un geste seigneurial. Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis dorme
dans les fossés, sous un plafond d’étoiles? Il est vrai que mon
habitacle n’est point bâti de marbres rares ni de bois précieux; car
c’est, dans un val des Alpines, une souterraine caverne; mais elle a
ceci d’admirable que nul curieux n’en connaît le chemin, et, à bien
prendre les choses, c’est un palais, puisque j’y loge.
--A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, ce palais...
souterrain?
--En moins d’une heure nous y serons arrivés.
--Hâtons-nous donc, je vous supplie.
--Oh! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle Hughette des Perleries, à
qui les Mauvais-Garçons ne déplaisaient point trop depuis qu’ils
montraient de bonnes intentions à l’égard de Pierre le Véridique. Et
surtout, ne lui faites point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et
Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la tête lasse où les yeux
s’ouvrirent, puis, languissants, se fermèrent, pencha vers l’épaule, en
un soupir.
Mais comme on allait se mettre en route:
--J’opine, dit Musehault, non sans la gravité séante à un docte
personnage, qu’il serait bon de vêtir ce jeune seigneur, vu que la
fraîcheur de la nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point
salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son sérieux, une prude
personne comme est la Mariotte, n’accepterait pas de voyager avec un
damoisel aussi peu habillé.
Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante! Mais qui eût été là
eût vu la demoiselle des Perleries rougir étrangement. Quoi!
n’avait-elle point pris garde, jusqu’à ce moment, que le chevalier fût
sans habits? Si fait; seulement, à cause de son innocence, elle n’y
avait trouvé aucun mal; elle était ingénue à tel point, que sa pudeur,
pour être alarmée, avait besoin d’être avertie.
--Ce vous est une belle occasion, s’écria la Mariotte, toujours riant,
de restituer à ce noble homme les hardes que vous lui dérobâtes.
Rends-lui ses chausses, Musehault!
--Eh! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu de Dieu, jouant avec
Pincedès.
--Rendez-lui sa cotte, Crokesos!
--Je la donnai à une devineresse d’Égypte pour savoir, en échange, ma
bonne aventure, qui fut que je serai pendu: une si facile prophétie ne
valait pas un si bel habit.
--Rends-lui ses estiviaux, Pincedès!
--Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant mués, le gauche, en un
cuissot de chevreuil à la sauce cameline; le droit, en une gelinotte
cuite au four et farcie d’olives.
--Rends-lui son surcot, Ogier!
--Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy en quatre rasades d’un
clairet parfumé d’hysope! Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de
malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont nous te fîmes don?
Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée.
--Bon! qui pourrait dire ce que j’en fis? Peut-être un épouvantail à
chasser les oiseaux du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une
chemise de jouvenceau?
--Oh! que non, tu n’aurais garde. Mais qu’est-ce donc qui te sort du
corsage, avec l’air d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans ta
gorge?
Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont un bout dépassait, et
déploya toute une chemise, bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont
coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui peuvent avoir occasion de
se dévêtir dans la chambre des dames; peut-être c’était cette blancheur
dont Mariotte naguère, non sans l’avoir baisée, se fit un oreiller.
Pensez que la bonne fille fut grandement penaude d’être ainsi trouvée
menteuse! Quant à la damoiselle Hughette, encore qu’elle ne comprît
point ni comment ni pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait
se trouver dans le corsage de Mariotte, elle en éprouva quelque dépit et
se repentit fort d’avoir conduit cette fille servante à la quête du
chevalier.
Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, on se mit en marche
silencieusement, sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. Le
cortège n’eût pas manqué d’étonner quelqu’un qui aurait passé sur la
route. On n’est pas accoutumé de voir une troupe formée d’un ours qui va
devant, de cinq moines autour d’un endormi qui semble un cadavre, et
d’un petit bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter ses
clochettes entre une grosse fille à la noire tignasse et un jeune page
de chasse, mince comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, ne
s’avisait de pèleriner à cette heure par ce chemin. Il y avait sur toute
la campagne une grande paix qui sommeille. Seulement, dans un buisson,
un rossignol se mit à chanter, si joliment qu’on eût dit une cascatelle
de perles, s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui répondit, non
de bête ailée, mais d’une flûte où Musehault ramageait pour charmer les
ennuis du voyage, et le rossignol, de branche en branche, sautillant et
voletant, mariait sa musique à l’autre chanson, croyant suivre une
oiselle.
