--A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle rien de ce que vous voulez

savoir! répondit-il. Apprenez que cette nuit, après beaucoup de

malencontres, qu’il serait trop long de dire, je fus hissé, vêtu de ma

seule chemise et bien lié de cordes, sur le dos d’un archer; et quoique

je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité aux gens, il était fort

question de m’enfermer dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point

un sort qui me plaise de gésir comme un mort entre quatre laides

murailles, tandis qu’il y a de par le monde tant de belles choses

vivantes qu’on peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en voyait

de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans doute pour prouver son

dire); je jugeai donc que je n’avais rien de mieux à faire que

d’échapper, avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient. J’enflai ma

poitrine, j’écartai les bras, les jambes, pour élargir mes liens; puis,

m’allongeant et m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha

ma chemise, tombai sur les talons, trouai d’une rude poussée la troupe

des archers ébahis, et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais

dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant l’herbe. Les hommes d’armes

se lancèrent à ma poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter, fort

perplexes à cause, je pense, de mes compagnons de route qu’ils avaient

saisis en même temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir d’un

côté,--je les vis, tournant la tête,--du trouble où j’avais mis les

archers en me dérobant de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés

de se partager en deux troupes poursuivantes, j’étais déjà bien loin,

invisible, hors d’atteinte, et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas

déguerpi avec moins de hâte, ce dut être un plaisant spectacle que celui

des archers se regardant d’un air penaud entre la double fuite de leurs

prisonniers disparus. Cependant, nu comme je l’étais, courant sur les

cailloux, me déchirant aux branches dont je cherchais l’ombre sur la

route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir tout à fait, bien

que j’eusse échappé à un grave péril. Qu’adviendrait-il de moi? qui

donnerait asile à un fuyard déchevelé moins vêtu que ne le fut Adam le

père chassé du paradis? Je pense que je m’allais laisser choir, non sans

une grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé, lorsque je vis,

derrière un rideau de lilas fleurissants, luire une fenêtre, doucement,

dans la nuit. Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne me

souvins plus des dangers, de la prison promise, ni de ma lassitude, ni

d’aucune autre chose amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et

de vos seins menus et gras qui sortaient de la chemise, et de votre

petit pied, dont j’admirais le dessous rose, tandis que vous mettiez,

près de vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si je fus hardi,

c’est que vous êtes belle! Et voilà toute mon aventure. Pour ce qui est

de mon nom, sachez que je suis, par la volonté des dames, Pierre le

Véridique, et ne me prouvé-je point digne d’une telle appellation

puisque je proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous plaisante de

corps et de visage, que l’on s’imagine, à baiser votre bouche, manger

des fraises mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose chauffée par un

midi d’été, que vos bras ont des caresses d’enlaçantes lianes et que,

foi-Dieu! je bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre matin, de

mes beaux habits, car c’eût été un temps perdu dont je ne me fusse

jamais consolé, que la minute employée à les ôter avant de vous accoler,

douce dame!

Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre beaucoup de choses encore

sur le compte du jouvenceau auquel elle ne refusait point l’hospitalité,

c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne lui fut pas donné

d’exprimer son désir, vu que Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour

les charmes de la dame s’était rallumé à les vanter, lui ferma la bouche

de telle façon que, muette de naissance, elle n’eût pas été plus

empêchée de tenir le moindre discours.

Et, à bien prendre les choses, le Véridique n’était pas un homme à

plaindre. Certes, il lui était advenu mainte cruelle affaire depuis

qu’il commença de ne plus mentir aux hommes ni aux femmes; jeté dans un

puits où il faillit se rompre les os, houspillé par les camaldules en

courroux, pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme, empoigné par

des hommes d’armes, poursuivi comme une bête à travers champs et bois,

il avait pu connaître, par sa propre expérience, que de parler selon la

vérité n’est point pour s’attirer l’amitié des gens et que franchise et

bonne fortune ne voyagent point ensemble. Mais, en ce moment, toutes ces

peines, il les oubliait; de quels soucis, en effet, ne serait-on pas

délivré dans un bon lit où une personne bien faite ne se repent point de

vous avoir laissé entrer, dans une bonne chambre où un parfum de

victuailles voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet d’espérer

que l’on aura de quoi se refaire des fatigues probables, et que, même

quand elle ne baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un agréable

emploi?

De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort de la chance qui lui

avait permis de voir, derrière le rideau de lilas fleurissants, la

claire fenêtre hospitalière; et il ne songeait à rien qu’à se pâmer

d’aise.

Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à coup, un bruit de

gens qui s’avancent, et une voix cria, venant du dehors:

--Eh! femme! éveille-toi! C’est moi qui suis de retour. N’entends-tu

pas? Allons, tu fais bien de clore à triple tour les grilles et les

portes, car il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent par les

chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de méchante humeur. Appelle tes

filles servantes pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir

toi-même.

L’Homme tout nu demanda:

--Dame, qui donc parle ainsi?

--Sainte Vierge! dit Azalaïs plus tremblante qu’une feuille secouée

d’orage; ne l’entendez-vous pas? C’est mon mari lui-même; et je pense

que voici mon dernier jour!

Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la couche:

--Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra malheur à cause de moi. Je

puis bien sortir par où je suis entré.

--Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu! La porte du jardin n’est guère

éloignée de cette fenêtre; mon mari ne manquerait de vous apercevoir.

Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel, et la vue d’un beau

garçon sans habits, s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer

des soupçons à des gens même peu disposés à en concevoir.

Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles et les grilles, ne

cessait de dire, d’un ton qui se fâche:

--Eh! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu es morte? Hâte-toi

d’ouvrir, je te prie, si tu ne veux que je ne grimpe aux murs ou rompe

la clôture!

--Par le blason de ma race, le cas est grave, dit Pierre le Véridique,

et je ne sais comment nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne

m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun.

--C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra de recourir qu’à

défaut de toute autre ressource.

Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur la nécessité de

faire périr son mari, sans doute parce qu’il avait la barbe très rude,

chose bien incommode au baiser.

--Que faire donc? demanda Pierre.

--Eh! le sais-je?... Attendez, pourtant... oui, l’idée n’est point

mauvaise... il me semble que, de cette façon, les choses s’accommoderont

à merveille.

--Qu’avez-vous imaginé, je vous prie?

--Ce que je n’ai point le temps de vous dire! Entrez dans ce réduit,

derrière le lit, et quoi qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous

appelle.

Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs éclaircissements:

Pierre se déroba, comme on le lui avait ordonné, et la dame Azalaïs,

après avoir, très vite, remis en honnête apparence les draps et les

carreaux du lit, se hâta vers son mari qui maintenant criait dans une

grande colère.

Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son aise; car à peine

l’eut-elle vu--non pas seul, mais accompagné de plusieurs,--qu’elle

s’esclaffa de rire (elle était fort rusée), et, tout en riant:

--Hi! hi! hi! Voilà une plaisante aventure! disait-elle. Comment, c’est

vous, c’est vous-même, avec vos compères? Qui vous eût attendu, à cette

heure, justement! Hi! hi! hi! Je pense vraiment que je m’en vais

trépasser à force de rire!

Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire au vavasseur et à ses

quatre compères fort peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que

l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain; mais plus son

mari faisait fâcheuse mine, plus s’esclaffait la dame Azalaïs; le bruit

de ses jolis rires était comme celui d’un collier de perles secoué dans

un coffret de cristal.

--Te tairas-tu, mauvaise femelle!

Elle n’avait garde, pouffant toujours.

--C’est bien le moment de montrer de la joie, lorsque je suis berné de

la plus cruelle façon.

--Hi! hi! ah! ah!

--La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie.

--Ah! ah! hi! hi!

--Mes compères que j’ai rencontrés sur la route, revenant d’Avignon,

m’ont annoncé qu’on n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti page de

guerre en croisade.

--Hi! hi! hi! hi!

--Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je ne manquerais pas d’en

tirer une terrible vengeance.

--En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères qui, pour être des

bourgeois, n’en portaient pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture,

des dagues et des poignards propres à faire de belles entailles; car en

ce temps on ne voyageait guère sans être armé, par la crainte des

turlupins.

Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient entrés dans la

chambre; à la vue de la table bien servie où la gelinotte éployait ses

plumes, le bon vavasseur devint si rose de courroux que vous eussiez

pris sa face pour une courge mûre.

--Ah! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes sûrement! Ce n’est point pour

souper seule que tu préparas ces viandes délicates.

Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide qui ne tarderait pas à

retomber, comme un marteau bon à rompre l’enclume; mais ces paroles et

ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler l’hilarité de la

sournoise femelle.

Le vavasseur et ses compères étaient étonnés au delà de ce qu’on peut

croire.

--Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou je te tue avant le temps

d’un _Ave Maria_!

