l’aimai; et quand, me répondant, elle m’eut parlé avec une voix si douce
que jamais je n’en avais ouï de pareille, je compris que je ne pourrais
plus aimer qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de revenir dans la
clairière où je l’avais rencontrée; et, quoique je ne lui eusse donné
aucune assignation, elle ne manqua point de s’y trouver; car, selon que
plus tard elle m’en fit l’aveu, elle m’avait, dès la première vue, élu
pour ami. Qu’est-il besoin d’en dire davantage? Chaque jour je revins,
chaque jour elle était là. De choisir mon arbre pour y sculpter la
tarasque, je n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler à
Bertrande sous les branches que je faisais mes souveraines délices; de
sa part elle liait peu de fagots, à cause que je lui tenais toujours les
mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses et tentent plus
d’un chevalier; les dames ou damoiselles aperçues aux croisées des
manoirs, longtemps sourient dans la pensée du voyageur qu’elles n’ont
pas même considéré: toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai
à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais pas à faire ma
femme; car elle était non moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui
eût essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût été fort bien
éconduit. Hélas! elle était serve du domaine abbatial de Saint-Gorgon en
Provence, et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, moi, le libre
artisan de la ville d’Avignon où les jurés et le consul font très bien
respecter les droits des Métiers. Ainsi que vous savez: «Qui monte ma
poule est mon coq»; et c’est vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin
de ne point s’appartenir à soi-même et d’être la chose d’un autre, le
regret même de ne plus tailler des figures sacrées ou plaisantes ne
m’empêchèrent point de goûter la chère joie d’être possédé par
Bertrande, et de l’avoir en ma possession. Bûcheron et bûcheronne, nous
allions par les bois, et, parce que nous étions ensemble, nous étions
toujours contents. Pour si jolie qu’elle fût, elle n’était pas moins
bonne ni moins tendre, et quand nous revenions, après les fatigues de la
journée, dans la chaumine où nous dormions tous les deux, je ne pensais
pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des seigneurs, ou, si je le
pensais, c’était pour me dire que je n’eusse point troqué pour leur sort
le mien. Ah! Bertrande! Ah! ma douce Bertrande.
Il faut dire que je n’avais point encore tout à fait cessé de tailler
l’olivier ni le chêne, et, de vrai, j’avais fait un beau berceau de bois
qui, selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps vide.
Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait à peine assez de
place pour le coffre, le bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas,
certes, d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait à trois bien
plus heureux encore. Ce berceau, je l’avais si joliment ouvré, et
Bertrande l’avait si bien rempli de molles étoffes chaudes,--ainsi fait
son lit la calandre,--que ce m’était un grand étonnement de voir si
longtemps tarder celui que nous rêvions d’y bercer.
Pendant bien des jours la couchette resta vide. Bertrande se montrait
triste, je me sentais languir. Nous ne nous aimions pas moins, mais le
désir nous dévorait d’avoir une cause de nous aimer davantage.
Quelquefois, tant nous étions fous, il nous semblait, la nuit, que,
pareille à un bruit de petite abeille, une légère haleine émanait du
berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. Bertrande, réveillée, pleura
plus d’une fois.
Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions pas de prier pour
l’accomplissement de notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges,
aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant que possible nous
fut; tout cela ne servit de rien. Les saintes et la Vierge même se
montraient bien peu reconnaissantes envers celui qui tant de fois les
avaient sculptées si belles.
Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. Elle parla moins d’abord,
bientôt elle ne parla plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que nous
allions au bois, mais seule elle s’y rendait, me disant de ne pas la
suivre; parfois la nuit était déjà venue, que Bertrande n’était pas
rentrée au logis. Je m’inquiétais, demandant: «Où t’en vas-tu, loin de
moi, ainsi?» Le doigt sur la bouche elle me faisait signe de ne la point
interroger, et mes inquiétudes redoublaient, parce qu’elle prolongeait
de plus en plus ses absences.
Une fois, le jour allait renaître, Bertrande n’était pas de retour
encore. Combien j’étais triste de ne point la voir à mes côtés! C’était
l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid; mais ce n’était pas à
cause de l’hiver que j’avais froid de la sorte.
Vers l’heure grise et blanche d’après matines, elle revint, et comme
j’allais lui reprocher de m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me
donna point le temps de lui parler le premier, mais, les cheveux
défaits, brusque, avec un son de voix qui me parut étrange:
--Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils sont morts, les dieux qui,
dans l’ancien temps, ne manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient
fidèlement?
--Quelles paroles prononces-tu, femme? répondis-je.
