--Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable, à bien sentir les choses,

ne pue guère plus qu’un moine; pour ce qui est de ma compagnie, elle a

paru supportable à des personnes qui te valaient bien. N’est-ce point

moi qui, par la bouche du divin Manès, discourus devant les mages de

Bhéram, fils d’Hormouz?

--Un beau discours! et dont tel fut le prompt succès: Manès écorché vif,

et sa peau, bien vidée de chair mais de paille remplie, quatre jours

dans le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour! et ceci

advint, par la miséricorde divine, en l’année deux cent

soixante-douzième de l’incarnation domininale.

--C’est bien compté, j’en puis porter témoignage, puisque je m’étais

fourré dans la paille.

--Ah! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu!

--Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par le moyen du bout de ma

queue qui pétille aussitôt que l’on souffle dessus.--Souffle, beau

moine, si tu as froid aux narines!--La peau se chauffa, se détira,

craqua, fut à peu près pareille à celle du cochon de lait dont tu soupas

hier, et je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en Thrace, où fort

commodément je me logeai dans le ventre de saint Pierre.

--Tu mens, fourbe maudit!

--De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que j’habitai sa personne,

ce fut Pierre qu’on le nomma.

--Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par le bon empereur Alexis

Comnène.

--Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit dans sa barbe qu’il

avait très belle, et j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par

l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant que ma besogne aux

pays Levantins était suffisamment faite, je passai la mer dans la poche

d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une bible arienne, je

débarquai dans la ville de Trosir en Bulgarie, où les gens ne tardèrent

pas à me donner les titres les plus considérables; et il me paraît qu’un

diable appelé Luciabel, Czernebog, Satanaki, peut bien traiter de pair à

compagnon avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé de

Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les uns, et portier, selon les

autres.

Ceci fut très sensible au vénérable camaldule.

--Ne t’enorgueillis pas, vaine fange! ce sont des peuplades sauvages qui

t’adorent de cette sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens

qui ne disent pas en latin les offices.

--Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur n’entend pas le slavon.

Mais je fus bien accueilli dans le château de Monteforte, où l’on

psalmodie les proses latines, et qui s’érige près de Turin, ainsi que tu

peux le savoir.

--Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes suppôts sur un fort beau

bûcher.

--La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne. Au surplus, avant qu’on mît

le feu aux fagots, j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une

puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme qui faisait route vers

Orléans en France.

--Hélas! dit le moine, l’hérésie est la grande voyageuse. Errat Error.

--Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui m’avait au ventre, a fort

bien rugi plutôt que d’avaler l’hostie.

--Mais la reine Constance dévotement lui creva l’œil de sa canne, comme

il sortait excommunié de l’église.

--Bon! je m’échappai par l’orbite vide et quatre châteaux en Périgord

m’offrirent asile: Montfort, Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont

de belles forteresses.

--Pierre à pierre, elles furent démolies! et désormais tu n’as plus de

refuge, puisque te voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans

la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon, qui te brave.

--Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé, tu pourrais compter

les brins d’herbe des vingt prairies qui environnent les sept maisons de

ton monastère, mais tu ne compteras pas les innombrables hérétiques, en

qui mon esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent

nuitamment.

--Hein? dit l’abbé.

--Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des conventicules de

fantômes, ils s’assemblent dans les clairières, et ils font de grands

feux de joie avec les croix des carrefours. Que les églises sont des

tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le proclament, disant aussi

qu’ils sont la résurrection et la liberté. Et, les oyant de loin, tous

ceux qui endurent et geignent accourent vers eux en foule, et moi,

Luciabel, sur la multitude qui s’enfle toujours, joyeusement je plane,

lui faisant de mes ailes noires développées sans bornes un immense ciel

qui palpite!

Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la lune, le diable avait

cessé d’être petit. Et d’abord il fut sur le corps de l’abbé comme un

colosse accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles du

déploiement de son envergure. Et toujours il grandissait; et, les

griffes de ses pieds enfoncées dans le ventre du vénérable Bénignus

comme des racines de chêne dans la terre, il figura bientôt un

gigantesque tronc d’arbre ayant pour dôme deux ailes démesurées, qui,

surplombant d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez semblables en

effet à un firmament où il n’y aurait pas d’étoiles.

Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant la plaine de Provence; et

de toutes parts, des hommes et des femmes, par groupes innombrables,

conversaient avec de sinistres gestes.

Ce que voyant:

--Des bûchers! des bûchers! vociféra Bénignus.

A ces mots, comme si une foule jusqu’alors invisible leur eût

soudainement obéi, voici que, surgies du sol, des troupes de gens

d’armes et des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques

attentifs à leurs infernales pratiques, et les saisirent, et, sur des

tas d’arbres flambants, qui, par places, illuminèrent la plaine, ils les

jetaient, dans un effroyable brouhaha de malédictions et de psaumes. Et

des forêts incendiées, craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en

torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues de catapultes et que

léchait la furieuse inclinaison des flammes, s’affaissaient sur

elles-mêmes, comme des géants de pierre qui brusquement s’assiéraient.

Et, de tous côtés, parmi les immenses fumées rougeâtres, où grésillaient

des fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de femmes et geignements

d’enfants faisaient un large bruit menaçant et plaintif que dominaient

les victorieuses clameurs des gens d’armes et les chants religieux des

moines.

--Ils brûlent! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui vinrent de Perse et

ceux qui sont venus d’Italie; les Piffres adorateurs de Satan, et les

Patavins qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens et les

Cathares, ils brûlent sur les bûchers vengeurs de l’Église. Gloire à

Dieu! Gloire à Dieu! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un geste

alluma le sacré incendie!

Mais de la haute profondeur des ténèbres, la diabolique voix de Luciabel

répondit:

--Regarde, père abbé.

Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les feux justiciers sous un

quadruple vent qui soufflait des quatre coins du ciel, et, par myriades,

des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs, se disperser dans la

fumée, battant de l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde,

comme une horrible semence, la noire cendre de l’hérésie!

Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de voir cette damnable

engeance se dérober de la sorte. Mais, en ce moment, les cloches de

Saint-Gorgon, réveillées, sonnèrent matines dans le jour lunaire, et

l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit plus ni hérétiques, ni diable. Il

était dans son lit, entre les quatre parois de sa cellule bien close; de

quoi, plein d’une satisfaction légitime, il remercia Dieu fort

dévotement.

--Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que quelque chose sur

l’estomac me pesait fort.

Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait ainsi opprimé l’estomac,

n’était point, comme il l’avait pensé, le corps vilainement velu du

diable, mais bien les rondes formes d’une fille passablement dodue, qui,

à ses côtés dormante, s’était mise en travers de lui. Car bien qu’il fût

un très saint personnage, et l’un des plus chastes abbés du pays de

Provence, Bénignus Spagnuolo avait, comme il est permis, une dame par

amour, laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de jour, comme

diacre, et la nuit, comme amie, sans cuculle.

Les cloches à grands coups de bruit déchiraient l’air nocturne.

--Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant. Mais cette vision,

certes, est un avertissement d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés

fait en cette région des progrès notables. L’Église est en péril, et,

puisque c’est aujourd’hui précisément le jour où les fidèles apportent à

l’abbaye la dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense, pour ranimer

leur zèle, de faire devant tous quelque beau miracle, ainsi que cela

m’est arrivé plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand saint

Gorgon.

