Elle avait à peine fini de dire, que toute la croisée se rompit en

éclats sous un plus rude effort de la bête; et dans la chambre

roulèrent, après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, deux

formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une qui était un grand ours

brun des Alpines, et un petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap

écarlate.

Le nain fut tôt debout.

--Par la nicquenoque de saint Guodegrin! j’ai failli me rompre les os,

dit-il en rajustant son bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des

clochettes; c’eût été grand dommage si, dans la chute, ma bosse qui est

fort belle m’était rentrée entre les épaules. Mais quoi! les portes du

château étant closes à cause de l’heure matinale, les moyens

n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, damoiselle; il est fort heureux

que Francolin, qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de me

cramponner aux poils de son échine, tandis qu’il se hissait le long des

murailles feuillues. Ah! le joli garçon! Tiens pour certain, mignot, que

j’irai te cueillir en récompense des mûres des bois, dont tu te montres

si friand, et des avelines vertes; mais j’en briserai les coques pour

que tu ne risques point de t’ébrécher les dents.

En même temps, le bouffon de Romanin caressait, derrière l’oreille, le

pelage de l’ours familier, qui témoignait sa satisfaction par un

va-et-vient ronronnant de sa tête baissée et par des clignements d’yeux.

Car Francolin était la meilleure bête qu’on puisse trouver. Pris tout

jeune aux dardières, il ne gardait point rancune aux gens de l’avoir lié

de cordes ni de lui avoir traversé, d’une bisaiguë, la chair; il

s’accoutuma très vite à vivre parmi les hommes sans leur nuire, rôdant

autour des cuisines, dont l’odeur lui semblait agréable, consentant à

faire des cabrioles ou d’autres tours en échange de quelque bon morceau;

il avait même des câlineries remarquables pour les dames et les

chambrières du château, se frottait contre elles, volontiers, relevait

quelquefois, par jeu, du bout de son museau, le bas de leurs jupels où

il trouvait peut-être une odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à

l’égard du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, ne le quittant

guère, l’écoutant avec un air de comprendre,--et de fait, il le

comprenait sans doute,--répondant en des grognements tendres. Une seule

chose mettait Francolin en colère: il ne pouvait souffrir que, même en

riant, quelqu’un l’appelât «Vilaine bête!» Probablement il se croyait

joli. Si, par malheur, une personne discourtoise lui jetait ces paroles,

il ne se connaissait plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes

de derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien endentée, dans une

intention inquiétante d’étouffement et de morsure! Mais, lui connaissant

cette susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, on se gardait

bien de lui reprocher sa laideur, le cajolant au contraire de toutes

sortes de jolis mots, comme: «Viens ici, mon petit œil! ouvrez votre

bec, roitelet!» ou encore: «Ah! qu’il est bien fait, et n’est-ce pas

qu’une fille aurait plaisir à danser la gaillarde avec un si gracieux

damoiseau?» Au moyen de ces concessions, on obtenait de lui tout ce

qu’on voulait. Dans les allées du verger, les garçonnets et les

garcettes se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon ours, qui se

retournait à demi pour lécher leurs pieds nus.

Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant le bossu:

--Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à me faire connaître?

--Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de Pierre le Véridique, ne

l’écouteriez-vous pas avec plaisir?

--Ah! si tu en sais, parle vite!

Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi qu’une dévote vers une

image de saint, mais les baissant, non les haussant, tant Pistoletta

était petit de taille.

Il ne put s’empêcher de sourire à cause de cette ferveur; ce dont la

damoiselle se montra un peu décontenancée; car elle sentait bien, pour

ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie à montrer tant de

zèle à l’endroit d’un jeune homme de belle mine, une seule fois aperçu.

--Eh! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de rougir, damoiselle; il

n’y a point de mal à éprouver de la charité pour un personnage comme est

celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon amitié par son

attitude altière et par son franc parler; et je pense que je l’aime déjà

à l’égal de Francolin.

L’animal ne montra point de jalousie en entendant cela, et s’il grogna,

ce fut très doucement, comme un ours qui approuve.

--Eh bien! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle.

--J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que je les ai, je les donne.