--Ma parole, entends-la! Ils vivent encore, et ils ne sont pas devenus
sourds. Et puisque Jésus ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si
longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, j’estime qu’il ne faut
plus les prier.
Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses yeux, qu’elle ne baissa
point, il y avait une flamme que je n’y avais pas encore vue, et
devinant ce que je me disposais à lui dire:
--Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de Saint-Rémy, celle qui
s’entend à cueillir des simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la
place où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom la déesse; et là
il y avait autrefois un temple,--c’est ainsi que se nommait
l’église,--et là, maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. Mais
l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, exauçant quiconque le prie,
et, pour prix du désir accompli, il ne demande rien, non rien, pas même
qu’on lui soit reconnaissant ni dévot.
Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus des démons, les dieux
adorés par les hommes anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, est
un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, avec de si douces paroles, me
répétait si souvent qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions des
prières à l’esprit païen, et qu’il n’y avait en cela nul danger, ni
aucun mal; et que beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à s’en
repentir; et ces choses, elles me les disait si vivement le jour, et la
nuit si tendrement, qu’enfin je dus céder, et la suivis une fois dans la
forêt, un peu avant que l’aube se levât; car c’est l’heure convenable
pour de telles invocations.
Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, nous glissions. Tous
deux agenouillés sur une pierre, qui me parut être quelque reste
d’autel, nous priâmes très longtemps, tandis que la grande forêt, qui
était encore toute pleine de ténèbres, nous environnait tristement; et
il y avait là un hibou qui fixement nous regardait; et, certes, qui nous
eût vus, qui nous eût entendus, n’eût pas été sans éprouver quelque
effroi. Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes: je
remarquai bientôt que des gouttes rouges pleuraient sur la pierre;
c’était le sang des oiselles sacrifiées.
Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant nous naquit, et aucun enfant
n’était plus beau que notre Jacquinet!
Ah! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je me gardai bien de le
croire. Le dorlotant, le baisant, l’adorant, je me disais: «Qu’elle soit
bénie, Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, c’est un signe
qu’elle est déesse.» Même, de celle qui m’avait exaucé, je taillai
l’imaginaire ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis de vingt
couleurs. Toujours décorée de guirlandes, l’image était l’honneur de
notre logis; chaque soir, je lui adressais quelque prière; chaque matin,
je la saluais d’une révérence, et elle portait dans ses bras, comme
Notre-Dame l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais donné le visage
de notre cher petiot. Aïe! le pauvre! Nous avions, par reconnaissance,
pris coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et c’est à cause de ce nom
que, depuis vingt ans, dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte
de mon beau Jacquinet!»
CHAPITRE IV
CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET
Comme l’étrange discoureur achevait non sans larmes ces paroles, il
arriva qu’une large figure, entourée d’un capuchon, apparut là-haut,
dans l’ouverture bleuissante, comme une espèce de lune qu’on verrait
dans un ciel étroit; et, brutale, une voix dit:
--Reçois ta pâture, chien!
Le chien,--c’était l’homme,--leva le front pendant qu’une chose ronde et
qui paraissait noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la vase qui
rejaillit en un sale éclaboussement.
La voix reprit:
--Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à l’heure comme il convient
aux questions qui te seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo
a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait sa puissance.
Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre demanda:
--Qu’entend cet homme par ce dire?
--Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit l’autre. Hélas! les
méchants moines ont fait de leur victime un instrument de mensonge et de
traîtrise; et si je ne leur obéissais pas, ils me laisseraient certes
mourir de male faim.
Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la chose ronde qui était
tombée: c’était un pain de seigle noir, non levé, fort dur.
--Partageons, dit Pierre, car je ne vis point de nourriture depuis la
soupe que je mangeai dans la cuisine du château de Pierrefeu, en
compagnie de Marcabrus et d’Aymeril mes frères.
L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs de porc qui fouge dans
une auge, recommença de parler:
--J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette heure, avaient entendu
les parois de ma fosse.
C’était donc mon souci le plus cher de parer l’idole à qui je devais que
mon Jacquinet eût ouvert au jour ses petits yeux charmants; par les
champs ou par les bois, je ne me lassais point de cueillir des fleurs ou
de choisir des verdures pour en orner l’image inanimée par la grâce de
laquelle une âme était venue au monde. Et voici qu’un soir, courbé sous
une gerbe fleurie, je m’en retournais vers notre chaumine, me figurant
l’accueil joyeux de ma Bertrande et les petits sautillements de mon fils
à mes chausses pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré de
s’accrocher à l’une de mes jambes et de se faire porter ainsi pendant
que je marchais du coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme
quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris hardiment la porte. Ah!
sire, je poussai un tel cri que les hirondelles nichées sous le chaume
de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées: et la statue d’un
saint sous le portail d’une église est à peine immobile autant que je
l’étais au seuil de ma maison.
Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre de la couche, et le
coffre renversé, et l’image de Dianom sur le sol éparse en vingt débris.
Bertrande! Jacquinet!
Le silence me répondit par un sourd écho de ma voix. Alors, je bondis
dans la chambre, allant, venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant
le bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours les noms des chers
êtres disparus.
Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la saisis, criant:
--Où est mon fils? Où est ma femme?
Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le sourire peint que je lui
avais fait; ce sourire avait l’air de me prendre en miséricorde.
Cette nuit! Plus horribles n’ont pas été les dix ans d’ombre et de
solitude que j’ai depuis endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils
étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, elle Bertrande.
Vous auriez pensé qu’ils allaient revenir? Je ne le pensai point; et que
je ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair pour moi que le
jour sur la montagne, ou la lame du couteau devant les yeux d’un homme
qu’on tue.
Quand je sortis, le matin, les mains par mes dents mordues, et pleines
de mes poils arrachés, je remarquai que les hirondelles n’étaient pas
revenues dans leur nid, sous mon toit.
J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, buttant aux ornières; je
fermai les yeux dans l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je
serais tombé.
Un homme qui mendiait sur le chemin,--c’était un très ancien vieillard,
les plus vieux de la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en
cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce que j’avais coutume de
lui faire faire l’aumône par mon petit Jacquinet,--cet homme, d’un geste
m’arrêtant, me dit:
--Des choses étranges sont survenues cette nuit. Presque aveugle, je les
vis à travers mes paupières closes! Ils étaient très nombreux, les
diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté la femme, celui-ci
a pris l’enfant, et les autres à coups de maillet ont brisé l’image que
tu avais faite.
--Où sont-ils allés? m’écriai-je.
Il répondit:
--Où donc s’en retourneraient les diables si ce n’est en enfer?
--Mais d’où vinrent-ils?
--Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue de Dianom, car tout
l’enfer brûle dans le ventre de chaque idole.
Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse hâte d’arriver ici ou de
me trouver là, mais seulement pour n’être plus où j’étais: cependant, je
le savais, que partout ailleurs je ne serais pas moins triste ni moins
désespéré. Il était jour; la nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent
d’autres jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je mangeai, il
ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant bourgs et bourgades,
étais-je au doigt montré et de cris poursuivi, comme sont les bêtes
échappées; mais il n’y avait rien à quoi je prisse garde; je ne
distinguais point si j’errais par des rues de villes ou par des sentiers
de forêts.
Est-ce que le désert n’était point partout où je n’avais plus ni mon
fils ni Bertrande?
Pourtant, je me rappelle que je tombai--le ciel était à ce moment tout
noir,--sur une pierre, devant une très haute porte; il y avait devant
moi des noirceurs épaisses ayant des formes de murailles, de maisons, de
tours. Je regardais ce groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel
usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient point mon enfant ni ma
femme. Pourtant, je les considérais toujours, et çà et là des trous
obscurs qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez pareils à des
yeux éteints.
A quoi bon demeurer là? Avais-je affaire en ce lieu plutôt qu’en tout
autre? Je ne savais, mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été
devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, avaient emporté
Jacquinet et Bertrande.
Sainte Vierge! comme elle m’avait trompé, la déesse! Hideux, avec des
cornes et des griffes, ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs.
Oh! oh! dans le joli petit cou rose de mon enfant, leurs griffes plus
dures que des serres d’autour happant une alouette!
Un cri,--vous savez qu’il est terrible! car naguère vous
l’entendîtes,--non pas un cri, mais une grandissante et toujours
redoublée clameur, déchira le noir silence! et j’avais reconnu la voix
de ma Bertrande.
D’où venait-elle? De l’une de ces tours, oui! de la plus haute, hélas!
Certainement, le crâne d’un homme est plus dur que les pierres d’un mur,
car pareil à un taureau qui s’acharne, je frappai du front les
murailles, comme espérant qu’un trou se ferait où passerait mon corps!
Je tombai, saignant de la bouche.
Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la mort, je m’éveillai, ce fut
dans une vaste cour pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses,
et des moines furieux, en cercle, me montrant du doigt:
--L’adorateur du diable, c’est lui! Sa maison était le lieu des mauvais
esprits, il adorait une image païenne, il a taillé dans le bois une
impériale image de l’ennemie de Jésus! l’image de Dianom!
Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta:
--Il conviendrait sans doute de le brûler sur un bûcher, et volontiers
moi-même je mettrai le feu aux fagots.