CHAPITRE II

L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND

Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon, tenté avec la

permission du Père et du Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame

pour les laides fesses du diable,--il est étrange qu’un beau moine,

expert comme celui-là était, n’ait pas su, même en dormant, mieux

discerner les choses,--Pierre de Pierrefeu se colérait fort d’être logé

en une obscure et humide et puante fosse, d’où, levant la tête, il

n’apercevait même plus une rondeur du ciel; car la nuit s’épaississant

avait comme bouché l’ouverture par où on l’avait descendu. En quelle

part du monde subterranée était-il gisant? Ferait-il en ce trou long

séjour? Qui l’en viendrait tirer? Entre quatre parois de visqueuse

pierre, les jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange, ne voyant

que les ténèbres, mouillé, souillé, meurtri, et grelotant dans son habit

de feuillages, tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant à

voix haute, de maudire Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon, et les

seigneurs courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure, et les

dames de Romanin, et le serment juré. Pourtant je dis mal: il graciait

de son exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du parfum qu’elle lui

avait laissé aux lèvres, et la damoiselle aussi qui l’avait voulu

sauver; pour son serment, il le jugeait bon et valable, étant de ceux

qui tiennent leur parole, de quelque façon qu’ils l’aient donnée.

D’ailleurs, tandis que le temps passait, il jugeait l’aventure de plus

en plus maussade. La compagnie de l’homme qu’il avait rencontré au fond

de la fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré pareil à un

porc,--de fait, dans l’ombre et dans la boue, il en avait très bien

l’air, rôdant, fougeant et grognant comme tel,--cette compagnie, dis-je,

n’était point faite pour récréer Pierre le Véridique, non plus que celle

de divers cancrelats qui lui grimpaient aux membres comme font les

matelots aux agrès d’un dromon.

Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée, parla d’une voix moins

exempte de douceur que d’abord elle ne l’avait été.

--Ne direz-vous plus rien? Ah! qui que vous puissiez être, faites que

j’entende une parole d’ami! Je vaux peu que l’on se soucie de moi, étant

devenu, de corps, presque animal, et, j’espère, fou d’esprit. Mais,

entre temps, je retrouve la souvenance des jours où il m’était bon de

converser sous le beau ciel avec les autres hommes. Vous qui venez de la

terre, parlez à celui qui, dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison,

maintenant, est-il? car, ici, c’est toujours le noir hiver. Quand vous

passiez naguères dans les venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage

rose blanchir les églantiers? Je pense que je mourrais de joie s’il

m’était octroyé de voir, dans la plaine, un pommier en fleurs, ou de

boire à un petit ruisseau dans l’herbe.

Certes, de telles paroles par un tel être proférées, c’est à quoi Pierre

ne s’attendait point.

--Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous donc ici?

--Hélas! depuis dix ans, j’imagine.

--Dix ans!

Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette basse geôle, sans

jamais revoir ni les champs, ni les villes où sont tant de plaisantes

femmes? Il demanda:

--Vous ne sortez jamais de ce trou?

--Jamais.

--Vous y fûtes toujours seul?

--Toujours.

--Non, vous auriez, de male faim, rendu l’âme.

--Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre rebut des cuisines m’est

jeté de là-haut par une main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au

commencement, je m’efforçais de saisir ma nourriture avant qu’elle se

fût souillée dans la vase; aujourd’hui je ne suis plus si délicat; je

mange volontiers la boue avec le pain.

--Des ongles de vos pieds et des ongles de vos mains, il fallait vous

accrocher aux pierres et regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le

crâne!

--Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des bras comme les os des

jambes! Mes membres, quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre

le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre de-là; c’est pourquoi,

depuis dix années, j’use à ramper mes moignons.

--Oh! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous commis?

--Aucun! Aucun! j’en jure l’Esprit-Saint!

--Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que nous sommes?

--Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus riche, jadis, de la vicomté de

Provence; et certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas! des

miracles qui s’y font.

Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement de la gluante paroi,

il songeait, tête basse, un genou dans ses mains.

L’autre reprit:

--Avez-vous pitié de moi? Cela me ferait beaucoup de bien que quelqu’un

me plaignît. Au surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle en

effet, si je suis qui je crois être, si la place où je me vois est

véritablement celle qu’il me semble. Mon cas est tellement étrange, que

maintes fois je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait que

j’eusse perdu la raison! Tout ce que je me recorde et tout ce que

j’endure n’est peut-être qu’un songe de mon délire. Ah! Dieu, quelle

joie: en ce moment où, navré de grouiller sur des pierres, je sens l’eau

froide et la nuit me geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché

dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère Bertrande, qui s’épouvante

de me voir insensé!

