vous aviez naguère plus d’empressement
à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.
En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous
les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui
veulent bien qu’on les cueille.
Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il
s’écria, parlant avec franchise:
--Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à
qui viendrait d’admirer une rose! Et je ne puis comprendre comment j’eus
la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de
Romanin.
Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement.
--Par le Nom-ma-Patronne! je ne suis point telle que vous dites! et
c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné
de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes;
vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le
jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle
par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni
secours; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne
me trouvent point laide!
Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin.
Alors, Pierre le Véridique pleura; oui, prenant sa tête entre ses mains,
il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine.
Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille
servante; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un
délaissement de plus; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour
ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus
d’une fâcheuse aventure; mais, les derniers coups dont le sort le
navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi! personne ne
s’intéressait à lui désormais? Quoi!--surtout--elle le fuyait avec
horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure
fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné? Il vivrait seul,
sans compagnon et sans amie?
Seul? non.
Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule
de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui
caressait la jambe.
C’était l’ours, tête dodelinante.
Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute
en amitié,--car on s’attache par les services que l’on rend,--celui
qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux
s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin:
«Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas
de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes
les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête.»
Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému
plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne
connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude; il lui restait
un ami; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin.
Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes.
Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme: «Oh! le joli
mignot! comme il est doux! comme il est gracieux à voir!» Mais, le
regardant de près, il s’écria, contraint par son serment:
--Oh! la vilaine bête!
Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais
l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de
derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de
Pierrefeu comprit le péril; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par
l’énorme bête courroucée; il n’eut que le temps de faire un bond en
arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières,
sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il
avait dit la vérité!
FIN DU LIVRE DEUXIÈME
ÉPILOGUE
I
Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon l’histoire, deux ou
trois mois après la matinée où Pierre le Véridique se rua seul à travers
bois et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), il n’était bruit,
dis-je, dans le domaine de Romanin et dans le pays d’alentour que d’un
très dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux des Alpines; sa
cabane se cachait derrière un rideau retombant de glycines et de
lierres. Bien qu’il fût en son jeune âge,--vous l’auriez pris pour un
enfant qui, en manière de jeu, se serait vêtu d’un froc,--il ne laissait
pas d’être recommandable par ses austérités et ses pieux discours, et
même, à ce qu’on rapportait, il accomplissait des miracles (de menus
miracles point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir des fleurs à
des branches flétries ou de faire chanter le rossignol avant le
printemps), tout aussi bien que s’il avait eu une grande barbe grise lui
descendant du menton jusqu’au ventre. Son nom, la plupart des gens
l’ignoraient; mais on savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait
rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait à ses
pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient rendues dignes d’une telle
faveur. Car il confessait volontiers. Et croyez que l’espoir de
remporter dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa cotte une dent de
sainte Séverine, un cheveu d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard,
dont se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, était bien de
nature à redoubler la ferveur des filles de la contrée. Il n’était
jouvencelle bourgeoise qui ne rêvât de s’échapper du logis pour aller
dire ses péchés au petit hermite des Alpines; les bergères de moutons,
en paissant leurs troupeaux; les gardeuses d’oies, en gaulant leurs
bêtes le long des venelles; les servantes en récurant le cuivre des
vaisseaux où l’on fait cuire les viandes, ne songeaient à autre chose;
même les damoiselles de toutes les châtellenies voisines, qui
n’écoutaient plus que d’une oreille distraite les tensons des
troubadours, se sentaient une dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y
avait toujours foule,--une jolie foule de mignonnes pécheresses,
estiviaux de samit emperlé ou roses petits pieds nus,--sur la route qui
menait à la cabane du jeune saint; et celles qui avaient été assez
heureuses pour être admises auprès de lui, ne tarissaient pas en éloges
sur son compte. Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela! Il
n’était pas maussade et rébarbatif comme les autres clercs, mais confit
en douceur; ne menaçait point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si
suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, que l’on était
obligée d’y croire. D’ailleurs, il était bien fait de sa personne, avait
le visage fraîchement coloré et les lèvres fleuries; rien qu’à le voir,
on se sentait tout de suite pleine de la divine grâce. Pour ce qui était
des pénitences qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne
s’expliquaient pas sur ce point avec toute la clarté désirable;
s’accordant à dire seulement que l’on trouvait de la douceur jusque dans
ses sévérités, qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute par
tout autre.
