Alors, comme éveillé en sursaut, l’Homme tout nu jaillit des

broussailles! Tout de suite, ayant l’expérience des haines, il comprit

que c’était lui qu’on chassait; et, un instant, il délibéra s’il ne se

laisserait point prendre, mordre, déchirer, dévorer, sans fuite ni

résistance; tant, durant de longs jours, dans l’horrible bois solitaire,

sa vie avait été plus triste que la plus pitoyable mort. Fuyant les

humains de peur de les irriter encore par ses sincères propos, couchant

sur les herbes, sous l’abri de quelque roche, brûlé par le soleil, gelé

par les froides pluies, mangeant les racines et les écorces, menacé par

les bêtes violentes, guetté par les bêtes sournoises, il avait été le

vagabond famélique et sans gîte, le disgracié sans réconfort et sans

espoir; et, de fait, comme l’avait dit Ogier-Pompée, lui, naguère si

plaisant de visage, si bien fait de corps, si net de peau, il était

devenu,--les cheveux longs et la barbe drue, tout embroussaillée de

ronces et d’épines, le cuir tanné par le vent et déchiré par les

branches, les mains saignantes, les pieds saignants, gémissant parfois

comme les animaux blessés,--pareil à ces hommes-bêtes ou à ces

bêtes-hommes que forme la méchanceté des sorciers jeteurs de sort, à ces

loups-garous qui errent effroyablement dans les clairières nocturnes

sous la lune qui a peur!

Mais, parce qu’il y a en tout être l’instinct entêté de vivre, il ne

délibéra pas longtemps sur le parti qu’il convenait de prendre; et les

cris des léopards et des chiens se faisant plus proches, il se

précipita, les bras en avant, la tête basse, dans la profondeur de la

forêt, où il se déroberait peut-être. Ah! trois mois passés, il avait

erré, nu comme il l’était encore, dans une forêt. Mais, si grande que

fût alors sa disgrâce, elle était incomparable à celle d’à présent. Ce

qu’il fuyait, en cette heure, ce n’était point la curiosité du jour, la

rencontre possible d’un passant qui l’eût raillé, non, non, c’était des

brutes endentées et griffues, prêtes à le saisir, à lui arracher la

peau, à lui ouvrir le ventre, à lui serrer le cou entre d’affreuses

mâchoires! et il entendait aussi, parmi les cris des veneurs, de

brusques battements d’ailes; des oiseaux, comme les chiens et les

léopards, le menaçaient, des oiseaux féroces, autours, éperviers, buses,

qui se poseraient sur lui, lui déchiqueteraient la chair, lui

crèveraient, de leurs becs, les yeux. Il fuyait, éperdu, furieux,

sauvage! sautant les ravines, escaladant les roches! s’élançant de

branche en branche comme font les grands singes des cantons africains!

Mais, toujours plus proche, toujours plus menaçante,--parfois il croyait

sentir de chaudes haleines sur ses reins,--l’épouvantable poursuite

s’acharnait, et il était las, et bientôt c’en serait fait de lui, et il

comprit qu’il lui servait peu d’user ses défaillantes forces en cette

vaine fuite; de sorte qu’enfin il allait--après trois heures de course

pantelante--se laisser tomber sur les herbes et les pierres que

rougirait son sang, lorsqu’il vit, devant lui, tout près, en un creux de

roche, une cabane que voilait à demi un rideau retombant de lierres et

de glycines. Il s’élança, en un suprême espoir de salut, dans cette

hutte! mais qu’y trouva-t-il? eh! foy-dieu, il y trouva, couchée entre

les bras d’un jeune garçon plein d’aise, une femme toute de neige et de

roses qui n’avait plus d’autre vêtement,--de vrai, ce jour-là, il

faisait très chaud,--que le déroulement ensoleillé de ses longs cheveux

clairs.

Et il reconnut, auprès de son frère Aymeril,--qui n’était pas plus allé

à Constantinople que Marcabrus n’était allé à Toulouse,--la très chaste

dame Clermonde, comtesse des Iles-d’Or!

