terrestres.
--Hâtez-vous donc, dit Pierre.
--Ainsi ferai-je, certes! et sans m’informer de la taupe, laquelle n’y
voit goutte, car elle a les yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde
l’arbre d’où le baume dégoutte; ni de la licorne qui s’endort au doux
flair d’une pucelle; ni du cygne qui chante si bien, que si l’on harpe
devant lui, il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la flûte; ni
même de la calandre qui, si elle regarde un malade au visage, annonce
qu’il guérira, mais annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne
veut le regarder; je me contenterai de demander au noble homme que
voilà, quelle bête il a coutume d’offrir à une dame lorsqu’il veut la
convaincre d’écouter un aveu et de confesser à son tour quelque
tendresse?
--Eh! ne saurait-on l’en persuader sans lui donner aucun animal?
--C’est fuir, non répondre; la bête qu’il convient d’offrir dans le cas
supposé, c’est la belette, par d’autres nommée mostoile.
--Eh! pourquoi?
--Parce que la belette conçoit par l’oreille et enfante par la bouche.
Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac ajouta, parlant au
tribunal:
--Cet homme n’est point digne de discourir en votre présence.
Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile:
--Morbleu! que veut dire cela? et digne ou non de plaider, qu’importe?
Rôdant parmi les branches et tout chauffé par le printemps, je vis une
femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien sot qui ne l’eût fait, et,
par la mort de mon cœur, plus sot encore qui en aurait repentir!
Ainsi parla le sire de Pierrefeu; un tel franc langage n’était point ce
qu’il eût fallu pour gagner la faveur de la Cour.
Avec un air très grave, qui ne présageait rien de bon, les conseillères,
l’une après l’autre, parlèrent bas à la comtesse Phanette, puis
celle-ci, ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu d’un silence
plein d’attente, le plus terrible arrêt qui jamais ait été rendu par
tribunal de dames:
«Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, laquelle nous présenta
sa légitime plainte d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée
par un homme dépourvu de tout vêtement, et cela en dépit de la renommée
de vertu et chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au moyen d’une
vie pieuse et notoirement exempte de toute faiblesse amoureuse;
«Ouï dans sa défense un homme nommé Pierre, reconnu coupable dudit
attentat, et qui, loin d’en montrer repentance, s’en est hautement vanté
devant tous, après avoir à plusieurs reprises, tant par son attitude
farouche que par la sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect
pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même;
«Considérant que l’attentat commis est de ceux que l’on ne saurait punir
trop sévèrement; que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées,
l’esprit même de ces lois en est gravement outragé, car le double
consentement est la base même de l’amour; qu’il tire une particulière
gravité du défaut de costume avoué par le coupable, et de la juste
estime où est tenue la victime; vu d’ailleurs les arrêts rendus en des
cas approchants par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne, avec
l’assentiment unanime des dames, et par la Cour d’amour qui siège dans
la châtellenie de Signe;
«Considérant, d’autre part, que le coupable pourrait invoquer en sa
faveur les livres du savant homme Andréas, chapelain royal, lequel ne
blâme pas celui qui se divertit le matin avec une personne couchée dans
l’herbe; qu’il pourrait arguer en outre de l’article cinquième du Code
d’amour, où il est dit: «Non est sapidum quod amans ab invito subit
amante,» pour prétendre qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite moindre
peine; qu’en conséquence il y a lieu de lui imposer une pénitence
sévère, mais qui, par son espèce, le soit un peu moins pour lui que pour
tout autre elle serait;
«Décide:
«L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu (puisqu’en effet il se
targue de répugner à tout déguisement de pensée), de dire vérité,
interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps, à tous et à toutes, à
rois et à vilains, à clercs ou à laïques, à pauvres ou à riches, contre
ses intérêts et contre ceux des siens, au péril même de sa vie; et ce,
jusques au jour, où par bienveillante miséricorde, la comtesse
Clermonde, dame des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment
faite;
«Décide en outre:
«Pour qu’en tous pays et par toutes personnes, il puisse être désigné et
connu comme un témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre aura
nom désormais: Pierre le Véridique.»
Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent, et des «oui, oui» et
des «fort bien», la comtesse Phanette, pour mieux débiter la sentence,
enflait sa voix mignonne, Pierre de Pierrefeu d’abord avait souri, non
sans l’air de quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule, comme
impatient d’un si subtil partage; mais lorsqu’il eut compris enfin
quelle chose on exigeait de lui, alors, il se dressa joyeusement, secoua
d’un mouvement fier ses cheveux et, levant deux bras semblables à des
branches que la brise rebrousse:
--Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis: oui! Parler vrai, cela m’agrée. A
l’âme franche sied la franche parole. Fausses amours, fausses vertus,
faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur et traîtrises de femmes,
gardez-vous désormais de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique!
Familièrement accoudé sur la tête du Dieu d’amour, il se cambra, l’œil
plein de beaux défis.
--Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs, à vous de même, fableurs
aux ingénieuses lèvres! Que besognez-vous en ce lieu? Cette salle est
une geôle, où, l’air manquant, les cœurs étouffent. Sus aux fenêtres!
Humez le ciel! Deux à deux, dès le matin, s’aiment les calandres
chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul oiseau ne leur dit:
«C’est voler trop haut, petiotes!» Au renouveau brament les cerfs sans
que d’autres cerfs les reprennent ou les louent d’avoir mal ou bien
bramé. Librement il quête la louve, le loup qui s’allume et, sans aboi,
rampe, saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse fait l’une à
l’autre sourire les fleurs voisines et l’une pour l’autre dès la vesprée
se dessiller les vermeilles étoiles. Créatures des bois et des eaux et
des cieux, c’est sans règles que vous conjuguez vos mutuelles appétences
et, par toute la féconde nature, il n’y a point, dans les choses de
l’amour, d’autre loi que l’amour même. Mais vous, dames, et vous, sires,
vous avez imaginé des façons trop délicates de compliquer les simples
emplois pour lesquels furent engendrés tous les êtres et voici que,
voulant aimer mieux, vous n’aimez point du tout en effet; ainsi des
alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera qu’un peu de cendre,
usent le bel or naturel. Ah! fous de cervelle et de cœur! étudiez le
code conquêté par le chevalier Brito dans la royale forêt de
Brocéliande, connaissez des cas d’amour, rendez de subtiles sentences,
édictez de quelle façon les gentilles personnes doivent saluer leurs
serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop peu d’espoir, décidez
après combien de services un chevalier doit être admis dans le lit de sa
dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment qu’il ne la touchera
point, ou avec licence de l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue.
Enfin soyez savants et courtois et diserts, n’importe! celui qui a plus
d’amour et plus de joie que vous, même quand vous devisez sous les
courtines parfumées de vos lits de parade, c’est le chaud vigneron,
embrassant à pleins bras et baisant à pleine bouche, sur la terre, sous
le ciel, la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure la chair
saine et le raisin mouillé!
Achevant ainsi, il secoua tout son habit de verdure dans un
éparpillement de feuilles et de rosée; et deux papillons bleus, qui, sur
son épaule, étaient restés endormis dans le cœur d’un liseron, alors
éveillés, s’envolèrent, puis, s’étant poursuivis, se joignirent, les
ailes de l’un sous les ailes de l’autre étendues.
CHAPITRE VI
TOUTES VÉRITÉS NE SONT POINT BONNES A DIRE
Or, le discours de Pierre avait fort choqué l’assistance; parmi le
grossissant murmure, une dame,--ce fut par malencontre Cécile de
Sabran,--dit tout haut d’un air de mépris:
--Les amours de qui n’est point chevalier sont bestiales amours et une
gentille personne n’en saurait supporter la pensée.
--Eh! Dame! répartit Pierre, un varlet qui a ses deux bras vous plaît
mieux pour jouer dans l’herbe qu’un chevalier manchot!
Du col aux tempes, la dame devint toute rouge, et sa claire face, qui
était comme un lys, fut comme une pivoine.