Telle était la renommée de l’aimable hermite, qu’elle arriva enfin
jusqu’à la comté des Iles-d’Or, dans le château où la dame Clermonde
faisait son séjour; et cette prude femme résolut de se rendre sans
retard chez celui dont on racontait tant d’honnêtes merveilles.
Eh! quoi! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle commis quelque faute, dont
elle voulait solliciter le pardon? Ceux qui la connaissaient n’auraient
pu se persuader cela. Elle était toujours celle qui ne montrait aucune
curiosité, ni des tournois qui se font dans les villes, ni des chasses
qu’on mène dans les forêts; pieuse au point qu’il s’en était peu fallu
qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. Elle
n’avait jamais voulu entendre parler de mariage; elle y répugnait comme
on dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches.
Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point de serviteurs dans ses
chambres mais des filles servantes qui ne parlaient, en lui peignant les
cheveux, que de belles aventures, non de saints, mais de saintes; elle
avait pour haquenée une jument de trois ans, et n’eût jamais consenti à
chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin avait-elle d’implorer la
miséricorde divine? Nourrissait-elle quelque remords d’avoir fait
condamner l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, à la dure peine de ne
jamais mentir? Point du tout; elle jugeait que le jugement avait été le
plus équitable du monde et qu’en requérant sévère justice elle avait
fait selon son devoir. Mais, plus on a de vertu, plus on a d’humilité.
C’est justement quand on fait très peu de péchés qu’on pense en
commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, si parfaite qu’elle fût, ne
se jugeait jamais assez parfaite; et certainement il était
indispensable, dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un entretien,
plus d’un entretien peut-être, avec le jeune saint revenu de croisade.
Quand elle entra,--ses serviteurs laissés au bas de la côte,--dans la
cabane sacrée, elle ne put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu
ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où les nymphes, au dire
des poètes de l’ancien temps, s’endormaient dans les bras des faunes,
qu’à une dévote cellule propre à la prière et à la pénitence. Sur le sol
sans pavés ni planches poussait une herbe drue, couleur d’émeraude,
douce aux pieds comme un tapis qui caresse; une lampe allumée sous une
image en bois peint,--image un peu trop dévêtue pour être celle de la
Vierge Marie,--éclairait d’une très douce et très vague lueur les
rosiers grimpants dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là
s’effeuillaient; de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait des roses; et le
parfum qui rôdait dans la cabane, mêlé à celui des calices épanouis,
n’était pas une odeur d’encens comme vous le pourriez croire, mais je ne
sais quelle odeur, plus intense, plus rare, et qui troublait, comme dans
une chambre tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être
dévêtues, auraient longtemps dormi.
L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant à voir que la chaumière
où il faisait séjour.
Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires de la renommée,
Clermonde des Iles-d’Or s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah!
les belles boucles d’or qui caressaient son cou plus frêle et plus blanc
qu’un cou de damoiselle! Les tendres yeux couleur du ciel! Les tendres
lèvres couleur de fraise! Ses mains longues et fines avaient des ongles
polis comme une agate rose et de sa manche levée sortait--pour faire à
l’arrivante le geste de l’accueil--un bras fin et neigeux comme le col
d’un cygne.