--Ta détresse est réelle, dit Pierre.

--Ah! cruel!

--Je dois dire vrai.

--Ainsi tu m’entends?

--Oui.

--Touche mon front.

--C’est fait.

--Je suis ici, vraiment?

--Hélas! pauvre homme!

--Misère de moi! misère! mais du moins je suis fou, n’est-ce pas, et mon

aventure n’est point si affreuse que je l’imagine?

--Il ne me paraît point que tu aies entièrement perdu le sens.

L’autre à ces mots sursauta violemment, et muant sa voix triste et douce

en une qui durement sonnait:

--Il ne te paraît point? Quels signes as-tu que je ne suis pas

extravagant? Est-ce que je discours à la façon d’un homme sensé? Fou,

fou, je veux être fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il

ment!

--Je ne puis t’aider à le croire.

--Quoi! tu déclares que mon infortune n’est point une illusion de ma

rêverie?

--Oui.

--Que je suis dans cette fosse?

--Oui.

--Ah! traître!

Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne point pousser un cri, ayant

eu la jambe, par l’homme, comme par un chien, mordue; et, en effet, il

lui avait dit la vérité.

Aisément il aurait pu se venger, mais il avait pris pitié de ce

misérable; il se borna à le repousser du pied.

L’autre cria:

--Je tenterai une épreuve encore!

Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit que l’homme

s’éloignait.

Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant; l’homme était revenu.

--Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui, sous mon bras, et dis-moi

ce que c’est.

Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des choses molles qui étaient

comme de vieux morceaux de linge très usé et mouillé, une saillie

résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps il lui parut

qu’une espèce de rondeur blanchissait dans l’obscurité.

--Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est.

--Je ne sais pas.

--Tâte mieux.

Pierre promena sa paume ouverte sur une courbe dure, qui blanchissait de

plus en plus; et il sentit que son index pénétrait dans une ouverture

peu large.

--Eh bien?

--On croirait d’une boule, d’une boule à jouer au cochonnet-va-devant;

ceci serait le trou où on introduit le doigt.

--Bien dit, très bien dit! Je possède une boule pour jouer au cochonnet,

et nous aurions de quoi nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait

quelque peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou de buis! Et tu

vois bien que je suis fou de cervelle en effet, puisque depuis dix ans

je prends ceci--tu vas te moquer, car ce n’est qu’une boule,--je prends

ceci, pour quoi? pour la tête de mon petit enfant!

Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu étonné d’un tel discours; et

l’insensé, car c’en devait être un, continua, riant:

--Ah! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette boule! Et ces

trous,--il y en a deux pour qu’on puisse jouer plus commodément,--ces

trous-là, je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent les yeux de

mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre! Je l’aurais juré mort! Mais point

du tout; c’était mon esprit de travers qui s’était figuré cela. Il vit,

le petiot, je lui donnerai la boule pour qu’il s’en divertisse avec le

jeune chien dans les allées du verger.

A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant le fond de la fosse

d’une subite blancheur.

Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé sur ses moignons, le

malheureux dressait une blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges,

mais épanouie comme en une joie divine, et il répétait:

--Une boule! une boule! regarde encore. Tu dis bien que c’est une boule?

Oh! que tu es bon! je t’aime!

Mais Pierre avait frémi.

--Une tête! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant.

Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée, car le misérable

qui riait sanglota pitoyablement.

--Pourquoi me le dis-tu? pourquoi ne mens-tu pas? Ainsi un crâne? oh! je

ne veux pas le croire! ah! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc

péri, en effet! mais je ne serais donc pas insensé? mais tout serait

donc vrai: non pas seulement la froidure, la faim, la nuit, mes membres

rompus, et ce trou fangeux pour éternel habitacle; mais aussi le cri

qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre petit corps qui ne fut plus

entre mes bras qu’un cadavre! Et l’autre chose aussi serait véritable,

la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la même heure, fait se

hérisser tous les poils de ma chair!

