Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le sire de Pierrefeu, prestes

comme un autour qui plume une alouette.

--Hélas! mon habit! pensait Pierre, mon bel habit qui devait me faire

aimer des dames!

Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en fine toile de Flandre.

--Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais à m’embellir pour les

nuitées amoureuses.

Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front contre un arbre, et comme

il était, de son naturel, plaisant:

--Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en troublant tes ébats. Reçois

en don cette chemise...

Crokesos acheva:

--Puisque tu n’en eus point la doublure.

La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, pleurante, la reçut;

et larmoyant de plus belle, elle s’en essuyait les yeux, tandis

qu’Auberons l’emmenait.

Elle partie, eux s’esquivèrent.

Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, resta seul sur la lisière du

bois, regardant fuir au loin son cheval chevauché par une vile armure,

et ses habits épars sur d’indignes échines, et toutes ses belles

espérances!

CHAPITRE IV

AVENTURES DANS LA FORÊT

Nu, pas même de barbe, et les cheveux très courts, tout nu, gelé d’être

sans habits et brûlé d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait

survenir, honteux de sa peau considérée par toute la solitude, Pierre de

Pierrefeu était beau comme Narcissus, dieu des païens, et penaud comme

un chien tondu.

Subitement, la tête basse et les bras en avant, avec l’air d’un fiévreux

qui endosse une robe fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive

vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour en vêtir sa chair,

dût-il l’y déchirer; chaussé de bruyères, ceint de liserons, chaperonné

de feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la curieuse lumière

le poursuivait à travers la voûte empoussiérée du bois, comme une armée

aérienne lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui offrit un gîte

épineux entre les oliviers espacés. Indécis, effaré, frémissant au tact

de son corps, parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les

oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait, venait, rôdait, assez

semblable à quelque jeune bête sans poils tournant dans une vaste cage

qui aurait pour barreaux des fûts d’arbres.

Il fit halte, s’interrogeant.

Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles, ici et là, rougeoyaient

dans les écartements des ramures? eh! les enfants l’auraient hué, comme

on fait un chien attelé à quelque marmite, et nul vilain ne l’eût reçu,

car il est malaisé de persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas

même de poches. Que si la nuit eût été prochaine, il aurait trouvé du

réconfort à songer que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il

regagnerait le paternel habitacle. Hélas! il était sexte à peine et les

journées dans le mois de mai sont peu courtes. Irait-il vers le château,

qui érigeait ses deux tours dans une embrasure crénelée des Alpines? il

se figurait la fuite des chambrières effarouchées, les yeux écarquillés

du veilleur allongeant le cou par un créneau de la tour de guette, et

bandant, à tout hasard, son arc.

Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint; c’était une guêpe, qui,

bourdonnante, lui avait piqué la cuisse.

Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi qu’un taon fait un

bœuf. Les houx le mordaient aux mollets, aux chevilles les ronces; à

peine avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait, à la

façon de quelqu’un qui marcherait sur la plaque d’un four; et parfois,

pour qu’une de ses jambes au moins fût épargnée, il courait à

cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue. Mais la gêne d’être nu

dans la clarté, les souffles et les rires d’oiseaux, lui causaient plus

de souci que les piqûres des épines ou les soufflets des branches; il se

fût enfoui dans le pire des trous broussailleux, afin de se voiler, et,

de ses bras tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui passe,

pour s’en faire un vêtement.

Toujours allant, il vit de loin, entre des roches, une ouverture de

grotte, bien ressemblante à quelque géante bouche dentée de pierres

aiguës; elle baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de mousses

et de lierres. C’était un asile enfin. Là, d’ombres habillé, il

attendrait la nuit.

Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la curiosité du jour et des

choses. Qu’est-ce donc qui, soudain, lui rebroussa l’allure? Deux

formes, non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur obscure,

l’une de l’autre si proches, avec un bruit d’étoffes réjouies d’être

froissées; et de la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles

douces, ailées de jolis rires. Vous auriez pensé qu’un nid gazouillait

dans une gueule de dragon. Or les paroles étaient telles:

--L’autre? non, non, il n’est que trop hardi déjà d’en tenir un, cessez.

--Dites la cause, Élys.

--La cause? mon vouloir.