Un peu avant le jour, comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller

vers la ruchée où nous faisons de coutume notre premier repas,--car

Francolin n’est pas moins gourmand de miel que friand de mûres!--je vis

venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme une à qui est arrivé

un grand malheur. «Bon! n’est-ce pas Mariotte?» pensai-je.

--Mariotte?

--La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une fort grasse fille dont ce

serait médire de prétendre qu’elle ne fait point tout ce qui convient

pour achalander l’auberge de son maître; quand elle se trouve devant la

porte, la chemise bien pleine et clignant de l’œil aux garçons qui

passent, on s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle enseigne.

Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, lui demandai pourquoi elle

avait l’air si tourmenté. «C’est, me répondit-elle, pour l’amour d’un

homme tout nu!»

--Tout nu! répéta en rougissant Hughette des Perleries.

--Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je n’en doutai pas. Sans perdre

de temps, je la priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit

point, étant fort parleuse de son naturel. Mais pour ce qui est de tout

vous répéter, je n’oserais: la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de

rire, non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons peu

réservés dans leur langage, tient maintes fois des propos dont

s’offenserait une prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier elle

s’échappa de l’auberge où le tavernier de Saint-Rémy la tenait enfermée

par male jalousie, et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme sans

chemise surpris dans la forêt, s’en vint à Romanin où on l’avait,

disait-on, conduit.

--Eh! quel besoin avait-elle de le voir?

--Dites: «De le revoir.»

--Elle le connaissait donc? Par quelle aventure, je te prie?

--C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons que j’ai dites.

--Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans un peu d’impatience.

Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du tout cette Mariotte, qui

avait connu Pierre le Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire.

--Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on ne permit pas à une telle

pauvre fille d’entrer dans le château. Force lui fut d’attendre sur la

route, espérant de voir l’Homme tout nu, au moment qu’il sortirait. Ce

fut une très longue attente, jusqu’aux premières étoiles; mais elle

était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût retrouvé.

--Voilà une étrange obstination!

--Apparemment il lui avait laissé un bon souvenir.

--Achevez, dit Hughette en frappant du pied comme une petite fille en

colère.

--Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le porche du château, et

des hommes se ruèrent au dehors, qui portaient un autre homme sans

vêtements et se débattant avec des cris.

--Ah! les cruels!

--Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle espérait.

--Cela n’est pas possible! Comment l’eût-elle pu reconnaître, puisqu’il

avait, je m’en souviens, la tête dans un sac?

--C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je présume, du visage

seulement; on ne saurait la blâmer si, en certaine rencontre, elle

baissa les yeux, par modestie, ou pour quelque autre raison.

--Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière! Mais que fit-elle, ayant

reconnu le jeune seigneur si méchamment traité?

--Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux pieds des tourmenteurs.

Comme vous pensez, ils ne tinrent nul compte de telles prières; et

ceux-ci disant: «Il faut le mettre à mort!» ceux-là: «Noyons-le dans le

ru;» un troisième opinant: «Que ne le jette-t-on dans le premier puits

trouvé? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa place,» ils le mirent,

lié de cordes, en une carruque qui se trouvait là par fortune.

--Et l’idée ne vint point à cette folle fille de suivre la voiture?

--L’idée lui en vint. Tant que purent courir ses jambes, et qu’un

souffle lui resta, elle ne perdit point les traces des ravisseurs, si

rapide que fût l’allure des chevaux de la carruque. Mais, enfin, lasse,

près d’expirer, elle se laissa choir sur la route, où elle fut longtemps

comme morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna vers Romanin,

afin d’implorer secours,--non pour elle, la pauvre!--et me conta son

histoire en pleurant; ne sachant rien, sinon que l’Homme tout nu est en

très grand péril et qu’on l’a emporté sur la route de Saint-Gorgon.

--Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria Hughette des Perleries,

moi qui le sauverai! Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit

prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois arrivée en sa présence;

plus d’une damoiselle commença et acheva la quête d’un chevalier qui

n’était point digne d’un tel soin autant qu’est celui-là. Ce n’est

point, ajouta-t-elle, une pâle rougeur à la joue, que je me sente

quelque tendresse pour Pierre le Véridique...

--Oh! que non! dit Pistoletta, pendant que l’ours, dodelinant de la tête

et retroussant la babine, avait comme un air de rire.