La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait avec l’air d’une fleur qui
s’attend à un papillon, ne pouvait se lasser d’admirer un si
extraordinaire spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le cœur ravi
d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, qui n’avait rien de
religieux. Mais elle n’était point au bout de ses surprises, car, à
peine l’eût-il saluée de la meilleure grâce du monde (un noble homme
n’eût pas fait une plus noble révérence), que le jeune hermite
s’agenouilla devant elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête,
lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par humilité dans ses
estiviaux de satin. Eh! de quelle religion était-il donc le servant, où
ce sont les confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes? Mais
comme elle avait toujours eu beaucoup de respect pour les clercs et
leurs pratiques elle le laissa faire sans résistance, convaincue que
c’était là un rite nouveau dont le symbole lui serait expliqué et que
d’ailleurs un si pieux personnage ne pouvait rien faire qui ne fût utile
au salut des âmes.
II
--Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les buveurs Olympiens et les
terrestres ivrognes, je pense que je vendrai en ce jour plus de lots de
Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles dans la voie lactée. Ça,
Roberte, grouille des jambes et des bras, belle fille, ma servante!
allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins jusqu’au bord, sur les
tables. Car voici que dévale vers nous une telle foule de chasseurs et
de chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse ni de si
magnifique; et ces gens-là, ou je me trompe fort, ont dû gagner soif
sous l’aride soleil.
Celui qui parlait de la sorte n’était point, comme vous le pourriez
croire, Auberons, tavernier de Saint-Rémy; vu que celui-ci vendit son
auberge, maison, tables, chaises, futailles et filles servantes,--hors
Mariotte, qu’on n’avait point revue--à un voyageur appelé Marcabrus de
Pierrefeu. Quoi! donc ce jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était
point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être élu, par spéciales
protections, pourvoyeur de la cave comtale? eh! non; remarquant, au bas
d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse d’Auberons, il avait
songé qu’il serait bien là pour boire et pour regarder boire; et il s’y
était tenu, employant en cette seule affaire les cent florins d’or de
l’héritage paternel. Maintenant il s’épanouissait dans la béate
satisfaction de sa destinée accomplie, entre la cave et les cuisines,
parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant les brocs qu’il
servait, flairant les cuissots de daims ou les gelinottes qu’il mettait
à rôtir, ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on boit et mange,
et le soir,--saoul de partout,--admirant avec gratitude sa panse
glorieusement enflée de boisson et de victuailles.
Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses passait devant la
taverne de Saint-Rémy, se dirigeant vers la sauvage montagne et les
noirs bois, là-haut!
Assise en une litière de samit écarlate, qu’on avait posée sur quatre
roues, et que traînaient, tout vêtus de drap vermeil, trois fiers
chevaux en file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme,
apparaissait la première, la tête haute sous un chapeau d’hermine et la
taille droite dans une robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain
cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères riaient toutes ses
petites dents. Non, elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de
Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons peut ressembler à un
aigle en colère. Sur son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon
capuchonné d’or; et vingt pages de vénerie, autour d’elle, tenaient en
laisse des léopards bavant de la gueule, que, selon la coutume de ce
temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup et les sangliers. Puis
venait, chevauchant un étalon de guerre (à son côté se tenait sur une
haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant), le bel évêque Flodoard
qui portait une cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours
violet; une meute aboyait furieusement derrière cet homme d’église.
Ensuite s’avançaient, à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le
gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond de Miravals, et Cécile
de Sabran, suivie, non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier
manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et beaucoup d’autres dames,
parmi lesquelles, mais comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en
cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie, et les pieds nus à
cause d’un vœu qu’elle avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin,
était là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses sonnettes, et,
avec lui, Francolin, gueule ouverte et dents féroces; l’ours était
coiffé d’un armet de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il remuait
avec un air de menace. Mais le cortège n’était point formé seulement de
nobles hommes et de gentilles femmes avec leurs pages et servants; car,
en habit de bataille, parurent le vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec
cent camaldules, et le vavasseur, mari de la dame Azalaïs, et les quatre
compères, et la dame Azalaïs elle-même, moins plaisante que le soir où
sans chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit, puisqu’elle
était vêtue, hélas! Or, seigneurs, belles-cousines, évêque, bouffon, et
l’ours même, moines, vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient point
cet air riant que l’on montre lorsque l’on va vers quelque fête; tous
ils faisaient voir un visage farouche, où clignaient des yeux
courroucés; et l’aboiement des meutes, les grincements des roues, les
heurts des harnais de métal et des armes sonores, le cri déchirant des
léopards, enveloppaient cette troupe d’un tumulte de menace et de haine.
--Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans les vignes! s’écria
Marcabrus debout sur le pas de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en
aller en chasse avec un tel appareil terrible et de si formidables
mines. Quelle bête vont-ils combattre? un loup qui causa de grands
ravages? ou quelque ours monstrueux? ou quelque lynx d’Afrique errant
dans les Alpines par la magie d’un mauvais enchanteur?
--Non point une bête! clama Ogier-Pompée, qui avec ses Mauvais-Garçons
et Mariotte la fille servante marchait au dernier rang; mais un homme
plus méchant et plus détestable que tous les animaux sauvages!
--Eh! quel homme, je te prie, noble sire?
--Pierre le Véridique! Longtemps on ignora en quel lieu de la terre il
s’était réfugié. Mais on apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois
sombres de cette montagne, hideux, furieux, effrayant, pareil aux
millegrous qu’on voit la nuit dans les clairières; et alors tous ceux
qu’il outragea par ses libres paroles, les illustres et les humbles,
tous se sont unis dans le dessein d’en tirer vengeance; et nous partons
en chasse avec les léopards et les chiens, avec les piques et les dards;
et nous ferons avant le crépuscule,--arrachant des dents et des ongles
chacun un morceau de sa chair,--la curée de l’Homme tout nu!
III
Mais une ne s’était pas jointe au redoutable cortège, ne connaissait
même pas les noirs desseins que l’on avait formés; c’était la damoiselle
Hughette des Perleries. Et elle se désolait, pleurant toute seule, la
pauvre, dans sa chambre du château de Romanin. Trop douce pour que le
chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle haine, elle était triste,
certes, du tort que lui fit Pierre le Véridique, mais elle n’avait point
imaginé d’en tirer vengeance. Ah! qu’il avait été méchant pour elle!
Quoi donc, c’était vrai, il avait tenu entre ses bras une femme par
hasard rencontrée? il l’avait aimée? sans doute il l’aimait encore? Des
larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants les bleus yeux d’Hughette
à deux bluets trop pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère!
L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente pour les fautes des
autres; et l’on est encline à pardonner quand soi-même jamais on n’eut
besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient des regrets tendres
et des songes, comme le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres.
Elle se recordait les espérances de naguère, après qu’il l’eut reconnue
femme, sur la lisière du bois, parmi la fraîche matinée; elle rêvait au
château de Pierrefeu, où ils auraient habité, une fois époux! Pauvres,
oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes
des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre
champ; mais ils n’auraient jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu
d’amour. Oh! la chapelle où un bon religieux aurait célébré leurs noces!
Et il ne fallait pas croire qu’elle eût laissé son mari garder pour lui
seul tous les travaux en leur chétive existence; qui a sa part dans la
joie doit prendre sa part dans la peine. Elle se remémorait les doux
propos échangés. «Eh! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous
voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les
fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que
le printemps, passant par la route, nous a demandé l’hospitalité avec
toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» Hélas! c’en était fait. Il
fallait écarter ces beaux songes, elle ne reverrait jamais plus (où
était-il? qu’advenait-il de lui, délaissé, solitaire?) le beau chevalier
infidèle dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux, dans la
chapelle, ne célébrerait les chères noces, jamais le printemps, dont
elle eût été la plus heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs et
toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château nuptial...
IV
Les léopards et les chiens se ruèrent dans la forêt, avec des clameurs
féroces, suivis en tumulte par toute la furieuse foule.