des bras, des mains, des jambes,--pour s’être hissé le long des
murailles,--surgit hors du puits dans une grande clameur, et, debout,
les pieds sur la margelle, nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique
regardait la foule d’un tel air qu’elle recula comme devant l’apparition
d’un archange.
--Bêtes brutes! cria-t-il parlant au peuple, êtes-vous donc des chiens
que des renards instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux qui vous
abusent, navrerez-vous celui qui ne saurait tromper? Ce que sont ces
hommes, je vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre misère
qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils sont forts, et votre
maigreur les engraisse. Pour qui moissonnez-vous, paysans? Pour qui
commercez-vous, bourgeois? Pour qui travaillez-vous, artisans? Pour eux,
non pour vous. Que possédez-vous qui ne leur appartienne? Votre pain,
ils le volent; votre argent, ils le mendient; vos filles et vos femmes,
ils les caressent; vous baisez sur vos grabats le rebut de leurs
cellules! Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant guère, afin
qu’ils se prélassent dans leur fainéantise, repus comme des porcs sacrés
à qui l’on porte des offrandes! Pour ce qui est de leurs oraisons,
croyez que si Dieu les entend, il les méprise, ces menteuses aux mains
salies de lucre, aux bouches graisseuses de victuailles; et mieux
vaudrait pour vous d’être recommandés à la divine justice par des hyènes
qui l’imploreraient en joignant leurs griffes, avec des gueules puantes
encore de viandes mâchées!
Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère de Bénignus Spagnuolo,
c’était bien cet impudent discours.
--Point de quartier! hurla-t-il, la sainte abbaye ne saurait être lavée
de ce sacrilège que par tout le sang du réprouvé!
Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, malgré une belle résistance,
était saisi, foulé aux pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent
bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui s’acharnerait un peuple
de vautours; et il songeait, en proie à cette foule, que les gens sont
peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent point.
Mais, parmi tout le tumulte:
--Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous bien de lui faire du mal.
Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, la face fraîche
comme une rose sous la cuculle de lin; comme nul n’ignorait à quel
point, pour sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de l’abbé,
les plus enragés tourmenteurs interrompirent leur besogne, demandant:
«Quoi?» de l’œil et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire.
--Achevez! s’écria Bénignus Spagnuolo, de qui la fureur ne s’était point
calmée.
Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart:
--Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou soit épargné.
--Eh! pourquoi, je te prie? interrogea l’abbé, s’adoucissant un peu.
N’as-tu pas entendu?...
--J’entendis, certes, mais entendre n’empêche pas de voir.
--Eh bien! tu vis un homme tout nu!
--Justement! dit le moinillon en éclatant de rire, et vous conviendrez,
je pense, qu’on ne saurait rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau
l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, non, fût-il abbé, qui aurait
la peau si blanche.
--Que peut faire cela?
--Ah! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr que, si on le maltraite,
je vous en garderai une longue rancune; même il se pourrait bien que
j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins d’Avignon, dont le
prieur, bien souvent, me pria d’une visite.
Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi troubler grandement le
vénérable Bénignus Spagnuolo, car, baissant la tête et d’un air
gracieux:
--Non, non, n’y va pas! dit-il, je ferai à ton gré, bien qu’il m’en
coûte fort.
Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il avait réfléchi; qu’une
inspiration de l’Esprit Saint était descendue en lui; que Dieu ne
voulait pas la mort du pire pécheur, que le mieux était de laisser aller
ce malheureux; abandonnant au ciel, qui nous juge tous, le soin de
châtier tant d’arrogance. En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu fut
debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction d’échapper à un tel
péril, et, craignant que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se
disposait à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui vint--ce fut une
fâcheuse idée--de remercier le joli moine auquel il devait son salut.
--Beau fils, dit-il...
Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les yeux, gonflant les narines
à la façon d’un gourmand qui hume une caille grasse, cuite à point sur
un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait même dans l’ombre: «Il y a
une rose ici», l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une femme
sous la cuculle du moinillon.
--Beau fils? reprit-il, non pas, mais, plutôt, belle...
Il s’interrompit encore, songeant que c’en était fait de lui s’il
irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon par une imprudente franchise.
Mais il se souvint du serment juré devant les dames!
--Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un éclat de rire, et je ne
voudrais pas d’autre enfant de chœur pour dire la messe d’amour!
L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que toute sa trogne lui avait
coulé sur la face! A la vérité le cas était grave; la présence dénoncée,
en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien dodue de la gorge et des
reins, avait de quoi nuire à la belle renommée des camaldules et de leur
digne prieur; déjà des curieux s’approchaient, observant le joli
moinillon, qui, fort troublé, tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait
sous le froc ses pieds nus, trop petits.
--Mes frères! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant à son troupeau de
moines, point de grâce pour le blasphémateur qui s’obstine en ses
mensonges! Emportez-le dans la salle du chapitre afin qu’il soit jugé et
condamné selon l’énormité de ses crimes!
Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre le Véridique, à travers
la foule, fut enlevé vers le cloître par les obéissants camaldules; et,
derrière eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous pas que
l’abbé fit preuve en cette occasion d’une très grande sagesse? Il arrive
souvent que les coupables, dans l’intention de se justifier, ou par
inspiration diabolique, disent des paroles qui ne sauraient être
entendues de tous sans scandale; au surplus, le vénérable Bénignus
Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de haute et basse justice,
n’avait que faire d’être aidé par des vilains pour venger l’honneur de
la communauté; il se trouvait dans l’abbaye une chambre de torture qui
laissait peu de chose à désirer; et, pour ce qui était des bourreaux, on
n’en chômerait point.
CHAPITRE VII
CE QUI TOMBE DE L’ARBRE
Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, grimpant aux arbres, se
hissant, là-bas, vers les monts dont les cimes luisaient encore blanches
de neige sur une bande d’azur, ceux qui faisaient la quête du chevalier
disparu, arrivèrent en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils
étaient grandement las des jambes, et, dans leurs cœurs, fort
découragés, pour avoir pèleriné depuis le matin, sans prendre aucun
repos et sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant espoir.
Seul, Francolin, qui, au temps de sa libre jeunesse, avait fait de bien
autres courses sur les pentes roides des vals et les pierrailles des
torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos encore, marchant devant
les autres en une régulière ondulation de sa fourrure qui lui glissait,
eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni retard, la lourdeur
douce de ses plantes. Mais Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas
qu’il faisait; il ne savait qui pesait le plus, de la bosse qu’il
portait par derrière ou de la bosse qu’il portait par devant, les
jugeant toutes deux singulièrement incommodes. Mariotte se sentait les
membres rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier de
Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en bois de cornouiller; pour ce
qui était de la damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en son
habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, vous eussiez cru voir un
roseau déraciné, cassé en deux, que le vent pousse et qui va choir.
Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel chemin suivre; même
connaissant la bonne voie, ils n’auraient pu s’y engager, étant tous,
hormis l’ours, à bout de forces.
--Hélas! dit Hughette, je ne saurais me soutenir davantage; si je ne
m’assieds, je mourrai de lassitude.
--Ouf! geignit Pistoletta en tombant sur le bon Francolin qui
complaisamment s’était couché et dont le pelage fut une très molle
couche où son maître, à peine étendu, ronfla.
Mariotte, comme une qui n’est point habituée aux lits de plume,
s’accommoda vite d’une fosse pleine d’herbes et de pierres; seulement,
elle tira de son corsage quelque chose de blanc, qui avait l’air d’un
linge plié, et s’en fit sous la joue un carreau qu’elle baisa deux ou
trois fois avant de clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel
plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de ses lèvres?
Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied d’un peuplier très haut
qui s’érigeait dans l’ombre, ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause
du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, à cause aussi de la
peur qu’elle avait. Pour une personne qui jamais ne sortit, sinon bien
accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se coucha jamais sans
avoir regardé sous son lit, c’était une chose terrible de se trouver
seule de la sorte,--eh! oui, seule, les dormeurs sont absents,--dans ce
lieu vaste couvert de ténèbres. Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa
gauche, n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses murs où ne
luisait aucune fenêtre et qui semblaient de la nuit plus épaisse; il
sortait de cet amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, qui
menaçait; si les mauvais enchanteurs dont parlent les Chansons
existaient en effet, c’était dans de telles demeures, méchantes comme
eux, qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, des bouquets
d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la plaine, remuant sous le vent des
murmures que déchirait le cri de quelque orfraie; certes des bêtes
cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, rôdaient à travers les basses
branches, rampaient vers les lisières; des yeux horribles, en un
grincement de dents affamées, allaient s’allumer peut-être hors de ces
ombres, là-bas! Tout à coup Hughette faillit pâmer dans un frisson: elle
avait vu, sous un rayon de lune, des formes, non d’animaux, mais
d’hommes, débusquer du plus proche hallier, avec une lueur dure au
front, et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut appeler,
réveiller ses compagnons; elle n’avait pas de voix, n’ayant pas de
souffle. Puis, elle se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus rien.
Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des gens des troncs d’arbres,
courbés par la brise et mouvant, comme des bras, leurs branches. Elle ne
songea plus qu’à ce beau seigneur en péril, dont elle faisait la quête.
Ah! qu’était-il advenu de lui? le rejoindrait-elle avant qu’on l’eût mis
à mal? Sans doute, jeune comme elle était, elle avait bien peu de force,
et si elle avait voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, c’eût
été le combat d’une alouette contre une bande de gerfauts: n’importe,
pour défendre Pierre le Véridique, elle se connaissait capable des plus
hasardeuses bravoures; et, s’imaginant qu’il était là devant elle, en
proie à de méchants ennemis, elle tendait ses frêles petits bras,
qu’elle jugeait terribles...
Elle eut peine à retenir un cri! Sur sa main tendue elle avait senti
comme une large goutte, de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par
instinct le bras et baissant la tête vers la place mouillée, elle vit
sur sa peau une obscure rondeur qui fluait en un filet mince. Une autre
goutte lui tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle coula; une
autre, épaisse et tiède, sur les lèvres! et les gouttes ne cessèrent
plus de choir, pareilles à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La
damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre l’arbre, ne sachant
quelles étaient sur elle, autour d’elle, ces mystérieuses larmes; mais,
sous un rayon de lune glissé d’entre les nuages:
--Douce mère de Dieu! c’est du sang! s’écria-t-elle.
Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, accoururent; la
fille et le bouffon demandant: «Qu’arrive-t-il? Pourquoi clamez-vous,
beau sire?» et l’ours en des grognements le demandant aussi.
Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à reculons, avec l’air
d’une folle qui a peur, ne sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée
vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait dans la lueur nocturne!
C’était un pendu balancé par le vent; à côté de lui, perché sur une
branche, un corbeau attendait.
--L’Homme tout nu! gémit la Mariotte. Aïe! le pauvre, si joli, qui le
brancha de la sorte?
La damoiselle des Perleries, entendant cela, se laissa choir sur le sol,
pâmée, en un soupir d’oiseau.
Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, écarquillait les yeux
vers la pointe lumineuse de l’arbre.
--Par le pied-bot du Malin! c’est Pierre le Véridique, en effet.
--Hi! hi! penses-tu qu’il est mort? demanda Mariotte.
--Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne grouille guère; il se peut
qu’il vive encore, étant pendu non par le col, mais par les aisselles au
moyen d’une bonne corde nouée en haut de l’arbre.
--Est-il donc des gens assez méchants pour faire du mal à un homme aussi
bien fait! Ah! Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent.
--C’est que la corde tendue par le poids du corps lui déchire la peau.
Le signe est bon, les trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous
le sauverons.
--Sauve-le, mignot de mon cœur!
Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau tiré de sa ceinture,
courut au peuplier, les bras ouverts; Mariotte comprit qu’il voulait
grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais s’il convient à un
bouffon, de qui c’est le métier de prêter à rire, d’avoir une bosse sur
l’estomac, une telle rondeur, quand elle n’est point médiocre, peut
causer de la gêne en plus d’une rencontre. Cette fois, Pistoletta eut
bien de quoi se repentir que la nature l’eût fait semblable au poète
Œsopus; vu que, par l’empêchement de sa bosse, il ne put embrasser le
tronc.
--Donne-moi le couteau! dit la Mariotte. Ce que tu ne saurais faire, je
le ferai, si Dieu m’aide. Maintes fois, étant garcette, je me hissai à
travers les branches pour dénicher des oiseaux qui ne valaient pas
celui-ci.
Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, d’une fort agréable façon,
elle ne laissa point d’accoler l’arbre; d’abord, elle s’éleva sans trop
de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée; hélas! après deux
ou trois efforts, elle retomba glissante, et, jugeant qu’elle
n’atteindrait jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se mit à
pleurer, les poings sur les yeux, comme une désespérée.
--Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, dit Pistoletta, ou une
hache pour l’abattre.
--Eh! nous n’avons ici pas plus de hache que d’échelle.
--Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec des tours carrées.
C’est, je pense, l’abbaye de Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes
moines; ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un pécheur qui s’en va
mourir sans s’être avec Dieu réconcilié.
--Hâtons-nous donc! dit-elle.
Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une voix, qui descendait de
l’arbre, parla languissamment:
--Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous d’implorer les
camaldules de Saint-Gorgon, car c’est par eux que je fus condamné, pour
n’avoir point menti, à rester branché dans cet arbre jusqu’à ce que mort
s’ensuive.
La voix s’éteignit comme celle d’un homme qui retombe en défaillance.
Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, Pistoletta, secoué de
colère, frappa du pied, non sans quelque juron.
--Quoi! faudra-t-il laisser périr ce jeune seigneur si fidèle à son
serment?
En effet, tout espoir semblait perdu; il était bien probable que si
l’Homme tout nu disait la vérité désormais, ce serait dans l’autre
monde.
Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, grogna doucement,
comme un ours qui voudrait qu’on fît attention à lui.
--Quoi donc, mon fils? demanda le bouffon.
L’animal dodelina de la tête, pour répondre «tu vas voir», s’approcha du
peuplier, se dressa sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans
l’écorce, commença de grimper aussi facilement qu’une coccinelle à un
fétu. «Va, va, joli damoisel! je te baiserai le museau si tu débranches
l’Homme tout nu,» disait Mariotte, tapant des mains; et Pistoletta
disait: «Ah! les bonnes noisettes que croquera Francolin s’il tire de
péril Pierre le Véridique!» Mais l’excellent ours n’avait pas besoin de
tels encouragements, étant une bête désintéressée, qui faisait le bien
pour le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime de l’arbre, qui
plia sous le poids, il eut tôt achevé, la tête entre les branches, de
couper avec ses dents la corde. «Aïe! le beau seigneur se rompra quelque
membre, en tombant de si haut!» pensait Mariotte, qui eût été fort
marrie apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas été sauvé tout entier.
Francolin réussit avec beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir! A
peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, commençait-il de glisser
entre les feuillages, que l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son
échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, se cramponna, des
doigts, aux rudes poils; et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent
pas d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses feuilles sous la lune,
comme se réjouissant de ne plus être une potence. Une noirceur tacha le
ciel, c’était le corbeau, s’envolant.
Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût pas manqué de se
jeter sur le sire de Pierrefeu qui gisait, les yeux clos, et de le bien
baiser en signe de satisfaction; même, qu’il fût tout nu, ne lui aurait
pas semblé un empêchement aux caresses; mais la damoiselle des
Perleries, ayant peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie
entre le seigneur et la fille servante; elle n’aurait pas fait plus
adroitement si elle avait eu le dessein de les séparer. Imaginez
pourtant qu’elle ne songeait point à cela! Tout entière, elle était
occupée par le contentement de voir détaché de l’arbre celui dont elle
faisait la quête. Quand Pistoletta l’eut assurée, ayant tâté le corps,
que Pierre le Véridique n’était point dangereusement navré, elle eut,
avec de petits sanglots, de petits rires fous qui montraient bien à quel
point elle était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant
embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi qu’elle avait promis;
Francolin paraissait prendre beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant
conscience de les avoir bien méritées.
CHAPITRE VIII
BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS
A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être assez inquiet encore.
Loin de toute habitation, sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à
attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette solitude, d’un blessé
qui ne sortait point de syncope et qui, même reprenant pensée, serait
trop faible pour marcher un seul pas? De le porter,--l’eussent-ils pu,
eux fatigués,--jusqu’au château de Romanin, il ne pouvait être question;
vu que les seigneurs et les dames, courroucés contre le Véridique,
n’eussent point failli à le maltraiter cruellement. De sorte que le
bouffon, pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre; avec
de petits coups sur sa bosse comme s’il en eût voulu faire sortir
quelque ingénieuse idée:
--Eh! eh! nous sommes en une terrible malencontre, disait-il, et je ne
sais point qui nous en tirera.