CHAPITRE IX
FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE
La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore--car il se pouvait que
Pierre le Véridique fût plus malade qu’on ne disait--ne laissait pas de
se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu qui, par une heureuse
aventure, serait bientôt en sûreté. Elle se voyait,--inconnue de tous
grâce à son habit de garçon,--donnant des soins au convalescent, le
veillant quand il sommeillerait, l’aidant de la main ou de l’épaule
offerte quand il ferait ses premiers pas sur les pentes du val sauvage.
Qui sait s’il ne se prendrait pas d’amitié pour un compagnon aussi
dévoué et aussi assidu? A cette idée que Pierre le Véridique concevrait
de l’amitié pour elle, Hughette se sentait le cœur doucement remué; et,
la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis yeux mouillés comme des
étoiles dans l’eau.
Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât mot à cause de la
faiblesse où il s’abandonnait, il ne laissait pas de songer, la bouche
et les yeux clos; il avait fort bien ouï qu’on le portait dans un lieu
où n’auraient garde de le chercher les seigneurs irrités et les barbares
moines; il s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, sa peau, à
laquelle il tenait fort comme il est naturel à tout homme.
Les choses allant ainsi, le cortège continuant de marcher vers la proche
retraite:
--Par le diable au prône! gronda Ogier-Pompée.
--Hein? qu’est-ce? quoi? qu’arrive-t-il? dirent les autres en tumulte.
Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, le rossignol s’envola.
--Il arrive que vous êtes sourds comme des pots de bronze, si vous
n’entendez point des pas derrière ce rideau d’arbres!
Il n’avait point fini de parler qu’un gros de gens d’armes débusqua de
la lisière; comme c’était,--on ne s’y pouvait méprendre,--des archers du
viguier d’Avignon, qui rôdaient alors par les routes au déplaisir des
larrons et des turlupins, les Mauvais-Garçons se seraient bien passés
d’une telle rencontre. «Perdus! fuyons! trop tard! courons sus! Aïe! ils
sont vingt!» telles furent les paroles jetées à la fois. Et la
damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre le Véridique qu’on
avait laissé choir à terre, pleurait à chaudes larmes, ne comprenant
rien à cette aventure, sinon que le chevalier ne serait pas mis en
sûreté dans la caverne; cela suffisait bien pour qu’elle fût marrie au
delà de ce qu’on peut imaginer.
Cependant le chef des archers, s’approchant:
--Voilà, ce me semble, des gens qui font une étrange besogne! Je pense
qu’il serait à propos de les conduire, non sans les avoir liés de
cordes, à la plus prochaine prison.
--Hélas! gémit Hughette.
Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point de ceux qui se laissent
prendre aisément; où ils ne pouvaient user de la force, c’était leur
coutume de s’en fier à la ruse. Avant que les archers eussent pu voir
clairement à quels personnages ils avaient affaire, les cinq turlupins
avaient noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux yeux leurs
capuches; et, parlant le premier:
--Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande à Dieu! dit Ogier-Pompée,
d’une voix si pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez juré
entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce nous est une belle chance de
vous rencontrer sur ce chemin, car nous avions grand’peur de nous être
égarés.
Les archers furent grandement étonnés de voir ces honnêtes religieux,
qu’ils avaient pris pour des routiers, détrousseurs de passants.
--Eh! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, à telle heure de
nuit?
--Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, sise, comme chacun
sait, dans un vallon des Alpines, et où il suffit d’entrer pour être
délivré des mauvais esprits qui maléficient les hommes.
--Par la Passion-Jésus! c’est une singulière façon d’aller en pèlerinage
que d’y aller en compagnie d’un ours! Et, s’il vous plaît, qui est cet
homme couché sur la terre?
--Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre l’âme! Pour ce qui est de
l’ours, c’est à cause de lui, justement, que nous cheminons vers la
bienheureuse Marcellane.
--Vous moquez-vous? dit l’archer.
--Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, de bafouer d’honnêtes
hommes de guerre, tels que vous paraissez être. Apprenez que cet animal
n’est pas un ours, comme il semblerait au premier abord, mais qu’il est
le diable lui-même.
--Le diable! crièrent les archers, non sans quelques pas en arrière.
--Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, mais l’un des deux à
coup sûr. Si vous voulez bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le
seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, habite non loin de
Romanin, dans une antique tour, avec son bouffon, son page de chasse et
une fille servante; car il n’a point grande richesse, s’étant ruiné pour
aller en croisade. Hier soir, se sentant près de trépasser, il nous fit
appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en ses derniers instants,
pour présider à ses funérailles. Or, comme je recevais sa confession, la
chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je vis sortir d’entre une
fumée le Malin lui-même qui avait pris la forme d’un ours!
Les archers se signèrent.
--Il venait nous disputer l’âme du moribond, pensant qu’il nous ferait
peur sous cette forme horrible. Il ignorait quelle est la vertu des
serviteurs de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui ordonnant de se retirer,
au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; entre temps, nous
l’aspergions d’eau bénite. Hélas! il résista à tous nos efforts, ne
voulut pas lâcher pied. Quoi que l’on fît, il se tenait devant le lit du
malade, prêt à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. Alors le
malade, craignant pour son salut éternel, eut la pensée qu’il lui serait
salutaire d’être transporté, pour y mourir, en la chapelle de sainte
Marcellane qui vint de Palestine avec Marthe et Lazare; certainement le
diable n’oserait pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes ce
pieux dessein, et, portant le moribond, nous nous mîmes en route.
L’ours, il est vrai, nous a suivis, acharné à sa proie, mais il ne
manquera pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, dès qu’il
aura vu l’image sainte dont se décore la porte de la chapelle, et l’âme
du seigneur ici couché montera droit au ciel.
A regarder les archers, vous auriez été surpris de voir des hommes
d’armes montrer une telle épouvante! Tremblants de la tête, les genoux
se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de l’ours, et se soutenaient
l’un l’autre pour ne point se laisser choir.
Le religieux poursuivit:
--Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait que vous prissiez la
peine de nous escorter jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est
facile d’errer; et les chemins ne sont point sûrs à cause des turlupins
qui rôdent ou s’embusquent à l’effet de dépouiller les voyageurs.
Que si les archers avaient eu la moindre intention de pèleriner jusqu’à
l’autel de Sainte-Marcellane,--de quoi je n’oserais jurer,--ils en
eussent été bien dissuadés par le grognement dont Francolin, debout sur
ses pattes de derrière, et la langue rouge entre ses belles dents,
épouvanta la campagne! Cette rauque clameur, qui venait à propos--l’ours
avait choisi son moment, comme eût fait une personne--témoignait au delà
du nécessaire qu’il était bien le diable en effet; les servants du
viguier d’Avignon, sans réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un
bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont pas à déguerpir. Ceci
n’était pas pour déplaire aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du succès de
leur stratagème, ni à la damoiselle Hughette des Perleries; elle
songeait que la route serait libre et le chevalier hors de péril.
Mais, tout à coup:
--Bonnes gens, on se raille de vous! cria une voix claire. Cet ours est
ours, et non pas diable, et ceux que vous prenez pour des moines sont
des routiers voleurs et meurtriers de gens! Ce m’est une chose cruelle
de les trahir, puisqu’ils me vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le
Véridique par la volonté des dames!
Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison enfin, et debout
sur la route, dans sa chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient
jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore la bouche. Le mal était
fait. Les archers se ruèrent, arrachant les fausses capuches, déchirant
les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans prendre haleine:
--Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les gens de guerre et
Pille-Cœurs par les pucelles; Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le
sang, sur le ventre des cadavres; Cabot-Chacal, gourmand de viande
humaine; Musehault, qui mit le feu à une bergerie de Bénédictines pour
se donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en cornette
de nuit, et le double Ogier-Pompée, qui vola dans la ville de Laon le
coffre communal tout retentissant de monnaies bourgeoises!
--Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les sur vos épaules pour
les porter jusqu’à la prison! hurlait le chef des archers parlant à ses
compagnons; car, d’avoir été dupé, le mettait en une grande colère.