Alors, l’ayant surprise en cette posture non point déplaisante à voir

mais qui laissait peu de doute sur la façon dont Clermonde s’adonnait

aux dévotieuses pratiques, une colère, parmi ses angoisses, le secoua

tout entier! Quoi! c’était là cette irréprochable qui, à cause qu’elle

fut dans le bois aux lèvres baisée, l’avait fait condamner, lui, Pierre

de Pierrefeu, par le tribunal des Dames, à la plus périlleuse des

épreuves? Par le Nom-Diable! il ne mourrait point sans avoir tiré

vengeance d’une telle hypocrite personne.

--Pensez, dame, s’écria-t-il, que les choses ne termineront point comme

vous le pouviez espérer. Tout le monde connaîtra celle que, sous vos

adroites feintises, vous êtes en effet, car, avant que m’aient dévoré

les bêtes chasseresses, j’aurai le temps de parler dans le tumulte aux

hommes et aux femmes qui me poursuivent.

Et, se retournant, il allait ouvrir la porte de la cabane vers laquelle

se ruaient en un haineux emportement les léopards, les chiens, les

veneurs excités à la curée par les cris des seigneurs et des dames. Mais

Clermonde des Iles-d’Or, et l’hermite Aymeril, s’étaient jetés à genoux,

le retenant de leurs mains suppliantes!

--Sire! sire! geignait la dame,--et, à cause de la peur qu’elle avait,

ses jeunes seins frais de neige rose se mouvaient éperdument,--vous

n’achèverez point une telle vilenie qui ne serait point le fait, certes,

du noble homme que vous êtes né. Non, parce que, une fois, troublée des

tendres courtoisies d’un jeune clerc qui se montra trop dévot à ma

personne, je fus maladroite à repousser la ferveur de son adoration,

vous ne voudrez point que soit abaissée dans l’opinion des troubadours

et des châtelaines une haute dame qui chemina si longtemps vêtue, en

même temps que de samit et d’hermine, de légitime respect et de bonne

renommée.

--Qui ne veut point être dévêtue de respect, elle doit garder sa

chemise! dit Pierre.

Puis, dans un cruel éclat de rire:

--D’ailleurs, même le voulant, je ne vous pourrais obéir. Ne suis-je

pas, par la volonté de la Cour d’amour, contraint de dire, en toute

occasion, à tous et à toutes, la vérité? Par le nom Jésus-de-Nazareth,

je vais la dire une dernière fois!

--Frère! suppliait Aymeril.

--Oh! le bon hermite! dit Pierre.

Mais la dame reprit, toute pleurante:

--Attendez! attendez! il est dit, dans le jugement des Dames, que vous

serez tenu de ne point feindre jusqu’au jour où, par bienveillante

miséricorde, la comtesse Clermonde, jugera que justice a été

suffisamment faite; eh bien! c’en est fait, je vous délie du serment que

vous jurâtes; liberté vous est rendue d’être agréable aux gens par de

courtois mensonges et de délicates flatteries. Vous ne serez plus exposé

aux dommages que vous causa la franche parole! Vous n’êtes plus Pierre

le Véridique! Et, je ferai mieux encore: me jetant au devant de ceux qui

vous menacent, je leur déclarerai que je vous ai fait grâce, que votre

épreuve est finie, qu’ils vous doivent absoudre ainsi que je vous

absous, oublier leurs griefs comme j’oubliai les miens! Et sachez qu’il

n’est dame ni seigneur dans le pays de Provence qui s’avisât de se

rebeller contre la volonté de la comtesse de Clermonde, dame des

Iles-d’Or!

Pierre de Pierrefeu hésitait. Renoncer à la vengeance, si heureusement

offerte, ne laissait pas que de le mécontenter. Mais il y avait quelque

agrément aussi à ne point endurer les griffes et les crocs des bêtes.

Puis, ne plus être tenu à dire toujours la vérité, si cruelle aux

hommes, ne plus être haï, pouvoir être aimé, quelle délivrance et quelle

joie!

--Allez donc, dame, dit-il, allez vers ces furieux poursuivants,--non

sans avoir toutefois remis votre pelisson d’hermine sous vos cheveux

renoués,--et que la faveur des hommes et des femmes me soit rendue, avec

la licence de mentir!