--Par la Passion-Jésus! gronda Bérenger de Palasol, une main, non la
droite, sur la garde de son épée.
Mais Pierre:
--Je dis la vérité, étant à cela, par mon serment, contraint.
--Non pas la vérité! prit un autre. Toutes les nobles femmes séantes en
ce château de Romanin valent qu’on les vénère, étant belles et de chaste
vie. Nulle n’octroie, même à son ami, que les caresses permises par la
coutume d’amour; et moi-même, Raymond de Miravals, quand je me couchai,
par étrange faveur, auprès de la belle Élys de Mérargues, je dus, qui
donc l’ignore? conserver de nuit mon armure.
--Oui, toute, sauf les jambards! dit Pierre.
Qui eut vu à ce moment la piteuse attitude de la belle Élys de
Mérargues, aurait bien deviné que les paroles du sire de Pierrefeu
n’avaient pas été pour lui plaire.
Mais Raymond de Miravals:
--Scélérat! cria-t-il.
Et il tira sa lame.
--Mes fils, prêcha d’une voix douce Flodoard de Quiquerand, évêque
d’Avignon (il ne tarda pas à se repentir d’avoir voulu chrétiennement
s’entremettre), mêlerez-vous de sanglantes querelles à des jeux de
courtoisie?
--Évêque, répliqua Pierre, la place d’un homme d’église n’est point au
milieu de ceux qui vont combattre, non plus que sous les saules de la
rivière, en compagnie d’une galante.
A ces mots qui poussa un cri? ce fut le bel évêque, car la dame de
Roc-Huant, sa femme, lui avait très bien pincé le bras.
Alors se fit un grand tumulte courroucé de clercs bavards montrant le
poing, de chevaliers qui font sonner dans les fourreaux les glaives, de
troubadours brandissant des mandores, de dames éparses dans un brouhaha
soyeux d’étoffes en tous sens remuées. Et Pierre de Pierrefeu commençait
de voir que la vérité n’est pas toujours plaisante aux hommes.
Superbe d’ailleurs, surpris, non fâché de l’aventure, près de la chaire
de justice où siégea naguère la dame de Romanin, il se tenait debout, le
pli de la raillerie aux lèvres et l’éclair du rire aux yeux.
Tout à coup:
--Sus à l’homme! ordonna Raymond de Miravals.
Et dix, suivis de vingt, bondirent. Mais pendant qu’ils enjambaient les
degrés du tribunal le sire de Pierrefeu se déroba entre le haut siège et
le mur.
Ils tournèrent autour de la chaire.
--Tue! Tue! criait Raymond.
--Tue! Tue! répétaient les autres.
Et de fait, une seule chose les empêcha de le tuer: c’est qu’il avait
disparu, comme un flocon fondrait dans l’eau.
CHAPITRE VII
CHAQUE CHOSE EN SON LIEU
Brusquement, une basse porte, faite d’une seule lame de cèdre, s’était
ouverte dans la paroi du fond, derrière le siège de justice, et Pierre
avait disparu comme à travers la muraille.
L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus étonné de cette aventure
nouvelle qu’inquiet d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte
courroucé de ses poursuivants. Une toute petite main lui effleura le
bras, légère comme un oiseau qui voletterait sur une branche, et
quelqu’un, dans un doux parler, lui chuchota près de l’oreille:
--Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de vous quérir dans la cachette
que je sais.
Or, le son de ce parler était si pur, si clair, qu’il donnait l’idée,
dans l’obscurité, d’une lueur qu’on ne verrait pas.
Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il n’est guère besoin de dire.
Soumis à la main, charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose, il
monta les marches roides d’un escalier très étroit qui tournait,
tournait.
--Dame, qui êtes-vous? dit-il.
--Damoiselle, non pas dame.
--Ne saurai-je point votre nom?
--Que vous servirait de l’apprendre? Passant derrière la porte,
j’entendis votre franc discours, et touchée d’estime pour vous, j’ai
voulu vous tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas besoin d’en
savoir davantage.