Je clamai:
--Où est ma femme?
Je sanglotai:
--Où est mon fils?
Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent qu’ils avaient, eux,
non les diables, enlevé Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les
écoutant, qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la mère et le petit
garçon, elle pleurant, lui étonné. Ah! si j’eusse été là quand eut lieu
tout ceci! Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher son fils:
«Marche, païenne! Viens au bûcher essayer de l’éternel feu!» Elle
criait, geignait, m’appelait! Et quand, toujours résistante, ils
l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent que le fils
enfanté par elle serait en les saintes eaux lavé du diabolique baptême,
puis, loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. Alors furieuse, et
mordant de baisers les langes de l’enfant: «Vous ne l’aurez point!
dit-elle. C’est aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur fruit.
Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez point vivant!» Et parce qu’un
terrible esprit de colère habitait la possédée, elle avait, dans son
étrange rage, cherché quelque refuge où dérober le fils qu’on lui
voulait prendre. Elle avait vu le trou, le trou où nous sommes, et
cruellement joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas! dans la
mort.
Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, entre ces pierres,
qu’il était tombé, Jacquinet!
Je dis aux moines:
--Les possédés c’est vous! c’est un démon, votre Dieu!
Et me ruant à travers la troupe des monacales robes, je sondai de l’œil,
penché jusqu’à mi-corps, le puits où mon fils avait disparu. Ah! ces
pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal.
--Je veux le joindre!
--Que cela soit! me fut-il répondu dans des rires.
Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. Je fus un lâche, car
j’opposai résistance. Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir? Quel
dieu est-ce que l’instinct? Au sol de la cour je me cramponnais des
ongles, je me retenais au bord de la citerne, et, quel que fût leur
nombre, ils ne pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus d’une fois,
sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent des coups aussi durs que ceux
d’une barre de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma tête en avant
pesait, et lourdement, dans la nuit, je tombai: toute ma face entra dans
de la boue, qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux.
Je voulus me redresser. Mes membres ne me portaient plus. Mais ne croyez
point qu’à mes os rompus, en ce moment, je prisse garde. Une autre
douleur, mille fois plus horrible que cette corporelle torture, me
poignait l’âme. J’avais, dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit
corps de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de mes bras qui
n’obéissaient plus à mon vouloir, le soulever ni l’embrasser, je le
lavais avec ma langue de toute cette fange dont il était sali.
Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait plus finir; et voici tant
d’années que, solitairement, dans l’ombre et dans le froid, je presse
sur ma chair encore vive le squelette hélas! de mon doux Jacquinet!»
Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres du récit l’horrible
jour de la vérité. Il plaça sa main sur la tête de l’homme, et le
considéra, plein de miséricorde; un silence se fit, qui dura très
longtemps.
Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée dans l’étroite rondeur de
l’ouverture apparut de nouveau:
--Es-tu prêt?
--Je le suis.
--Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras?
--Ah! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir...
CHAPITRE V
LES RESSOURCES DE FRANCOLIN
Ce matin-là, dans une chambre du château de Romanin, où le vélin des
fenêtres se diamantait de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une
toute jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On la nommait
Hughette des Perleries; sa mère, après son père, étant morte, elle
séjournait dans le domaine de la comtesse Phanette, sa marraine et
cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, pareils à de petits
bleuets après la pluie, n’aurait pas failli à s’en attendrir au point de
pleurer avec elle; car au dire même de ceux qui assistèrent à maints
carnages d’hommes et à maints sacs de villes, rien n’est capable
d’émouvoir la pitié autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur
brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison qu’il est plus amer de
trouver de la tristesse où la joie serait naturelle et séante.
Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade à voir; s’il vous eût
été permis de la considérer, dès l’aube, tout à votre aise, vous vous
seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref.
