Non, cette fois, il ne parlerait pas! Non, il ne dirait pas la vérité! A

cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand

amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la

fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur.

Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands

dommages; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres; et,

parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes

personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le

plus navré des hommes.

Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque

histoire; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant,

d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir!

--Eh bien! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous

fûtes blessé?

--Damoiselle! cria-t-il,--car le serment que fit un noble homme l’oblige

et le mène et ne le lâche point!--Damoiselle! je couchai avec la dame

Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui

me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur!

Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que

poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant

Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à

travers les branches, appelant: «Pistoletta! Mariotte!» et disant à

Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières: «Non, sire, non,

laissez-moi! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille

telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous

dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs,

de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la

mienne.»

Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris:

--Pistoletta! dit-elle, emmène-moi! Si je suis trop faible et si la

distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien

tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai

aux pieds de la dame de Romanin; elle me pardonnera la faute que je

commis; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque

monastère; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais

délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère!

Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée,

après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci

comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou

de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras

ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation

épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une

étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître.

--Ah! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des

caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un

bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle; ah! beau

sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du

départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la

Mariotte ne s’en est point allée? Vous aviez naguère plus d’empressement

à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie.

En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous

les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui

veulent bien qu’on les cueille.

Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il

s’écria, parlant avec franchise:

--Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à

qui viendrait d’admirer une rose! Et je ne puis comprendre comment j’eus

la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de

Romanin.

Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement.

--Par le Nom-ma-Patronne! je ne suis point telle que vous dites! et

c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné

de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes;

vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le

jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle

par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni

secours; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne

me trouvent point laide!

Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin.

Alors, Pierre le Véridique pleura; oui, prenant sa tête entre ses mains,

il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille

servante; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un

délaissement de plus; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour

ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus

d’une fâcheuse aventure; mais, les derniers coups dont le sort le

navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi! personne ne

s’intéressait à lui désormais? Quoi!--surtout--elle le fuyait avec

horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure

fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné? Il vivrait seul,

sans compagnon et sans amie?

Seul? non.

Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule

de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui

caressait la jambe.

C’était l’ours, tête dodelinante.

Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute

en amitié,--car on s’attache par les services que l’on rend,--celui

qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux

s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin:

«Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas

de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes

les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête.»

Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému

plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne

connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude; il lui restait

un ami; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin.

Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes.

Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme: «Oh! le joli

mignot! comme il est doux! comme il est gracieux à voir!» Mais, le

regardant de près, il s’écria, contraint par son serment:

--Oh! la vilaine bête!

Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais

l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de

derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de

Pierrefeu comprit le péril; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par

l’énorme bête courroucée; il n’eut que le temps de faire un bond en

arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières,

sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il

avait dit la vérité!

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

ÉPILOGUE

I

Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon l’histoire, deux ou

trois mois après la matinée où Pierre le Véridique se rua seul à travers

bois et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), il n’était bruit,

dis-je, dans le domaine de Romanin et dans le pays d’alentour que d’un

très dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux des Alpines; sa

cabane se cachait derrière un rideau retombant de glycines et de

lierres. Bien qu’il fût en son jeune âge,--vous l’auriez pris pour un

enfant qui, en manière de jeu, se serait vêtu d’un froc,--il ne laissait

pas d’être recommandable par ses austérités et ses pieux discours, et

même, à ce qu’on rapportait, il accomplissait des miracles (de menus

miracles point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir des fleurs à

des branches flétries ou de faire chanter le rossignol avant le

printemps), tout aussi bien que s’il avait eu une grande barbe grise lui

descendant du menton jusqu’au ventre. Son nom, la plupart des gens

l’ignoraient; mais on savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait

rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait à ses

pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient rendues dignes d’une telle

faveur. Car il confessait volontiers. Et croyez que l’espoir de

remporter dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa cotte une dent de

sainte Séverine, un cheveu d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard,

dont se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, était bien de

nature à redoubler la ferveur des filles de la contrée. Il n’était

jouvencelle bourgeoise qui ne rêvât de s’échapper du logis pour aller

dire ses péchés au petit hermite des Alpines; les bergères de moutons,

en paissant leurs troupeaux; les gardeuses d’oies, en gaulant leurs

bêtes le long des venelles; les servantes en récurant le cuivre des

vaisseaux où l’on fait cuire les viandes, ne songeaient à autre chose;