--Quelle chose? demanda Pierre.

--Oh! n’entends-tu pas? C’est l’heure. J’entends, moi. Et je ne suis

point fou, puisque ceci, tu l’as dit, barbare! est la tête de mon

Jacquinet. Comme elle crie, Seigneur! ah! Seigneur, comme elle crie!

Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour qu’elle hurle de la sorte? C’est

comme si elle chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande, oh! ils te

battent! toujours, toujours elle crie. Doux Jésus! mon nom, c’est mon

nom qu’elle clame! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne puis rien

faire. Aïe, les cris redoublent! Il me semble que j’ai des loups qui

m’aboient dans le cœur. O Bertrande, ma Bertrande!

Pataugeant horriblement dans la rejaillissante boue avec des mouvements

noirs de bête estropiée, ainsi geignait l’homme au fond du trou obscur;

et Pierre de Pierrefeu des tempes aux chevilles frémissait. Car

au-dessus d’eux et beaucoup plus haut même, lui semblait-il, que

l’ouverture de leur geôle, une lamentable clameur, unique, mais aiguë et

continue et grandissante, déchirait le silence de la nuit.

CHAPITRE III

L’ENFANT DE DIANOM

Comme au signal des cloches claires, un peu du jour froid de l’aube fit

se blêmir la profondeur de la fosse; plus visible, la circulaire paroi

larmoyait une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs

reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène liquéfié; c’étaient

les surfaces de trous plus profonds, pleins d’une eau très vieille, qui

croupissait. Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait plus

sale et plus abject. Une alouette traversa l’étroite rondeur d’azur

gris, là-haut, si loin, si vite.

Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri, d’où churent des

feuilles cassées.

L’autre, plus calme, car la clameur nocturne avait cessé de déchirer le

silence, se souleva pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire forme

rampante, qui se haussait, humide, il avait assez l’air, avec ses gestes

lourds et maladroits, de ces bêtes marines que les pêcheurs

méditerranéens surprennent parfois dans les anses, et qu’ils appellent

chiens de mer.

Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme s’exprima en ces termes:

--L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon, où les gens du métier

sont tenus en belle estime, c’était moi; pour dire le vrai, aucun ne

s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges et des Saints dans la

dureté du chêne, ou de l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus

d’une église de mainte magnifique figure; vous eussiez cru que mes

images étaient des personnes en effet, tant j’excellais à leur donner

les apparences de la vie. Un tel talent n’est point une chose que l’on

puisse acquérir; je le tenais, certes, du ciel, qui me l’avait pour ma

part octroyé. Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi de petits

groupes dévots ricanait parfois quelque diable qui dressait, hors d’un

bénitier, ses cornes. S’il vous arrive de visiter la chapelle de

Sainte-Marcelle, à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier de la stalle où

s’asseyait jadis le chanoine Mayeul, qui depuis fut abbé, un singe

accroupi montrant aux yeux ce que par révérence on ne doit point nommer.

Et je me souviens que je me divertis fort à parfaire ce travail. Car

j’étais alors de nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus temps

de rire.

Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je fus plus d’une fois mandé

dans les couvents et châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux que je

pus, mon talent; nourri dans la compagnie des clercs qui enseignent les

belles doctrines, je me montrais moins ignorant et moins grossier que

n’ont accoutumé de l’être les gens de ma condition; en outre, j’étais

d’un visage agréable; pour ces diverses causes, j’étais fort bien

accueilli en tous lieux où j’étais invité d’aller.

Or, une fois que j’avais promis de faire, pour la dame du château de

Signe, une chaire où l’on aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil

du grand saint Michel archange, j’errais dans une forêt pour y choisir

quelque arbre convenable à mon dessein.

Dans cette forêt, je vis une bûcheronne.

L'homme tout nu · 第 5 / 12 段