--Ah! du moins, vous n’êtes pas une vilaine, car votre habit, que j’ai
touché par mégarde, est d’un très fin satin.
--Sire! il n’était pas nécessaire de me suivre de si près.
--Ah! que vous êtes jeune!
--Où le connaissez-vous?
--Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on ne trouve pas aux autres.
--Relevez la tête, sire! le plafond n’est plus si bas.
--Où est-ce donc que vous me conduisez?
--Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce coffre. Bien. Et demeurez en
paix jusqu’à l’heure où je pourrai vous faire sortir du château.
--Quoi! je resterai dans l’ombre?
--Oui.
--Et vous ne vous laisserez point voir?
--Non.
--Pour quelle cause, dites?
--Parce que je suis laide, hélas!
Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait pas retirée. Tout
vaillant qu’il se targuât d’être et qu’il fut en effet, la laideur d’une
femme lui était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter. Mais il crut
entendre un joli rire qui se moque.
--Ah! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la main, vous vous êtes
raillée de moi.
L’invisible damoiselle, d’une voix triste, répondit:
--Sire, j’ai parlé selon la vérité. D’autres sont belles! je ne leur
ressemble guère. En place de cheveux noirs ou d’or, je porte des crins
rouges, drus et courts comme une toison de brebis récemment tondue.
--Aïe! dit Pierre.
--On remarque au-dessus de mon œil droit une verrue...
--Ho!
--Et sur mon œil gauche, une taie.
--Diantre!
--Ce n’est point la couleur du lait et des roses que montre mon visage,
mais celle en effet d’un vieux cuir cordouan; pour ce qui est des dents,
il m’en restait deux l’an passé, qui étaient assez belles; depuis j’en
perdis une et l’autre a fort jauni.
--Notre-Dame! s’écria Pierre.
--Ah! sire, maintenant, vous ne désirez plus me voir?
Elle parlait d’un ton si plein de mélancolie que Pierre, pour effrayé
qu’il fût de se trouver auprès d’une telle personne, éprouva quelque
pitié.
--Sans doute vous exagérez les choses, dit-il, vous n’êtes pas si mal
plaisante que vous le semblez croire.
--Il est des miroirs hélas! et, n’en fût-il point, est-ce que je ne
reconnaîtrais pas quelle je suis, à la façon dont je me vois regardée?
Le pire, c’est qu’étant jeune, je porte un cœur qui n’est pas
insensible, et que, pour être sans beauté, je ne suis pas sans
tendresse. Moi aussi, j’aurais voulu qu’un vaillant chevalier me servît;
et, certes, je ne l’eusse pas aimé à la façon des dames et damoiselles
séantes en ce château, mais il aurait eu de moi un franc et loyal amour.
--Eh bien! il se rencontrera quelque jour un noble homme qui vous verra,
non pas telle que vous êtes, mais telle que vous seriez si le ciel vous
eût départi une forme bien accordée à votre gentil esprit, et qui vous
élira pour dame à cause de cette intime beauté.
--Non, reprit-elle; d’ailleurs, à qui s’offrirait généreusement, je me
refuserais, certes, ne voulant pas donner une aussi laide chose en
échange d’un si magnifique don.
Cette parole plut grandement à Pierre de Pierrefeu; il sentait une belle
amitié lui venir pour la damoiselle si injustement disgraciée; sans
doute il n’eût pas manqué de la consoler par de réconfortants discours,
si tout à coup, dans l’ombre, on ne sait d’où jaillis, et sans qu’aucun
bruit eût décelé leur approche, des hommes ne l’avaient saisi,
enveloppé, lié de cordes, bâillonné, emporté!
--Nous le tenons! cria l’un.
Un autre dit:
--Gardez-vous de le tuer; l’évêque prétend le garder vif.
Pierre entendit aussi un sanglot: c’était la damoiselle qui se lamentait
pour l’amour de lui.