--Hi! hi! hi! Je veux bien parler... Hi! hi! Mais c’est si plaisant, que

je ne saurais me retenir de rire... Pendant que vous alliez vers

Avignon... Oh! oh!

--Eh bien?

--... Pour y trouver votre neveu... Hi! hi! hi!

--Après?

--Tandis que vous rencontriez vos compères...

--Achèveras-tu, pécore!

--Votre neveu lui-même... Ah! ah! ah! ah!

--Mon neveu?

--Était ici... hi! hi! hi! hi! hi! hi!... vous attendant! et c’est pour

lui que je préparai ce bon souper qui vous fâche.

Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les côtes, pareille à quelqu’un

qui, de trop rire, va rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage

s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle.

--Mon neveu est ici! Je m’en réjouis fort. C’est une belle chance,

compères, que vous m’ayez accompagné jusque dans ma maison, car, ou Dieu

me damne, vous mangerez et boirez à votre faim et soif pour célébrer

avec moi un si heureux retour. Il était tout petit garçonnet encore, mon

Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais plaisir à le revoir,

beau jeune homme comme il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc

est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de m’embrasser?

--Ses habits, par la longue route, étaient si déchirés et si couverts de

poussière, que je l’ai mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs

nippes; sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant entendu, c’est

qu’il n’a point achevé de se vêtir.

--Eh! vêtu ou non, qu’il se montre!

--Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en ouvrant la porte du réduit

derrière les courtines.

Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un pas dans la chambre,

que le vavasseur lui sauta au cou, le nommant des plus chers noms,

jurant qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre mille, malgré

le long temps et la taille grandie.

L’Homme tout nu était perplexe.

N’ayant point perdu une seule des paroles qu’avait prononcées la dame

Azalaïs, il savait de quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer

d’embarras et se sauver elle-même; il lui aurait suffi de ne la point

contredire pour être fort bien choyé dans le logis du vavasseur...

Il s’écria, en secouant ses cheveux:

--On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme, et je ne suis pas votre neveu!

La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus.

--Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu, dans la chambre de ma

femme? hurla le mari.

--Quelqu’un qui passait sur le chemin.

--Pourquoi es-tu entré chez moi?

--Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que votre femme était jolie!

--Et que fis-tu, scélérat, étant entré?

--Je la pris dans mes bras et la baisai sur les lèvres!

--Mort nom d’un diable! et que fis-tu ensuite?

--Je me couchai dans votre lit qui est fort moelleux...

--Avec elle?

--Cela s’entend de soi! et je n’eus point à le regretter, car il n’est

sur la terre de personne mieux faite de corps ni plus adroite au déduit!

Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire autre chose. Car le

vavasseur et ses quatre compères, les lames hors des ceintures, se

ruèrent sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu songer à se

défendre, il sentit une pointe lui entrer dans l’épaule. Eux s’écartant,

il tomba sur les carreaux, dans son sang, blessé, mourant, mort

peut-être,--pour avoir dit vérité!

CHAPITRE XI

LE RÊVE ET LE RÉVEIL

Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée, les bouvreuils et les

chardonnerets se jouaient avec des cris dans les rayons de soleil, qui,

s’accrochant aux troncs des ormes ou s’étalant sur les mousses rases, y

mettaient, étroites ici, là plus larges, des flaques de claire émeraude.

Mais c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage, épanoui en mille

roses, que s’acharnaient les jeux et les querelles; et, frémissant bec à

bec parmi les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur duvet aux

feuilles, chardonnerets et bouvreuils se mêlaient si bien, plumes d’or

et ventres rougissants, aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles

corolles, que ce pouvait être les oiseaux qui fleurissaient les branches

et les roses qui voletaient. Puis, d’un élan soudain, comme chassées

d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent à la fois, s’enfonçant

dans une trouée de verdure. Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur

l’herbe, qui avait remué, en soupirant.

Qui était couché là? Pierre le Véridique.

Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir tomber, qu’ils

l’avaient navré à mort, s’étaient avisés de le porter, assez loin de la

maison, pour n’être point accusés de meurtre; ils le laissèrent sur les

herbes de l’orée, non sans l’avoir vêtu de quelques hardes apportées en

ce dessein, à cause de cette religion pour les défunts, qui est

naturelle même aux plus méchantes gens.

Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure à l’épaule n’était

guère dangereuse; jeune et sain comme il était, il avait assez de sang

dans les veines pour en pouvoir perdre un peu sans un trop grand

dommage. La pâmoison où, par la douleur du coup, il s’abandonna d’abord,

se continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en un somme réparateur

des forces. Il dormait là, délicieusement; c’étaient des soupirs d’aise,

qui, parfois, lui entr’ouvraient les lèvres.