--Par la Mort-Satan, ce sera moi! clama une voix rauque dans un
grincement de ferrailles, tandis que, se dressant du fossé où sommeilla
Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de bronze et de qui les
cottes de mailles reluisaient sous la lune comme des peaux de
couleuvres.
Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils portaient des frocs de
moines, que soulevait le vent.
Qui fut bien effrayée? la damoiselle Hughette des Perleries;
certainement, c’étaient là des turlupins qui les guettaient depuis
longtemps peut-être; elle se souvenait des formes vagues avec une lueur
de métal au front, qu’elle avait cru voir naguère à la lisière du bois;
et elle n’aurait pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur
évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette tendresse, victorieuse de la
crainte, qui fait qu’une oiselle, voletante sur les branches,
n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche.
Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que peu de surprise.
--Bon! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée qui sort de dessous
terre?
--Pour t’accoler, la fille!
--Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal aussi?
--Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait? dit Ogier en un grand rire;
car, enfin, la Mariotte a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien
oublier quelques-uns.
--Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces frocs sur le dos? Êtes-vous
donc entrés dans quelque cloître pour y faire pénitence?
--Non point, répondit Crokesos; seulement, depuis que le viguier
d’Avignon fait vaguer de nuit et de jour, à travers monts et plaines,
des hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons volontiers en
religieux, afin d’imposer le respect à ces incommodes gens d’armes.
--Voilà qui est bien imaginé.
--Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, dit Crokesos, je ne manque
jamais de leur donner ma bénédiction.
--Moi de même, dit Musehault.
--Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au chaton de ma bague la dent
de Saint-Gorgon, une sainte relique, que je pris à la mâchoire d’un
loup.
--C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, approuva Ogier-Pompée.
Mais, si vous rencontrez un seul archer, quelle conduite tenez-vous,
bons compagnons?
Crokesos répondit:
--D’un coup de poing je lui romps la tête, avec tant de grâce que jamais
je ne l’ouïs se plaindre.
Et Pincedès:
--Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant l’oreille de l’autre, en
manière de plaisanterie.
Et Musehault:
--Je le saigne d’une entaille au cou, puis, tandis qu’il voit couler son
sang, je l’amuse d’un petit air de flûte.
--Vous êtes dignes de m’avoir pour chef! s’écria glorieusement
Ogier-Pompée. Mais toi, Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que
fais-tu?
--Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable sourire.
Pensez que la demoiselle des Perleries fut épouvantée d’entendre une
telle parole. Elle se demandait, non sans frissonner, si ces monstres
n’auraient point envie de manger l’Homme tout nu; d’autant que là,
couché sur les herbes, il était si blanc de peau et si délicatement
gras.
Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée:
--Sire, nous perdons temps. Est-il véritable que vous vouliez nous venir
en aide?
--Que ce fût notre intention d’abord, je ne l’oserais dire; peu de gens
ont été autant que vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce que,
blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune gentilhomme que votre ours
débranchait, disposez de moi pour son service; si je n’étais au monde,
il n’y aurait point de paladin aussi valeureux qu’il est, et il me plaît
d’être généreux envers qui m’égale.
--La courtoisie est ton seul défaut! grogna Cabot-Chacal.
--Elle est ma plus haute gloire! C’est elle qui me rend digne d’avoir
été accolé chevalier, en rêve, par le divin preux Roland.
--Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit le bouffon.
Connaissez-vous quelque retraite sûre où transporter le blessé et lui
donner des soins?
--Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier à Musehault. Il s’entend
en médecine comme les plus savants mires, et, de se promener dans les
bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, il a retenu l’art de
connaître les herbes qui guérissent de tout mal. Musehault, mon fils,
qu’augures-tu de l’homme ici couché?
--Par saint Côme et saint Damien, qui sont les patrons de la médecine,
il n’a point tant de mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, il
reste encore étourdi; dès qu’on lui aura fait boire cinq ou six tasses
de bon vin épicé...
--Oh! la belle ordonnance qui ne déplairait pas à un homme sain.
--Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous l’Homme tout nu?