A travers la crépine aux fils plus légers que ceux des aragnes, ses
cheveux en boucles mêlées, d’or un peu rose et un peu vert,--comme sont
les cheveux des très jeunes fillettes,--avaient l’air de beaucoup de
soleil qu’on aurait pris par touffe dans un filet de soie, et leurs
pointes égales, appliquées au front, imitaient un étroit cercle de
vermeil sous la transparence du mollequin de dentelle qui s’échancrait à
l’entre-sourcils pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait
jusqu’au bas des joues, frôlait le cou d’une caresse ailée et, le long
du dos, glissait légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, les
yeux bleuissaient doucement, profondément, entre les paupières aux longs
cils, d’où le regard coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une bouche
poupine, riante de franche vie, ne pouvait s’empêcher de railler ces
languissantes prunelles, bien qu’elle fît effort pour se conformer, d’un
désolé sourire, à leur mélancolie; ainsi une rose aurait honte de ne pas
être fanée sous un ciel automnal; mais les papillons subtils, qui savent
où se poser, ne s’y méprendraient point; et, de même, les lèvres
d’Hughette, pour chagrines qu’elles se montrassent, n’auraient point
rebuté le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût pas frôlées,
c’eût été par crainte d’en violenter l’innocence; comme je vis un jour,
dans un pourpris, une abeille qui butinait çà et là les fleurs, mais non
pas une, la plus jolie de toutes, qui venait d’éclore; et, moi lui
demandant pourquoi elle s’écartait de celle-ci: «Ne comprends-tu point,
me répondit-elle, que j’aurais peur de lui prendre sa vie dans ses
premiers parfums?» Des épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la
fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui s’effilaient dans les
longues manches, de ses mains potelées et fluettes pourtant, de tout son
corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite dans la tunique de
samit pâle serrée à la taille d’un bourrelet d’argent, il venait, non
pas un ordre, car elle était trop timide et trop douce, mais une prière
de ne se point approcher; de la grâce qu’elle avait, elle faisait, sans
y donner garde, une défense à l’innocence qu’elle était; pour être
infiniment désirable, elle était moins désirée; elle avait trop de
candeur pour qu’on osât imaginer de la lui prendre. Quel païen damné
s’aviserait de convoiter Madame Marie ayant son Jésus dans les bras?
Hughette des Perleries, c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant.
Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle eût fleuri pâquerette
aux prés ou violette au bois, même les chaudes gouttes d’orage, rien
qu’à la toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues aigail.
Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, la jolie? parce qu’on lui
avait refusé un annelet de perles, à trois rangs, dont elle voulait
faire une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus du lit, trempe
ses pieds d’ivoire dans une coquille rose, ou parce que sa colombe
familière fut déplumée sous la serre et le bec de quelque émerillon
sauvage encore ayant rompu sa filière? Eh! non; mais parce qu’on avait
emporté avec beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune
chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement devant les Dames.
«Ah! disait-elle, où peut-il être maintenant? Qui sait s’ils ne l’ont
point mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et de rats, ou navré
à mort, les méchants?» En même temps elle se faisait des reproches: elle
avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la chaire de justice, de
le mener le long de l’escalier tournant vers la cachette où on l’avait
enveloppé par surprise et trahison; en bas, dans la vaste salle, voyant
le péril en face, il en eût triomphé, brave comme elle l’imaginait. De
sorte qu’il était tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle;
elle pleurait plus amèrement quand lui venait cette pensée. Un autre
souci l’occupait, presque aussi cruel: dans l’ombre, en montant les
marches, elle avait dit au chevalier, par jeu ou par instinctive pudeur,
qu’elle était une très hideuse personne, dont nul homme ne voudrait
s’avouer serviteur; à présent, si, vivant encore, il songeait à elle, il
devait se la figurer telle qu’elle s’était mentie; et, encore que l’on
soit peu coquette, ce n’est pas un médiocre ennui que d’être laide à
faire peur, avec une taie sur l’œil et une vieille dent seule et jaune
en la bouche, dans le souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien
clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et pour une autre que,
naïve comme elle était, elle ne découvrait pas en elle-même, la
damoiselle Hughette des Perleries se sentait plus désespérée que
personne qui vécût; elle n’aurait pas manqué, ayant l’audace des
enfants, de faire la quête, sans savoir quel chemin suivre, du chevalier
disparu,--ardente à lui porter secours, et à le détromper du mensonge
dont elle avait un cuisant remords,--si la comtesse Phanette, grandement
irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre le Véridique, ne l’avait
enfermée à double tour dans cette chambre haute.
Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, il arriva une chose bien
faite pour inspirer quelque surprise.
Sous une noire poussée, le vélin d’un des carreaux de la fenêtre éclata
dans un déchirement, et le chef d’un ours apparut, terrible, avec des
yeux de sang, les dents nues sous la babine troussée, et la langue
pendante.
Mais la dolente personne ne se montra point étonnée de cette tête
énorme, dodelinante dans l’élargissement du carreau crevé; s’étant levée
avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, elle la prit toute
poilue entre ses mains fluettes, la chatouilla des doigts; vous eussiez
juré de petites souris roses furetant dans des broussailles.
--Eh! te voilà, mignon! dit-elle; es-tu donc léger comme les oiseaux qui
volent? ou si, pour monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des
ongles aux ressauts de la pierre et aux branches du rosier grimpant?