Même il eut un très aimable songe.

Il se croyait étendu, par une fraîche matinée, sous l’ombre fleurie d’un

rosier sauvage, épanoui en mille roses; et, de fait, où il rêvait être,

il s’y trouvait; les choses d’alentour entrant dans ses yeux dessillés à

demi, comme il arrive parfois à ces moments où le somme va bientôt

s’éveiller. Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait

bien: un petit bossu, de rouge et de noir habillé, coiffé d’un bonnet où

tintinnabulaient des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise

bien remplie, un page très fluet, avec des boucles d’or, si menu et si

joli qu’on l’eût pris pour une damoiselle; ils avaient en leur compagnie

le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la lune, et coupa, de ses

dents, la corde. Et ces gens témoignèrent une extrême joie de le

retrouver, comme s’ils en eussent tout à fait perdu l’espérance. Le

bossu, en dansant sur la mousse, faisait sonner ses sonnettes; la

paysanne s’esclaffait de contentement, montrant toutes ses dents

blanches dans sa grande bouche rouge; l’ours, dodelinant de la tête et

clignant des yeux, avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que

possible. Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées, ne se montrait pas

moins ravi que les autres! Ce n’était point qu’il sautât, comme le

bossu, qu’il pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât de l’œil,

comme l’animal; mais, à genoux sur la mousse, sans geste, sans bruit, il

regardait le dormeur d’un regard si attendri et si charmé, que Pierre le

Véridique s’en sentait le cœur plus ému qu’on ne saurait le dire. Et, en

même temps, un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait, dans la

clarté du songe, cet enfant hier aperçu dans la pénombre lunaire, il ne

pouvait plus croire que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles

n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine, cette peau si blanche

et si rosée, cette bouche pareille à une églantine mi-close; il n’y

avait qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien tant de grâce et de

tendre retenue; et le drap, sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup

plus agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh! sûrement, c’était une

femme qui était là, plus jolie que les plus jolies, c’était une femme

qui le regardait en ce muet ravissement! Il n’en douta plus lorsque, le

bossu et la fille s’étant écartés un instant, il sentit au-dessus de ses

yeux mi-clos la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si une rose lui

était tombée, de la branche, sur le front.

Il tressaillit et se dressa, dans une ardente liesse! car, ce qu’il

avait vu en rêve, il le voyait toujours, bien éveillé; et, tombant à

genoux:

--O damoiselle! dit-il, vous qui ne sauriez dérober sous ce déguisement

les charmes dont vous para la nature; vous qui, pleine de miséricorde

pour un malheureux haï de tous, l’avez sauvé de la mort, l’avez suivi

par les chemins, et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans souci de

votre salut; sachez, ô damoiselle, que je vous aime plus que jamais on

n’aima, et que je garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure!

Car Pierre le Véridique n’était pas homme à perdre son temps en de

telles occasions; il pensait que, si, voyant une rose, on ne la cueille

point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse ou que le vent

l’effeuille tandis qu’on tourne la tête.

Cependant, Hughette des Perleries--cette églantine blanche--était

devenue plus vermeille que les coquelicots de juillet; et, tremblante,

voulant fuir, essayant de répondre: «Mais non, sire, je suis un jeune

page de chasse du domaine de Romanin...» elle mettait devant ses yeux

ses doigts de petite fille pour ne point voir celui qui lui tenait de

tels discours. Mais, en même temps, une douceur inconnue lui glissait

dans le cœur, dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il avait

fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette heure, elle ne s’était

pas confessé à elle-même qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune

chevalier persécuté par la rancune de tant de gens; elle ne croyait pas

mentir en disant qu’elle en avait entrepris la conquête à cause d’une

grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes; pour ce qui

était du baiser tombé tout à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une

branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour rien; ce devait être

qu’elle s’était trop penchée, sans le faire exprès. Mais, à présent,

parce qu’il lui disait: «Je vous aime», elle comprenait, effrayée et

ravie, qu’elle aimait comme lui; cette parole lui expliquait non

seulement ce qu’il ressentait, mais ce qu’elle éprouvait elle-même;

c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu dans toute une grange

que l’on croyait bien gardée de l’incendie.

Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux propos, la damoiselle

Hughette se sentit enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir;

même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, de sorte que le

sire de Pierrefeu, plein d’une triomphante joie, la serra contre sa

poitrine et la baisa dans les cheveux, pour ne point l’effaroucher,

timide comme elle était. Le bon ours les considérait avec

attendrissement.

De fait, il avait raison de les considérer de la sorte et de les

écouter, car même en ces jours de la saison nouvelle où fleurissent

toutes les roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est point de plus

doux spectacle que celui de deux amoureux, ni de plus aimable musique

que celle de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries ne songeait

plus à cacher les tendres mouvements de son cœur; tout ce qu’elle

ignorait naguère, mais qui lui fut révélé par la parole initiatrice de

Pierre le Véridique, elle l’avouait ingénument, sans rougeur; oui, dès

le moment où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de papillons,

était entré dans la salle où siégeait le tribunal des dames, elle avait

cessé de s’appartenir pour être tout entière à lui; c’était par

tendresse, non par miséricorde, qu’elle avait, derrière la chaire de

justice, ouvert la porte au sire de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé

dans l’ombre,--se feignant laide, par une pudeur de violette qui aurait

peur d’être cueillie,--qu’elle avait pleuré le voyant saisi, emporté,

qu’elle en avait entrepris la quête sous cet habit de garçon, et que,

hier soir enfin,--ayant réussi, avec le bouffon, la Mariotte et l’ours,

à s’évader d’entre les archers déconfits,--elle s’était remise, bien

lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, qu’elle ne l’eût,

vivant ou mort, retrouvé. Elle disait ces choses d’une bouche si

parfumée et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru d’un gazouillis

de petit oiseau dans le cœur d’une rose; et jamais Pierre n’avait

éprouvé d’aussi parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du tout le

dessein,--en dépit du défi crié au vent dans le carrefour de la

Marcellane,--de solliciter d’amour les belles dames de la vicomté; il

était persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à l’égal de celle-ci,

délicate et menue; il sentait qu’il en était pour toujours le fervent

ami, et cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre avec elle, sans

la jamais quitter, dans l’habitacle familial des sires de Pierrefeu.

Certes, le château ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de

victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, d’argent dans

les coffres, il n’y en avait point du tout; au surplus, les murs des

salles, où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris,

menaçaient de choir quand le vent soufflait un peu fort. N’importe!

puisqu’il n’avait point d’autre asile, il se contenterait de celui-là,

sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, si elle l’y voulait

accompagner; et il songeait à la chapelle, un peu moins délabrée que le

demeurant de l’édifice, et où quelque honnête religieux consacrerait

leur union. Ah! qu’ils seraient heureux une fois époux! Pauvres, oui,

obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des

bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre

champ,--lui, non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux durs

outils la délicatesse de ses petites mains,--ils n’auraient jamais de

tristesse, tant ils auraient d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle

Hughette des Perleries n’était pas pour contredire Pierre le Véridique

sur ces divers points; elle était certaine que le château lui paraîtrait

le plus beau du monde; elle approuvait surtout,--en sa tendre

vertu,--l’idée de la chapelle et du religieux qui célébrerait leurs

noces. Et il ne fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder

pour lui seul toute la fatigue; elle aurait sa part dans la peine comme

elle aurait sa part dans la joie. «Eh! que ferez-vous, damoiselle,

mignonne comme vous voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai

cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à

votre retour, que le printemps, passant sur la route, nous a demandé

l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» C’est

ainsi qu’ils formaient de souriants projets; et à présent, Pierre de

Pierrefeu, sûr de son bonheur, remerciait le bon destin qui lui avait

envoyé tant de calamités auxquelles il devrait tant de joies.

--Aïe! gémit-il dans une grimace.

C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant vers lui, lui avait

frôlé l’épaule à la place de la blessure.

--Eh! qu’avez-vous? dit-elle.

--Presque rien.

--Mais encore?

--Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me cause quelque douleur, si

l’on y touche.

--Une blessure? Quoi! vous êtes blessé, plus gravement que vous ne

dites, peut-être? Et vous n’en sonniez mot?

--A peine si le poignard m’entra dans la chair; ce fut, je vous le dis,

comme la piqûre d’une épingle un peu grosse.

--A la bonne heure. Mais il faut me conter le péril où vous fûtes et les

gens qui vous attaquèrent et tout ce qui vous arriva depuis que vous

échappâtes à ces méchants archers.

Pierre le Véridique était devenu très pâle.

L'homme tout nu · 第 10 / 12 段