--C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié.

--A moitié, c’est trop dire.

--Mais ce n’est pas assez faire.

--Ah! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point?

--Qui se plaindrait, obéie?

--Recordez-vous quelle dame je suis.

--Comment m’en bien souvenir, si je ne le sais qu’à demi?

--Songez, Raymond de Miravals, qu’après la joute où vous vainquîtes, mes

couleurs au bras, il ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à la

condition de ne pas tirer votre cuirasse.

--Eh! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les jambards, je pense!

Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu longtemps, car un baiser

donné à propos rend muettes les plus parleuses lèvres.

Pierre grinça des dents. D’autres aimaient! Ah! s’il avait eu un habit!

Il n’aurait pas failli à entrer dans la grotte, clamant: «Venez au

soleil, dame! et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus.» Et de

fait, il l’eût prouvé, après peu de retard.

Tournant dos, il chercha des solitudes moins agréablement hantées.

Là-bas, la profondeur épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un

refuge. Il courut, baissant le cou pour se garer des ramilles qui lui

auraient piqué les yeux, écartant les basses branches avec ses bras

déchirés. Un long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le glissement

d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait d’une source, d’une

rivière peut-être. Dans les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon

de ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus, fableur

syracusain; et n’y eût-il là ni vimes ni joncs aquatiques, il aurait du

moins l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide fuyard nu, mais d’un

baigneur qui lave dans le flot la poussière et le soleil des routes.

Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes vagues du feuillage;

la rumeur s’enflait, plus vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé

le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une fumée d’eau; et

bientôt, rapide, entre le treillis de quelques ornes grêles, reluit une

coulante surface, qui disparut un instant derrière un rideau d’yeuses,

puis, entre deux rives d’où les saules laissaient pendre leurs

chevelures comme des dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala

enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet du ciel.

Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement, s’arrêta.

Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur des branches

retombantes, s’érigeait une sorte de bonnet pointu, en ostérin violet,

tout œillé de pierreries, et qui certes était («Notre Dame!» dit Pierre

en se signant) une belle mitre d’évêque.

Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire de Pierrefeu; un saint

homme comme le devait être cet évêque qui, sans doute revenant de

quelque pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la fraîche rivière,

n’aurait point de railleries pour le piteux état d’un voyageur dépouillé

par de mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à se tirer de

souci.

Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par l’eau voisine; il se

disposait à se faire bien venir par le moyen de quelque pieux salut,

lorsqu’une voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle ne

pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur de Dieu, prononça

vivement ces mots:

--Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut savoir se garer.

--Alaette, répondit l’évêque, il y a au château de Romanin autant

d’hôtes au moins que de lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma

femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille des étables, ce qui eût

été peu congruant à mon caractère.

--Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins douce, il vous a plu, si

vieille et maigre qu’elle soit, d’embrasser de nuit votre épouse.

--C’eût donc été pour mater la chair! dit l’évêque; de vrai, il se lit

dans les légendes que plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de

soi un squelette. Une maigre épouse convient à un personnage d’église

aimé d’une dame un peu grasse; et compte me sera tenu d’avoir expié près

d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette.

--Vous me voulez distraire par ces dires complimenteurs, mais je ne m’en

satisfais point, et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous

mettrez en quête d’un autre lit.

--Ah! j’en sais un qui me serait le plus plaisant de tous, par vos chers

pieds nus, je le jure! Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort

jalouse; il nous en cuirait de la mécontenter outre mesure. Au surplus,

ce couvert de saules n’est-il point aussi discret que les plus céleuses

courtines? Cette couche de vertes herbes ne vaut-elle pas les plus doux

lits du monde? et, pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles

paroles amères que ces lèvres si mielleuses vous furent, par la grâce du

ciel, données.

--Ah! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez aux portes du paradis,

il faudra bien, en dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes,

tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes façons.

Pierre n’en eût point écouté davantage, à cause du grand respect qu’il

portait aux personnes d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en se

retenant, près de choir, au tronc du saule, lui donna à craindre d’être

surpris, et, d’abord avec précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi

le froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux effrayés.

Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille, où les grottes

recélaient, au lieu de bêtes farouches, des couples trop attendris, où

des évêques mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans les

saules du rivage? Certes, il se déroberait à ces visions amoureuses qui

lui étaient si cruelles. Sa nudité, sa solitude hélas! il fallait

qu’enfin il trouvât où les cacher; et fort à propos, au milieu d’une

clairière, lui apparut un vieux chêne que le tonnerre avait écimé et qui

portait, creux jusqu’au sol sans doute, une large plaie noire à son

flanc béante.

Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les bruyères, s’aidant des

branches pour sauter les buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y

meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par les pieds dans le trou,

s’y enfonça, vira sur lui-même, malgré les esquilles du tronc, et, vêtu

d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au dehors, essoufflé.

Alors, les yeux tristes, il songea aux belles aventures d’amour que ses

rêves lui avaient promises. Comme elles se fussent diverties de lui, les

dames de la Vicomté, si, le voyant dans son tronc d’arbre, elles avaient

su quel beau défi leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval, dans

son bel habit, entre les trois chemins de la Marcellane, le jeune sire

de Pierrefeu! Combien elle nous déçoit l’espérance, hélas! et

qu’adviendrait-il de lui maintenant?

Tout à coup il ferma les yeux; non, non, il ne voulait plus voir les

délices des autres! Une dame avec son ami était entrée dans la

clairière.

Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier,

vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran (car il

est vrai que ce fut elle), ne marchait point, mais se laissait porter

par un varlet qui était de grande taille, et avait fort belle apparence,

bien qu’il ne fût point chevalier.

Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied du chêne!

Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu d’avoir été doctriné par

des chapelains ivrognes dans le château paternel, eût reçu les leçons de

quelque érudit abbé passé maître en clergie, il n’eût point manqué de

comparer son cas à celui du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits

relatés dans les antiques histoires, fut condamné à voir couler, mourant

de soif, une belle onde où il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir

mûrir, mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne pouvait mettre la

dent.

Jeune comme elle était, bien blanche du visage, et du sein aussi, car le

pelisson de satin rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle

vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux, issus en flots du

chaperon, éparpillant des odeurs de pommade et d’autres odeurs

meilleures, Cécile se mouvait tendrement parmi les caresses de son ami,

soupirait d’aise et murmurait: «Ah! ce n’est point un chevalier manchot

qui m’accolerait d’aussi agréable façon!» Ce que voyant et entendant,

Pierre de Pierrefeu, la tête hors de l’arbre, les narines écarquillées,

et les yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait de tous ses

sens cette jeunesse et cette beauté si proches; et il sentait son corps

nu piqué comme de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait des

fourmis qui lui grimpaient le long des membres, ou de son sang qui lui

fourmillait dans les veines.

Eux se baisant, lui n’y tint plus.

--Mort de mon cœur! s’écria-t-il.

Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent.

Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la clairière avec des

gestes éperdus. Fou, il l’était, certes, devenu. Il serrait dans la

brise des formes imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des

bouches vaines. Il ne lui était plus importun d’être nu; il s’étalait au

ciel, s’offrait aux curiosités de la lumière qui soulevait les feuilles

pareilles à des paupières vertes, et l’enveloppement du vent lui était

une caresse. Il se plongea dans les frondaisons, bégayant des appels;

tel Pan le dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois. Les piqûres

des herbes rases étaient des chatouillements qui ne lui navraient plus

les plantes. Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait qu’elle

vivait, cette ceinture. Il enlaçait des arbres, leur disant: c’est toi,

dame? Effarouchée, une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers

elle, l’espérant femme. Par instants il rampait, longuement frôlé aux

bruyères, et les écartait comme on fait d’un doux linceul de lit pour y

chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus d’imiter les bêtes qui

rôdent allumées par les chaudes saisons; un oiseau s’étant envolé, vers

son nid peut-être, il le suivit dans les branchages. Ici, se balançant

sur un rameau d’olivier, là, faisant ployer de son poids la cime d’un

haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant les ramilles, trouant

les feuillées, mêlé à toute la forêt, toujours suivant, comme sûr de

l’atteindre, quelque femme au loin vue de ses yeux brûlants, sentie de

ses chaudes narines, presque touchée de ses bras fous.

Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de samit pâle, la plume de

son chaperon frôlée par le passage de l’eau claire, une dame, sur des

carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée, une joue dans

ses cheveux.

Et celle qui dormait ainsi sous l’approche furieuse de Pierre de

Pierrefeu, c’était la plus belle et la plus chaste femme du pays de

Provence, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or!

Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un effondrement de ramures,

peut-être elle rêvait qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux,

lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à jamais de sa présence

le troubadour Bertrand d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près

d’elle, soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont il lui était

enjoint de garder ses yeux voilés.

CHAPITRE V

PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES

Vous pensez l’étonnement et le courroux de tous aussitôt que Clermonde,

dame des Iles-d’Or, eut narré par le détail devant le tribunal quel

affront elle avait subi dans la forêt de Romanin.

Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc d’acier parmi les

remuements de robes effarouchées et les entre-heurts de mandores et

d’armures, quand Phanette, imposant silence au tumulte, ordonna d’une

voix ferme:

--En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître appréhendé et par

devant nous conduit, pour être jugé selon la loi d’Amour.

--J’en suis bien d’accord, dit Clermonde.

Ces mots ouïs, les bruits se turent; seule, Alaette de Méolhon, voilée

de ses cheveux et ramenant sous sa cotte ses pieds sans estiviaux:

--Comparaîtra-t-il tout nu? demanda-t-elle.

Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du trouble de chacun; quatre

chanceliers, suivis de quatre pages, quittèrent la salle de justice,

afin de rencontrer le coupable et de l’amener céans, ou docile ou

rebelle.

Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de donner une belle solennité

aux débats qui s’ouvriraient tout à l’heure, désigna de la main trois

pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois taillé du jeune dieu

d’Amour fut retirée d’un bahut vermeil au dedans comme le pourrait être

un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, dressée au

milieu de la salle.

Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de fleurs d’avril, sous un

nimbe formé par des entrelacs de soucis et d’églantines, la claire face

de l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, riait avec des

lèvres en bois vermillonné.

Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, et les clercs,

ôtant chaperons et fronteaux, se rangèrent en cercle autour de la jolie

image, et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant mot. Mais

Phanette leva les bras avec un peu de l’air des Pythonisses Dodoniennes,

et, deux jongleurs s’étant approchés, elle commençait de réciter la

louange du Dieu,--car mieux qu’aucune de ce temps elle sut composer et

dire sirventes, vers, couplets, sons, chansons et tensons,--lorsque le

fou de Romanin, qui s’était accroché aux ferrures de la fenêtre, et

avait, pour mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin d’un

carreau:

--Voici l’homme! cria-t-il.

Il y eut un grand refoulement peureux, vers le fond de la salle, de

dames tournoyantes et rassemblées comme des feuilles dans un cercle de

vent; plus d’une même se cacha de la main les yeux, non, à vrai dire,

sans écarter quelque peu les doigts.

--Fait-il résistance? demanda Phanette de Romanin.

--Il marche le premier, fièrement; vous jugeriez qu’il conduit qui

l’amène.

--Est-il vêtu? dit Alaette de Méolhon, qui suivait sa pensée.

Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de répondre; les deux

battants de la porte plutôt enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les

parois de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, violent,

sauvage, non point nu, mais du col aux chevilles, comme un dieu sylvain,

enveloppé de branches feuillues, de liserons et de lierres; et vous

eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient l’air libre du ciel et

toute la franche forêt.

Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier désir, certes, fut

de les embrasser toutes. Mais il se contint, les regardant avec des yeux

qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, car il était, de

nature sinon par doctrine, courtois.

Or, parmi les longs murmures des dames tout bas chuchotantes avec de

légers rires, et des hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et jeune,

cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait repris séance, et Phanette,

mignonne et grave, interrogea:

--Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, prit un baiser, elle

endormie, à la comtesse Clermonde des Iles-d’Or, ici présente, qui

accuse?

--Un baiser?

Pierre sourit.

Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante Clermonde:

--En effet, rien qu’un baiser, dit-il.

--Nommez vos noms.

--Pierre.

--Tous vos noms.

--Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la vase; un noble homme, mal

en point, dérobe aux moqueries l’honneur de sa maison.