V

A quelque temps de là,--Marcabrus continuant de vendre du vin de

Saint-Georges ou d’Auxerre aux routiers et aux turlupins, non sans tâter

avec délices de sa marchandise, et le petit hermite ne cessant point de

faire d’aimables miracles dans sa cabane au flanc des Alpines,--on

admirait fort, dans toute la contrée provençale, la parfaite courtoisie

que montrait en chaque occasion le jeune sire Pierre de Pierrefeu.

Personne, en vérité, ne se souvenait des courroux de naguère, tant il

abondait en dires complimenteurs, trouvant à propos les paroles qui

conviennent pour charmer les dames, les seigneurs, les troubadours. Qui

l’eût reconnu, lui jadis si farouche? Aucun n’était dans les châteaux ou

les villes qui ne recherchât sa compagnie. Sachez de Raymond de Miravals

et Bérenger de Palasol, et la blonde Élys de Merayges, et la pâle

Alaette de Méolhon ne tarissaient point en éloges sur son compte; même

le bel évêque Flodoard, plein de confiance désormais, l’avait recommandé

pour serviteur à la dame Eudoxe de Roc-Huant; et le vénérable Bénignus

Spagnuolo, quand il le rencontrait dans quelque religieuse cérémonie, ne

manquait pas de lui dire en clignant de l’œil: «Vous étiez fou, je

pense, de prendre pour une fillette le petit moine qui m’accompagne;

mais, ne parlons plus de cela, puisque vous reconnûtes la fausseté de

votre dire, et que l’on vous fit miséricorde!»

Cependant, Pierre, bien qu’il fût espéré dans toutes les nobles demeures

de la vicomté, ne se mêlait qu’assez rarement aux jeux et aux fêtes; il

préférait rester dans son château de Pierrefeu.

Et pourquoi?

Parce qu’il y avait auprès de lui, enchantement de sa solitude, la jolie

demoiselle Hughette des Perleries, qu’il avait épousée.

Nulle parole ne saurait exprimer les joies qui étaient les leurs, dans

le vieil habitacle; logis peu magnifique, où le vent nocturne entrait

par les croisées sans carreaux; mais quoi! ils avaient, ces époux, tant

d’intimes délices que cela leur importait peu que les vaisseliers

fussent vides de vaisselle d’or ou d’argent, et qu’il y eût des courants

d’air geignant dans les longs corridors. Ils s’aimaient! Qu’eussent-ils

demandé de plus? Et c’est ainsi que Pierre de Pierrefeu, après de si

fâcheuses traverses, se reposait dans une tendre béatitude,--heureux

depuis qu’il mentait. Quelquefois pourtant, lorsque la dame Hughette

n’était point là (car, elle présente, rien n’était qui ne le ravît!) il

s’abandonnait à des rêveries, tristement, presque à des regrets; il

avait comme un remords de son bonheur, se demandant,--songeant au train

du monde, à la vilenie, hélas! de l’humaine engeance,--s’il n’eût pas

été plus digne d’un noble homme tel qu’il l’était, de préférer encore,

de préférer toujours, à la paix, à l’estime, à l’amour, l’honnête et

rude devoir, même au péril de la vie, de dire la vérité.

FIN

TABLE

Pages.

PROLOGUE 1

LIVRE PREMIER

LA COUR D’AMOUR

I. Pourquoi le château de Romanin avait une tourelle neuve 23

II. Plaids 35

III. Pour un jupon on peut perdre ses chausses 59

IV. Aventures dans la forêt 75

V. Pierre de Pierrefeu plaide sa cause devant les dames 89

VI. Toutes vérités ne sont point bonnes à dire 105

VII. Chaque chose en son lieu 109

LIVRE DEUXIÈME

PIERRE LE VÉRIDIQUE

I. Le diable s’entretient, de nuit, avec Bénignus

Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon 119

II. L’homme qui était au fond 133

III. L’enfant de Dianom 145

IV. Ce ne fut pas le diable qui emporta le petit Jacquinet 155

V. Les ressources de Francolin 167

VI. Le puits qui parle 187

VII. Ce qui tombe de l’arbre 201

VIII. Bonté des Mauvais-Garçons 213

IX. Francolin n’est autre que le diable 223

X. La dame Azalaïs 233

XI. Le rêve et le réveil 253

ÉPILOGUE 271

Paris.--Typ. Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac.

L'homme tout nu · 第 12 / 12 段