même les damoiselles de toutes les châtellenies voisines, qui

n’écoutaient plus que d’une oreille distraite les tensons des

troubadours, se sentaient une dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y

avait toujours foule,--une jolie foule de mignonnes pécheresses,

estiviaux de samit emperlé ou roses petits pieds nus,--sur la route qui

menait à la cabane du jeune saint; et celles qui avaient été assez

heureuses pour être admises auprès de lui, ne tarissaient pas en éloges

sur son compte. Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela! Il

n’était pas maussade et rébarbatif comme les autres clercs, mais confit

en douceur; ne menaçait point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si

suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, que l’on était

obligée d’y croire. D’ailleurs, il était bien fait de sa personne, avait

le visage fraîchement coloré et les lèvres fleuries; rien qu’à le voir,

on se sentait tout de suite pleine de la divine grâce. Pour ce qui était

des pénitences qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne

s’expliquaient pas sur ce point avec toute la clarté désirable;

s’accordant à dire seulement que l’on trouvait de la douceur jusque dans

ses sévérités, qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute par

tout autre.

Telle était la renommée de l’aimable hermite, qu’elle arriva enfin

jusqu’à la comté des Iles-d’Or, dans le château où la dame Clermonde

faisait son séjour; et cette prude femme résolut de se rendre sans

retard chez celui dont on racontait tant d’honnêtes merveilles.

Eh! quoi! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle commis quelque faute, dont

elle voulait solliciter le pardon? Ceux qui la connaissaient n’auraient

pu se persuader cela. Elle était toujours celle qui ne montrait aucune

curiosité, ni des tournois qui se font dans les villes, ni des chasses

qu’on mène dans les forêts; pieuse au point qu’il s’en était peu fallu

qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. Elle

n’avait jamais voulu entendre parler de mariage; elle y répugnait comme

on dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches.

Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point de serviteurs dans ses

chambres mais des filles servantes qui ne parlaient, en lui peignant les

cheveux, que de belles aventures, non de saints, mais de saintes; elle

avait pour haquenée une jument de trois ans, et n’eût jamais consenti à

chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin avait-elle d’implorer la

miséricorde divine? Nourrissait-elle quelque remords d’avoir fait

condamner l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, à la dure peine de ne

jamais mentir? Point du tout; elle jugeait que le jugement avait été le

plus équitable du monde et qu’en requérant sévère justice elle avait

fait selon son devoir. Mais, plus on a de vertu, plus on a d’humilité.

C’est justement quand on fait très peu de péchés qu’on pense en

commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, si parfaite qu’elle fût, ne

se jugeait jamais assez parfaite; et certainement il était

indispensable, dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un entretien,

plus d’un entretien peut-être, avec le jeune saint revenu de croisade.

Quand elle entra,--ses serviteurs laissés au bas de la côte,--dans la

cabane sacrée, elle ne put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu

ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où les nymphes, au dire

des poètes de l’ancien temps, s’endormaient dans les bras des faunes,

qu’à une dévote cellule propre à la prière et à la pénitence. Sur le sol

sans pavés ni planches poussait une herbe drue, couleur d’émeraude,

douce aux pieds comme un tapis qui caresse; une lampe allumée sous une

image en bois peint,--image un peu trop dévêtue pour être celle de la

Vierge Marie,--éclairait d’une très douce et très vague lueur les

rosiers grimpants dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là

s’effeuillaient; de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait des roses; et le

parfum qui rôdait dans la cabane, mêlé à celui des calices épanouis,

n’était pas une odeur d’encens comme vous le pourriez croire, mais je ne

sais quelle odeur, plus intense, plus rare, et qui troublait, comme dans

une chambre tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être

dévêtues, auraient longtemps dormi.

L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant à voir que la chaumière

où il faisait séjour.

Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires de la renommée,

Clermonde des Iles-d’Or s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah!

les belles boucles d’or qui caressaient son cou plus frêle et plus blanc

qu’un cou de damoiselle! Les tendres yeux couleur du ciel! Les tendres

lèvres couleur de fraise! Ses mains longues et fines avaient des ongles

polis comme une agate rose et de sa manche levée sortait--pour faire à

l’arrivante le geste de l’accueil--un bras fin et neigeux comme le col

d’un cygne.

La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait avec l’air d’une fleur qui

s’attend à un papillon, ne pouvait se lasser d’admirer un si

extraordinaire spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le cœur ravi

d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, qui n’avait rien de

religieux. Mais elle n’était point au bout de ses surprises, car, à

peine l’eût-il saluée de la meilleure grâce du monde (un noble homme

n’eût pas fait une plus noble révérence), que le jeune hermite

s’agenouilla devant elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête,

lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par humilité dans ses

estiviaux de satin. Eh! de quelle religion était-il donc le servant, où

ce sont les confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes? Mais

comme elle avait toujours eu beaucoup de respect pour les clercs et

leurs pratiques elle le laissa faire sans résistance, convaincue que

c’était là un rite nouveau dont le symbole lui serait expliqué et que

d’ailleurs un si pieux personnage ne pouvait rien faire qui ne fût utile

au salut des âmes.

II

--Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les buveurs Olympiens et les

terrestres ivrognes, je pense que je vendrai en ce jour plus de lots de

Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles dans la voie lactée. Ça,

Roberte, grouille des jambes et des bras, belle fille, ma servante!

allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins jusqu’au bord, sur les

tables. Car voici que dévale vers nous une telle foule de chasseurs et

de chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse ni de si

magnifique; et ces gens-là, ou je me trompe fort, ont dû gagner soif

sous l’aride soleil.

Celui qui parlait de la sorte n’était point, comme vous le pourriez

croire, Auberons, tavernier de Saint-Rémy; vu que celui-ci vendit son

auberge, maison, tables, chaises, futailles et filles servantes,--hors

Mariotte, qu’on n’avait point revue--à un voyageur appelé Marcabrus de

Pierrefeu. Quoi! donc ce jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était

point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être élu, par spéciales

protections, pourvoyeur de la cave comtale? eh! non; remarquant, au bas

d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse d’Auberons, il avait

songé qu’il serait bien là pour boire et pour regarder boire; et il s’y

était tenu, employant en cette seule affaire les cent florins d’or de

l’héritage paternel. Maintenant il s’épanouissait dans la béate

satisfaction de sa destinée accomplie, entre la cave et les cuisines,

parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant les brocs qu’il

servait, flairant les cuissots de daims ou les gelinottes qu’il mettait

à rôtir, ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on boit et mange,

et le soir,--saoul de partout,--admirant avec gratitude sa panse

glorieusement enflée de boisson et de victuailles.

Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses passait devant la

taverne de Saint-Rémy, se dirigeant vers la sauvage montagne et les

noirs bois, là-haut!

Assise en une litière de samit écarlate, qu’on avait posée sur quatre

roues, et que traînaient, tout vêtus de drap vermeil, trois fiers

chevaux en file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme,

apparaissait la première, la tête haute sous un chapeau d’hermine et la

taille droite dans une robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain

cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères riaient toutes ses

petites dents. Non, elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de

Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons peut ressembler à un

aigle en colère. Sur son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon

capuchonné d’or; et vingt pages de vénerie, autour d’elle, tenaient en

laisse des léopards bavant de la gueule, que, selon la coutume de ce

temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup et les sangliers. Puis

venait, chevauchant un étalon de guerre (à son côté se tenait sur une

haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant), le bel évêque Flodoard

qui portait une cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours

violet; une meute aboyait furieusement derrière cet homme d’église.