Mais, toi-même, qui es-tu? demanda-t-il au sire de Pierrefeu.
--Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, mais un homme que les moines
de Saint-Gorgon pendirent par les aisselles au plus haut peuplier du
chemin.
--C’est donc que tu méritas ce supplice par quelque vol ou quelque
meurtre. A la prison, avec les autres!
Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, fut hissé sur un dos
d’homme d’armes--tel un coffre sur une mule--tandis que la damoiselle
Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes sur l’herbe et les
fleurs de la route; celles-ci crurent que c’était déjà la rosée du
matin.
CHAPITRE X
LA DAME AZALAÏS
Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse d’un vavasseur
d’Avignon, eût été muée en oiselle par la magie de quelque nécromant, ce
n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette caille;
tant elle était, de tout son corps, mignonne et en bon point. Mais un
tel change eût été le plus fâcheux du monde: vu que, volatile devenue,
elle n’aurait pas été aussi savoureuse ni aussi doucement fondante sous
la dent d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi l’être sous les
lèvres d’un amant. Aucun spectacle, en vérité, n’eût valu celui de la
considérer, ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des champs. Ce
n’était point qu’elle portât de riches habits, ni qu’elle eût sur la
tête un bonnet de samit emperlé ou un chaperon de fleurs; c’était, au
contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet (mais une coiffe
naturelle de jolis cheveux frisottants), ni robe de satin, ou cotte de
velours, (mais une chemise dont la toile était si fine qu’on aurait pu
voir au travers l’aile diaphane d’une libellule); et croyez qu’il y
avait, derrière cette transparence, de bien plus belles choses: une
gorge pareille à une double pomme de neige, un ventre rondelet, des
hanches bien saillantes, et des cuisses un peu trop grasses, ce qui
n’est point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion d’en caresser
de telles. Ainsi habillée,--je dirais déshabillée, si le mot vous plaît
mieux,--la dame Azalaïs était assise, non loin d’un lit aux courtines
levées, devant une table où s’éployait, entre des pâtés de venaison,
de-ci, et une assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à point et
parée de ses plumes. Une bonne odeur montait des victuailles, un autre
arome, meilleur, sortait du corps de la dame; de sorte que, convié à un
double festin par le parfum des viandes et le parfum des chairs,
quiconque fût venu là n’aurait donné aucune attention à l’air nocturne,
tout imbu d’âmes de roses, qui entrait par la fenêtre ouverte, avec un
rayon de lune.
Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs avait fait d’aussi
séduisants apprêts pour complaire à son mari, vavasseur d’Avignon;
d’autant que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il n’avait rien
en lui qui pût faire se départir une personne un peu délicate de la
répulsion bien légitime qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était point
lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni qui baiserait la belle femme!
Par une adroite ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au logis
ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant fait savoir, par une lettre
mensongère, qu’un certain neveu, parti dix ans en croisade, et dont il
avait longtemps pleuré la perte, avait reparu tout à coup dans la ville
d’Avignon. L’honnête vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était
excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait pas, malgré son grand
âge, d’être fort amoureux et terriblement jaloux. Maintenant, il
cheminait vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait le
stratagème dont on le dupa, c’était à quoi ne songeait guère la dame
Azalaïs; être battue, le lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu
qu’elle eût été caressée la veille; toute sa pensée allait vers son ami
par amour, auquel elle avait mandé, que tel soir, à telle heure, le
couvert serait mis et la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de
ne guère dormir après avoir beaucoup soupé.
A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à ceux qui plaisent
d’ordinaire aux gentilles femmes; il n’était point de noble race, étant
le fils d’un meunier. Mais la coutume de porter des sacs de farine lui
avait parfaitement renforci les membres; on n’aurait point trouvé dans
tout le pays de Provence un garçon mieux capable que celui-ci de serrer
contre soi, à maintes reprises et sans nul ménagement, une dame sans
jupons, entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, de sa nature,
était peu encline à se laisser ravir par les courtois hommages et les
précieuses galantises dont se piquent les nobles hommes et les clercs;
il lui fallait, pour être contente, qu’elle eût lieu de l’être en effet;
si elle en avait su l’histoire, elle aurait fort approuvé cette
princesse qui dit un jour, au grand scandale de toutes les dames
présentes, qu’un chevalier ne vaut rien s’il ne vaut au moins son
cheval.