--Mais je porte un cœur enclin à la justice; je ne saurais endurer la

pensée qu’on a causé dommage à un loyal seigneur pour la seule faute,

qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à son serment.

--A la bonne heure! Quant à ce qui est de se mettre en quête, je n’y

contredis point; et, si vous l’avez pour agréable, nous vous

accompagnerons, Francolin et moi; il y a longtemps que nous avons formé

le dessein de voir du pays. Pour les trop connaître, les gens de ce

domaine ne me donnent plus à rire; je suis curieux de renouveler ma

gaieté à d’autres sots et à d’autres sottises. Hâtons-nous donc de

déloger, avant que soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne

verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, ajouta le bouffon d’un

air qui cachait mal quelque malice, vous semble-t-il séant de courir les

aventures en cette robe de samit broché, qui vous ferait tôt connaître

pour une fille de haut rang?

--Ah! dit Hughette en un soupir, il me faudrait un habit de servant

d’armes ou un habit de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant

point?

--Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le demande à Francolin.

Et, se tournant vers l’ours:

--N’entends-tu pas, mignot? ne saurais-tu trouver quelque costume de

jeune garçon pour la damoiselle Hughette?

Assurément une telle demande eût été pour surprendre et pour inquiéter

bien des gens. Le bon animal ne s’en montra aucunement troublé; il alla

vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant sur l’appui de la croisée,

baissa sa tête en dehors, tira d’entre les branches du rosier une

corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours se fut retourné, un

costume de cuir et de drap, fort galant, avec des estiviaux et un

frontal orné d’une aile de faisan.

--J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de rire, que Francolin nous

mettrait hors d’embarras. Eh! eh! c’est, me paraît-il, un habit de page

de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien s’accommoder.

--Ah! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un merci. Mais qui t’avait

fait penser à cela?

--J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, qu’ayant le cœur enclin

à la justice, vous ne laisseriez point sans secours un loyal seigneur à

qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous vite; il me semble

que j’entends déjà dans les chambres voisines des pas de dames

éveillées.

En emportant les hardes, Hughette des Perleries avait disparu dans une

cellule ouverte à côté du grand lit; elle ne tarda pas à revenir, serrée

dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa sveltesse, coiffée du

frontal où tremblait une aile rouge et dorée; quiconque l’eût vue, si

gracieuse en cet habit, aurait de grand cœur regretté qu’un tel joli

garçon ne fût pas une fille. A vrai dire, elle se sentait confuse, le

plus qu’il est possible, serrant les genoux, n’osant poser le pied, les

mains çà et là avec un air de chercher la jupe. Le cœur lui revenait à

la pensée de la belle entreprise où l’engageait son amour de la justice.

--A cette heure, dit le bouffon, ne perdons plus le temps.

Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle était close.

--Hélas! dit la damoiselle, j’avais oublié que ma marraine hier soir

m’enferma dans cette chambre, à double tour.

--Hum! ceci n’est point pour avancer les choses. Car vous faire sortir

par où nous sommes entrés, il n’y faut point songer.

--Quoi! ne pourrai-je donc point m’échapper? dit Hughette presque

pleurante.

--Ne vous désolez point, damoiselle; rien n’est désespéré, puisque

Francolin est là.

Puis, s’adressant à l’ours:

--N’entends-tu point, mon mignot? ne saurait-on, sans clé, ouvrir cette

fâcheuse porte?

La bête s’approcha, leva le museau, regarda la grosse serrure, la prit

entre ses mâchoires, délicatement, et la retira de la boiserie

craquante, avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche une

noisette du buisson.

--Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, Francolin n’est-il pas

aussi bon serrurier qu’il s’est montré habile tailleur?

La porte poussée, ils suivirent le long couloir où les tapisseries

content aux yeux les aventures du chevalier Perséus, par qui fut sauvée

d’une tarasque à la gueule enflammée, la princesse Andromède, fille du

roi des îles d’Avallon; descendirent l’escalier, qui geignait sous les

pas de l’ours, sans rencontrer personne; traversèrent la salle des

gardes, où les pertuisaniers de fer et d’acier, pareils à des armures

couchées, s’étiraient avec des bâillements; se firent par le portier à

demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte du grand porche et baisser

le petit pont; se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée de

brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent.

--Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours et ce jeune page de

chasse?

--Ah! ah! tu es toujours là, Mariotte? Nous allons faire la quête de

l’Homme tout nu, qui doit avoir bien froid par ce brouillard matinal.

Mariotte joignit les mains.

--Laisse-moi te suivre, je t’en prie!

--Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la faut demander; mon jeune

compagnon est le chef de l’entreprise.

--Sire! s’écria Mariotte, parlant au page de chasse, ne me défendez pas

de partir avec vous!

Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, n’était point sans

éprouver quelque instinctive défiance à l’égard de cette fille servante,

qui avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête dans un sac. Mais,

la voyant si triste, avec des yeux tout rouges d’avoir pleuré, la

damoiselle, attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui leur était

commune:

--Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre plaisir.

C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous les brumes éparses où

cliquetaient les cris des alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des

Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de Mariotte en jupon

rouge, commença, en compagnie du bouffon Pistoletta et de Francolin le

bon ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par les uns Pierre le

Véridique et par d’autres l’Homme tout nu.

CHAPITRE VI

LE PUITS QUI PARLE

Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à un dais de fête, entre

les murs tendus de clair soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la

cour abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable Bénignus Spagnuolo

s’avança vers le Puits du Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon

favori et suivi de cent camaldules qui processionnaient par rang de

quatre, les mains en croix sur le froc, et dodelinant du chef sous le

tremblement de leurs capuches pointues.

Voyant ces beaux religieux, en qui habitait l’Esprit Saint,--et, de

vrai, il n’aurait pu trouver un plus digne logement,--les bourgeois, les

gens de métier, les colons, hommes, femmes, enfants, venus en foule des

villes et des campagnes, churent sur les genoux, si vite et d’un si

parfait ensemble, que volontiers vous auriez pensé qu’une invisible faux

leur avait, d’un seul coup, fauché toutes les jambes; et marchant à

petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, ils se hâtaient

vers les saints personnages, disant des patenôtres, se frappant la

poitrine en manière de pénitence, baisant ou touchant au passage le bas

de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient saisir l’étoffe se devaient

satisfaire d’en humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable au

nez; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle était de moine et non de

rose.

L’abbé s’arrêta,--avec les cent camaldules,--quand il fut arrivé non

loin du Puits; et, le capuchon tombé, il aurait tout à fait ressemblé,

avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit aux vitraux des

chapelles, s’il n’avait montré une trogne étrangement grumelée et

rubéfiée, peu séante à un ecclésiastique; les fidèles agenouillés

pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait dû dire beaucoup de

messes, sans rien laisser au fond du calice; en quoi ils ne se

trompaient point, car aucun religieux ne mettait plus de conscience que

lui dans l’accomplissement des devoirs sacrés; il se fût fait scrupule

de ne pas boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, surtout

quand c’était du saint-pourçain ou du clairet d’Auxerre.

Se piétant, il leva les bras, et seul debout parmi toute la multitude:

--Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le Malin a toujours rôdé

autour des âmes, leur tenant de faux discours pour les séduire et les

abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait voir aussi rusé ni aussi

acharné contre le salut des hommes que dans les jours où nous vivons; de

sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, et s’abandonnent à de

mauvaises pensées ou à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer.

Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit à l’Abbaye, en

échange de nos prières, le douzième pain de chaque fournée, six setiers

de son seigle, cent soixante et un setiers de son avoine, huit chapons

de sa basse-cour, et dix-sept colombes de son colombier, ne nous donne

qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, deux ou trois gelines

pas plus grasses qu’un os rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et

la moitié d’un pain sur cent! Si les choses vont longtemps de cette

façon, les religieux, qui sont les vrais exemplaires de toute vertu et

de toute piété, iront mendier sur les routes comme les sabouleux et les

cagoux, et crieront de male faim ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui

sera une grande honte pour la chrétienté! Et tout le mal vient du démon

de l’hérésie qui infeste déplorablement les âmes.

Les vassaux du domaine abbatial courbaient le front sous ces justes

remontrances; plus d’un qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté,

en effet, que deux ou trois poules sans chair, se sentait une chaleur

lui venir aux jambes, comme si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait

commencé de le brûler, par le bas.

--Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable abbé, le Seigneur a

permis que vous fussiez avertis de vos fautes, avant qu’elles soient

irrémissibles. A certains jours bénits, une voix qui est du ciel, bien

qu’elle s’élève des entrailles de la terre, recommande aux hommes

l’obéissance aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement

de payer, sans fraude ni retard, à l’abbaye de Saint-Gorgon, les

redevances qui lui sont dues.

Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le Puits du Miracle, et, sous

la religion du prochain prodige, les assistants courbaient la tête et le

dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont recevoir des coups de

bâton.

--Parle, ô voix divine! s’écria l’abbé, secoué d’une fureur sacrée.

Conseille ces pitoyables pécheurs! Parle! au nom du Père, du Fils et du

Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train du monde et du misérable

état où, par le relâchement de la foi, languissent les serviteurs de

Dieu?

Alors, une voix qui montait des profondeurs:

--Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les moines, des traîtres,

des menteurs et de lâches assassins!

Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant du puits comme d’un

énorme porte-voix.

Vous pensez que de pareils dires, si différents de ceux qui étaient

attendus, ne furent pas sans épouvanter étrangement les dévotieuses

personnes qui se trouvaient là. Comme un jeune bois taillis sous un coup

de rafale, toutes les têtes, bouches bées, se renversèrent dans un

pêle-mêle de bras levés; les camaldules eux-mêmes, opinant que le diable

fût dans le puits, n’hésitèrent pas à prendre la fuite; mais le pied de

ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là,--tant leur hâte fut

grande,--ils tombèrent les uns sur les autres, les nez s’écrasant aux

râbles; il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. Pour ce qui

est du vénérable Bénignus Spagnuolo, il ne put garder, quoique resté

debout, la contenance qui sied à un homme d’Église en face des plus

grands périls; on l’eût dit pris de fièvre, tant il tremblait de ses

membres; il montrait une face blême comme un qui est trépassé depuis

deux jours; même sa trogne eût pâli, si une telle chose eût été

possible. De vrai, se souvenant de la vision qu’il avait eue, il se

persuadait que ceci était un nouveau tour de Luciabel; sans doute tous

les démons de l’enfer allaient sortir du puits, comme du goulot d’une

bouteille sort la mousse d’un vin.

Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et furieuse:

--Oui, je vous le dis, des menteurs et des assassins. Qu’avez-vous fait

de la mère? Elle hurle comme une louve à l’attache dans le silence des

nuits; et votre sommeil sans remords est si lourd, ô viles bêtes repues,

que même ce cri ne vous éveille pas. Qu’avez-vous fait du père? depuis

dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les racines des arbres,

n’ayant pour compagnon qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette

mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins d’aise, vermeils, vous

vous réjouissez, semblables à des turlupins jouant aux dés et se

saoulant sur des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. Mais

voici que votre forfait sera dévoilé, comme apparaît la lèpre d’un ladre

à qui l’on déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, ne peux

mentir, je parle du fond du puits et dis la vérité!

Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial croyaient que la voûte

du firmament allait s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux

s’entr’ouvrir la terre; car il n’était pas possible que saint Gorgon

endurât de tels outrages à ses dignes serviteurs, sans manifester sa

colère par quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu ne point

savoir son «pater» pour ne point le dire en se signant vingt fois plutôt

qu’une. Mais, au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un homme de sens,

peu à peu reprenait courage; «cette voix, pensait-il, est d’un homme,

non d’un diable»; quelque facétieux hérétique avait dû se cacher dans le

puits pour nuire aux bons camaldules; ce qu’il y avait à faire de plus

opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes les dalles de la

margelle; vu que les plus résolus bavards, quand ils ont la tête et les

reins rompus, cessent tôt de discourir.

--Mes frères! cria l’abbé du ton dont un chef militaire harangue son

armée, que ce soit Satan ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame,

vous ne laisserez point sans châtiment une si grande offense. Sus au

puits! descellez les pierres! comblez le trou d’où sort la voix maudite!

Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en tumulte, les religieux, les

bourgeois, les gens de métier, les colons--car la peur aisément se mue

en rage--et certainement, pour prix de ses franches paroles, le diseur

de vérité allait être rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous

les pavés d’un piège.

L'homme tout nu · 第 7 / 12 段