Peu après une fraîcheur d’air lui courut sur les membres; il devait être
hors du château: mais il ne voyait rien à cause qu’on lui avait mis la
tête dans un sac. Rudement on le jeta sur de la paille; les brins, de
toutes parts, lui écorchaient la peau, son vêtement de feuillage ayant
été fort endommagé. Un fouet claquant, un cheval hennissant, une roue
grinçant, lui donnèrent à penser qu’il se trouvait dans quelque
carruque. Où voulait-on le voiturer? le véhicule s’ébranla, faillit
verser, décarra, roula. Le sac, qui l’empêchait de voir, l’empêchait
aussi d’entendre; autour de lui les dires et blasphèmes des gens qui
l’avaient appréhendé n’étaient qu’un gros bourdonnement. Par instants,
de dures secousses; mais la carruque n’en roulait pas moins vite, et
lui, il était entre les planches comme un oiseau plumé qu’un cuisinier
remue dans quelque casserole. Du temps passa, une heure, et des heures
encore. Comme il avait très froid, il jugea que la nuit était venue.
Subitement, il lui sembla que mille aiguilles lui entraient dans la
chair; c’était une pluie fine qui commençait de tomber. Il est permis de
penser que si, en ce moment, Pierre de Pierrefeu eût tenu entre ses
mains libres le bel évêque Flodoard de Quiquerand, il n’eût pas failli à
le très bien étrangler. Et, de fait, écorché, secoué, percé, mouillé,
transi,--sourd d’ailleurs et aveugle,--cette façon de voyager aurait
paru incommode à la plupart des personnes.
Tout à coup le chariot, après un brusque coude, fit halte. Empoigné sans
ménagements, Pierre fut mis debout, les pieds nus sur de la pierre. On
lui délia les mains; on lui passa des cordes sous les bras; et
brusquement soulevé, il ne retrouva plus, en retombant, le sol. Il
comprit qu’on le descendait; mais où? dans quoi? il se sentait fort
perplexe.
Il descendit longtemps, la corde lui sciant l’aisselle. Quoiqu’il eût
retiré son sac, ses yeux lui servaient de peu de chose, à cause des
compactes ténèbres. S’il étendait les mains, il rencontrait des murs
gluants d’une mousse visqueuse. Il descendait toujours, ses jambes
inquiètes, vainement agitées dans l’ombre et dans le vide. Enfin, lâché
par les cordes, il chut lourdement sur des pierres, dans de l’eau
épaisse; le coup fut rude assez pour lui faire perdre le sentiment.
Éclaboussé, meurtri, rompu, quand il put se relever, il ne vit d’abord
que la noire nuit; puis, plus noire et clapotante dans l’humidité
obscure, une ronde et basse forme, qui était peut-être une bête, rôda
autour de lui.
--Hein? dit Pierre, qu’est cela?
--Un porc, répliqua l’être; j’habite dans cette fange, parce que dans
son lieu doit être toute chose. Qui es-tu, toi?
--Un homme nu, qui a froid.
--Ton nom?
--Pierre le Véridique.
--Pourquoi te mit-on ici?
--Pour avoir dit la vérité. Où suis-je?
--N’es-tu pas nu?
--Oui.
--N’es-tu pas la Vérité?
--Oui.
--Eh bien, tu es dans un puits!
FIN DU LIVRE PREMIER
LIVRE DEUXIÈME
PIERRE LE VÉRIDIQUE
CHAPITRE I
LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE
SAINT-GORGON
Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes, le diable, s’étant
introduit par des moyens à nul connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon,
s’assit à croupetons sur l’estomac endormi du vénérable abbé Bénignus
Spagnuolo; quiconque aurait vu cela sous le bleuâtre rayon de lune que
dardait l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir grand’peur,
bien que le diable fût petit; car, tout velu de poils roux, ou roussis,
il était très hideux dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe,
ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes, sa queue
recroquevillée comme un sarment et ses ailes de flasque peau, sans
plumes, pareilles à celles d’une souris-chauve.
L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint dans son somme d’un
joli cochon de lait, tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il
avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie. D’ordinaire, il se
contentait de la couenne qui, bien dorée, croque savoureusement sous les
dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées friandes; cette fois
il avait tout avalé; et, geignant, non de remords, il se promit d’être
plus circonspect à l’avenir.
Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes, éventé la tonsure, et de
la pointe de sa barbe chatouillé malicieusement le nez, Bénignus
Spagnuolo reconnut que la gêne de son estomac provenait, non pas de
l’animal immonde qui était dedans, mais d’un qui était dessus.
D’ailleurs, il ne s’émut pas outre mesure; maintes fois il avait eu
affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de ces rencontres à son
honneur et sans méchef, lui donnant, comme on dit, du retour de matines.
Une main hors des draps, il allait faire le signe auquel nul mauvais
esprit ne résiste, quand le diable, ricanant comme une porte grince:
--Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau de la véritable
croix--qui fut recouvrée par l’impératrice Hélèna--dans le chaton de ta
bague abbatiale, que tu ne viendrais point à bout de me faire déguerpir,
étant ce soir en état de péché mortel.
Apparemment, la chose était vraie; puisque le vénérable Bénignus
Spagnuolo, poussant un gros soupir, remit sa main sous le linceul.
--Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines ta barbe; elle a une
odeur de soufre que je ne puis supporter.
Le diable dit:
--J’y consens.
Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer sa queue, il en
introduisit très adroitement la pointe dans le nez de l’abbé.
Soit que celui-ci eût en effet gagné au change, soit que, crainte de
pis, il jugeât bon de se résigner, cette familiarité peu décente ne
donna lieu à aucune récrimination de sa part; il reprit, ayant éternué:
--Que me veux-tu, Satan?
--Abbé, tu m’interroges!
--Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau? Tu es le serf, je pense,
du plus chétif esclave du Seigneur.
--Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide! et connais que, Dieu étant
la face, Satan est le revers. Que si ton maître se regardait dans un
miroir, son image, assombrie, ne serait autre que moi-même, et il n’est,
lui, que le reflet lumineux de mon obscurité. Il est écrit: «Toutes
choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre.»
--Hein? qui a dit cela?
--Jésus.
--Jésus-le-Christ? clama l’abbé, se signant cette fois.
--Eh! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu point lu les Écritures?
--J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme t’écraserait le chef.
A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant ainsi, clore le bec au
Malin, il fut grandement déçu dans ses visées, car le diable éclata d’un
tel rire que, sursautant trois fois, il faillit défoncer Bénignus
Spagnuolo, lequel sonna comme un tambour.
--Tu me crèves! grogna l’abbé.
Le diable reprit:
--Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout ce qui existe, je l’ai
enfanté; il ne forma que ce qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il
pas en ces termes au fils de l’homme: «Je te donnerai toutes les choses
du monde, si tu consens à m’adorer?» Comment les aurait-il pu offrir, si
elles n’eussent été à lui et de lui? Au surplus, recorde-toi, Spagnuolo,
Jésus enseignant à ses apôtres: «Toutes plantes ne furent point, par le
Père céleste, formées.»
--Jésus de Sirach, objecta le moine.
--Eh! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui qui, dans le corps de
Marie, s’incarna par l’oreille.
--Par l’oreille?
--Par où donc, tête rase? l’ouïe était sa voie naturelle puisqu’il était
le Verbe.
--Seigneur! gémit l’abbé.
--De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre clerc, il n’y a aucun
plaisir à discuter avec toi. Sache que la conception par l’oreille a été
crue par nombre de pères fort orthodoxes en Orient non moins qu’en
Occident, et l’on trouvait encore cette doctrine dans les lithurgies des
églises de la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de Scythanius,
évangélisait dans le pays d’Ahwaz.
Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla furieusement.
--Ah! ah! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu es le démon antique
de l’hérésie. Abomination et Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est
comparable à la vile issue par où les porcs déchargent leurs entrailles,
et tes paroles puent comme des excréments. Quoi! boue en figure de
singe, tu osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon où revit la
règle pure des Camaldules, par Romuald inventée, et parler à moi,
Bénignus Spagnuolo, abbé?