Cependant, assise devant la petite table, non loin du lit où il n’y
avait qu’un coussin de tête,--car il suffit d’un seul oreiller pour deux
personnes qui n’ont point l’intention de se tourner le dos,--la dame
Azalaïs, de ses ongles menus, battait la nappe, avec un air
d’impatience. Il était fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas
encore arrivé! Qui pouvait le retenir? S’était-il arrêté à courtiser
sous la saulaie quelque fille paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le
message? Elle se sentait fort dépitée; s’il fût entré à ce moment, elle
n’aurait pas manqué de le battre, en se laissant embrasser. Et le temps
s’écoulait, un temps qui aurait pu être si bien mis à profit. Quoi?
l’ingrat ne paraîtrait-il pas? Aurait-elle envoyé pour rien son mari à
la rencontre du neveu revenu de Terre-Sainte? Cela ne servirait à rien
qu’elle eût préparé ce bon repas où l’amour aurait pris appétit, qu’elle
eût, pour éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons, laissé
choir la cote et la robe, qu’elle fût là enfin, si blanche et presque
nue, pareille à une fleur sans feuilles?
Des rages la prenaient, elle avait envie de casser le hanap où il aurait
bu, de plumer la gelinotte qu’il aurait mangée; pour un peu elle eût
déchiré des dents et des ongles--oh! le triste emploi de ces mignonnes
mains et de cette amoureuse bouche!--les draps du lit qui s’ouvraient
avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit tout espoir de voir
l’attendu. C’en était fait! elle dormirait seule. Toute seule hélas. A
se voir si jolie partout, avec sa gorge pareille à une double pomme de
neige, son ventre rondelet, ses hanches bien saillantes, et ses belles
cuisses dont jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour grasses
qu’elles fussent, il lui venait plus de colère encore. Hélas! hélas! si
charmante et toute seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop
inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être regretté que le
vavasseur fût parti pour Avignon, que le mari ne fût point là, à défaut
de l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable d’avoir été si
doucement remuée par de si doux désirs, de s’être crue si proche de la
plus chère joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la chimère des
rêves! La dame Azalaïs était fort attachée aux réalités. Que faire
cependant? Se coucher, s’endormir. Quel ennui! et comme elle dormirait
mal. Lentement elle s’approcha de la couche, et, tandis qu’elle songeait
encore aux baisers dont elle était frustrée, elle souleva l’une de ses
jambes, mit un genou sur le bord des draps, en soupirant...
Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on pousse et de meubles qu’on
renverse! Avant qu’elle eût retourné la tête,--tant l’attaque fut
prompte!--Azalaïs était saisie entre des bras vigoureux, qui n’avaient
point de manches! Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme sans
aucun vêtement, la couvrait de caresses, et elle ne pouvait s’en
plaindre, à cause d’une bouche qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait
été grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a rien de plus certain.
Mais cet inconnu lui paraissait si bien fait, avec une peau si douce, il
avait une façon de baiser si mignarde dans son emportement, que bientôt,
si elle avait pu dégager ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un
cri, qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais été fort capable
de résistance, il ne se passa qu’un bien court moment avant celui où
l’inconnu lui prouva que le fils du meunier n’était pas seul capable de
bien serrer contre soi une dame sans jupon, entre les fins linceuls du
lit.
Ce fut seulement deux heures plus tard que la dame Azalaïs se trouva
assez parfaitement remise de son étonnement et d’autres émotions pour
faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il avait une façon insolite de
s’introduire dans les logis, et pour lui témoigner son déplaisir des
libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec elle, en chemise.
Mais elle n’insista qu’assez peu sur le dernier point, jugeant sans
doute qu’il lui serait difficile de faire croire à ce mécontentement,
après les tendres aveux de satisfaction, très clairs quoique muets,
qu’elle n’avait pu, à diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit
surtout de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par la fenêtre, sans
habit d’aucune sorte, et de l’état qu’il tenait dans le monde et du nom
qu’il portait.