--Donc, vous êtes de gentille race?

--Qui en doute, qu’il l’ose dire!

--Savez-vous quelles nous sommes?

--Les plus plaisantes femmes que, même en songe, aucun ait jamais vues.

--J’entends si vous savez à quelle fin nous voici rassemblées en ce

lieu?

--Ceux qui parlent du château de Romanin ne manquent pas d’en faire cent

contes extravagants, mais je me donnai toujours garde d’y croire.

--Qu’est-ce donc qu’on rapporte?

--Que les dames en ce château séantes y tiennent Cour plénière pour

juger les procès d’amour.

--Ce disant, ils ne mentent point.

--Quoi? vous rendez des sentences?

--Équitablement, certes.

--Il y a des lois d’amour, en effet?

--Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, dans la forêt de

Brocéliande, au temps d’Artus le roi.

Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune arbre secoué où battent de

l’aile des oiseaux joyeux; cette insolente gaieté, comme on pense, parut

à tous fort messéante.

--Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude et malhabile à feindre,

car, nourri dans les bois, la compagnie des sangliers et des louves ne

m’a point initié aux hypocrites courtoisies.

Phanette de Romanin reprit:

--Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt?

--Pourquoi non? répliqua Pierre que divertissait l’aventure.

--Il faut, sire, que vous en fassiez un grand serment.

--Le plus grand qu’il vous plaira.

--Jurez donc par le Dieu de qui l’image est devant vous.

Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé dans le bois, qui

portait un manteau d’azur et un nimbe de fleurs en tresses.

--Par cette poupée? dit-il.

A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, bouleversés d’un tel

blasphème.

--Une poupée! le Dieu d’Amour!

Cent voix criaient, confuses.

--Le dieu d’amour! répéta Pierre. C’est homme et non pas enfant que je

l’eusse imaginé. Au surplus, s’il vous faut un serment, agréez celui-ci

qui en vaut un autre: par le nom de ma race, par le nom que je cèle, je

jure de me soumettre, dames, à votre justice.

On reprit place, Phanette dit:

--Vous tiendrez le serment juré?

--Un homme n’eût pas dit impunément ceci!

--Bien, vous parlez du moins d’une haute façon. Or çà,--puisque vous

connaissez de quoi l’on vous accuse,--défendez-vous, beau sire.

En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, par sa belle mine,

avait de quoi ne point répugner aux dames; plus d’une se disposait à

l’entendre avec une bienveillance qu’aurait dû exclure la gravité de la

faute, lorsqu’un troubadour, l’air morose, s’avança.

C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun de peau, borgne

d’ailleurs, mais il excellait, de son bon œil, à déchiffrer les

écritures des parchemins antiques. Comme il avait dans son château une

très belle librairie, il n’ignorait de rien; les plus habiles trouvaient

plaisir et profit à l’entendre deviser sur quelque matière que ce pût

être.

--Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu ne soit admis à

plaider devant la Cour d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque

clergie en répondant avec justesse à diverses questions posées par un

homme bien doctriné; car d’illustres personnes ne doivent point prêter

l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable d’agrémenter ses

dires par des comparaisons exactes et belles, ou par de doctes souvenirs

de lectures.

La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva; et déjà le sire de

Salignac, l’ongle de son index à la pointe de son nez, questionnait

Pierre de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies:

--Le noble homme auquel je parle pourrait-il me dire, à quelques toises

près, la distance qui divise le ciel de notre terrestre habitacle?

--Bon! comment le saurai-je? je ne fus jamais au paradis.

Giraud de Salignac sourit avec un grand air de pitié.

--Apprenez que cette distance est telle: Un homme ne cessant d’aller le

plus droit qu’il pourrait, et cheminant chaque jour vingt-cinq milles,

mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et demi. Si donc le

premier homme que Dieu créa eût toujours marché, il s’en faudrait encore

d’un million huit cent quatre-vingt-deux mille trois cent quarante jours

qu’il ne fût arrivé, puisque je parle en l’année onze cent

cinquante-deuxième de l’Incarnation Dominicale.

Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais le sire de Pierrefeu

jugeait plus plaisant d’être interrogé par les dames.

Le savant troubadour reprit:

L'homme tout nu · 第 3 / 12 段