Ensuite s’avançaient, à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le

gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond de Miravals, et Cécile

de Sabran, suivie, non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier

manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et beaucoup d’autres dames,

parmi lesquelles, mais comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en

cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie, et les pieds nus à

cause d’un vœu qu’elle avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin,

était là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses sonnettes, et,

avec lui, Francolin, gueule ouverte et dents féroces; l’ours était

coiffé d’un armet de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il remuait

avec un air de menace. Mais le cortège n’était point formé seulement de

nobles hommes et de gentilles femmes avec leurs pages et servants; car,

en habit de bataille, parurent le vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec

cent camaldules, et le vavasseur, mari de la dame Azalaïs, et les quatre

compères, et la dame Azalaïs elle-même, moins plaisante que le soir où

sans chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit, puisqu’elle

était vêtue, hélas! Or, seigneurs, belles-cousines, évêque, bouffon, et

l’ours même, moines, vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient point

cet air riant que l’on montre lorsque l’on va vers quelque fête; tous

ils faisaient voir un visage farouche, où clignaient des yeux

courroucés; et l’aboiement des meutes, les grincements des roues, les

heurts des harnais de métal et des armes sonores, le cri déchirant des

léopards, enveloppaient cette troupe d’un tumulte de menace et de haine.

--Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans les vignes! s’écria

Marcabrus debout sur le pas de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en

aller en chasse avec un tel appareil terrible et de si formidables

mines. Quelle bête vont-ils combattre? un loup qui causa de grands

ravages? ou quelque ours monstrueux? ou quelque lynx d’Afrique errant

dans les Alpines par la magie d’un mauvais enchanteur?

--Non point une bête! clama Ogier-Pompée, qui avec ses Mauvais-Garçons

et Mariotte la fille servante marchait au dernier rang; mais un homme

plus méchant et plus détestable que tous les animaux sauvages!

--Eh! quel homme, je te prie, noble sire?

--Pierre le Véridique! Longtemps on ignora en quel lieu de la terre il

s’était réfugié. Mais on apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois

sombres de cette montagne, hideux, furieux, effrayant, pareil aux

millegrous qu’on voit la nuit dans les clairières; et alors tous ceux

qu’il outragea par ses libres paroles, les illustres et les humbles,

tous se sont unis dans le dessein d’en tirer vengeance; et nous partons

en chasse avec les léopards et les chiens, avec les piques et les dards;

et nous ferons avant le crépuscule,--arrachant des dents et des ongles

chacun un morceau de sa chair,--la curée de l’Homme tout nu!

III

Mais une ne s’était pas jointe au redoutable cortège, ne connaissait

même pas les noirs desseins que l’on avait formés; c’était la damoiselle

Hughette des Perleries. Et elle se désolait, pleurant toute seule, la

pauvre, dans sa chambre du château de Romanin. Trop douce pour que le

chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle haine, elle était triste,

certes, du tort que lui fit Pierre le Véridique, mais elle n’avait point

imaginé d’en tirer vengeance. Ah! qu’il avait été méchant pour elle!

Quoi donc, c’était vrai, il avait tenu entre ses bras une femme par

hasard rencontrée? il l’avait aimée? sans doute il l’aimait encore? Des

larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants les bleus yeux d’Hughette

à deux bluets trop pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère!

L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente pour les fautes des

autres; et l’on est encline à pardonner quand soi-même jamais on n’eut

besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient des regrets tendres

et des songes, comme le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres.

Elle se recordait les espérances de naguère, après qu’il l’eut reconnue

femme, sur la lisière du bois, parmi la fraîche matinée; elle rêvait au

château de Pierrefeu, où ils auraient habité, une fois époux! Pauvres,

oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes

des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre

champ; mais ils n’auraient jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu

d’amour. Oh! la chapelle où un bon religieux aurait célébré leurs noces!

Et il ne fallait pas croire qu’elle eût laissé son mari garder pour lui

seul tous les travaux en leur chétive existence; qui a sa part dans la

joie doit prendre sa part dans la peine. Elle se remémorait les doux

propos échangés. «Eh! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous

voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les

fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que

le printemps, passant par la route, nous a demandé l’hospitalité avec

toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» Hélas! c’en était fait. Il

fallait écarter ces beaux songes, elle ne reverrait jamais plus (où

était-il? qu’advenait-il de lui, délaissé, solitaire?) le beau chevalier

infidèle dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux, dans la

chapelle, ne célébrerait les chères noces, jamais le printemps, dont

elle eût été la plus heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs et

toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château nuptial...

IV

Les léopards et les chiens se ruèrent dans la forêt, avec des clameurs

féroces, suivis en tumulte par toute la furieuse foule.

L'homme tout nu · 第 11 / 12 段