s’avança et réclama justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils se
parlaient de fort près dans la chambre parée, ainsi qu’il est de coutume
entre personnes éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre
témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur un carreau, s’était égarée
au point de prononcer, au lieu du nom de son amant, celui de son époux,
et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette plainte le tribunal,
en dépit de la gravité qu’il lui seyait de garder, eut peine à contenir
son indignation; il fut déclaré, non sans considérants fort dommageables
à l’honneur de la dame, que, sa vie durant, elle ne serait servie
d’aucun honnête seigneur, mais serait obligée de se tenir à son mari,
puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi condamnables sentiments.
Ces menus procès expédiés, un solennel silence régna dans la salle de
justice, car le moment était venu où l’on savait que s’ouvrirait l’un
des plus graves débats des présentes assises.
L’affaire devant être plaidée non par les parties elles-mêmes, mais par
avocats désignés, deux troubadours suivis de leurs jongleurs
s’approchèrent du tribunal.
C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui avait pour amie, comme il
a été dit, Cécile de Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était
plus habile que ce poète à soutenir une cause, même mauvaise, en beaux
couplets ornés de rimes redoublées), et Raimond de Miravals, le
serviteur d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne romançait pas
avec autant d’artifice que son adversaire, mais il lui avait été départi
du ciel une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir les cœurs
et faire triompher ses dires).
L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, puis la comtesse Phanette
de Romanin, et ce fut Bérenger de Palasol qui parla le premier.
--Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder une attention
favorable! Avec l’agrément de l’unique pour qui je vis, je porte ici la
plainte d’une illustre châtelaine; mais avant de traiter le point
litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est d’usage, j’exposerai les
faits avec brièveté.
Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant souri:
--Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie avec force tendresse et
grande fidélité par un seigneur de haut rang. En vain voulait-elle
demeurer avare des dons suprêmes; elle en vint à être si touchée du
patient amour et du beau dévouement de son serviteur, qu’elle se montra
peu farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit encore sans
témoigner aucune joie les faveurs auxquelles se résout si péniblement
une pudique personne. Ce que voyant, la plaignante requiert que son ami
soit tenu de se déclarer content ou qu’il plaise à la Cour de lui
imposer quelque pénitence, en châtiment d’une telle ingratitude! J’ai
posé mon dire.
Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. Que pouvait désirer
de plus le chevalier nourri de telles douceurs? Raimond de Miravals prit
la parole à son tour:
--La Cour a entendu la vérité, mais il convient d’ajouter quelques
paroles. Que la justice des dames nous soit en aide! Il est véritable
que la haute amie du seigneur qui me commet ici lui a fait miséricorde.
Elle l’a admis, à l’insu de tous, dans sa chambre et dans son lit. Mais,
par excessive pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui ouvre sa
porte, et toutes lumières éteintes. Or, est-ce joie entière de ne point
voir la beauté de ce qu’on possède? Au nom du chevalier pour qui je me
porte, je requiers que sa dame soit tenue de laisser dans la chambre
quelque lampe allumée, ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une
pénitence en reproche d’une si cruelle modestie.
Évidemment le cas était des plus intéressants, mais il présentait de
grandes difficultés; car si, d’une part, la réserve de la dame était
fort honorable, le désir du chevalier, d’autre part, pouvait passer pour
très légitime. L’assemblée attendait avec impatience les raisons
qu’allaient fournir pour et contre Bérenger de Palasol et Raimond de
Miravals; quatre jongleurs, ayant accordé leurs instruments, se
disposaient à accompagner les voix de leurs maîtres selon le rythme et
le ton, et déjà Bérenger, levant des yeux brillants d’enthousiasme,
allait commencer d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit le
bras et dit:
--Certes, depuis que furent instituées les Cours d’amour pour maintenir
entre amants l’observance des honnêtes coutumes, jamais plus importante
question ne fut portée à tribunal de dames, et celui de Romanin recevra
un nouveau lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction de
tous. Mais comment y pourrait-il réussir, étant privé de la plus sage
des conseillères, de celle qui en tout temps excella précisément à
défendre les droits de la modestie, de celle que, sans faire tort à
aucune, on peut nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je veux dire
Clermonde, comtesse des Iles-d’Or?
Il fallait que la renommée de Clermonde des Iles-d’Or fût bien établie,
car personne ne réclama contre une si haute louange; les dames
elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent.
Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était aussi vertueuse.
Née dans ces îles d’Hyères où mûrissent des fruits d’or, il était
étrange--ainsi disait Bertrand d’Alamanon--qu’elle n’eût pas fondu au
soleil, car elle semblait de neige à cause de sa blancheur et à cause de
sa froideur. Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité ni
des tournois qui se font dans les villes ni des chasses que l’on mène
par les forêts; même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement
de la chapelle, aimait à lire les livres de dévotion, conversait plus
volontiers avec les clercs qu’avec les chevaliers; et peu s’en était
fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Clarisse. Pour ce
qui est du mariage, on avait essayé en vain de lui en parler; elle y
répugnait comme il est dit que l’hermine a peur de souiller ses petites
pattes blanches. Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, que
l’on ne remarque pas chez les dames les plus chastes. Elle ne pouvait
considérer, sur quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux se
becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux joues. Ce lui était un
chagrin quand sa cotte frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de
serviteurs dans ses chambres, mais des filles servantes, qui ne
parlaient, en lui peignant les cheveux, que des belles aventures, non
des saints, mais des saintes. Elle avait pour haquenée une jument de
trois ans, n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Elle ne voulait
pas de miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, et, si elle
assistait parfois aux plaids d’amour, c’était pour y garantir par sa
présence la pudeur des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes
paroles; que si un propos trop vif, pendant les débats, échappait à une
personne, elle se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste du
jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa beauté, qui était la
merveille de Provence, peu d’hommes l’avaient servie. On avait tant de
respect que l’on n’osait pas concevoir de l’amour; on était persuadé que
tout aveu lui serait un outrage; et lorsque, plus tard, Bertrand
d’Alamanon lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea qu’en sa
présence il portât désormais un bandeau sur les yeux, car les regards
d’un homme épris d’elle lui auraient été une insupportable gêne.
On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque lieu qu’elle pût être et
deux pages allaient sortir à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant
ouverte, parut enfin Clermonde des Iles-d’Or.
La dame de Romanin se leva.
--Ah! Cousine, dit-elle, venez prendre place ici.
Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or épars de ses cheveux, et la
poitrine mouvante comme celle d’une femme à qui un grand malheur vient
de survenir:
--Ce n’est point comme conseillère que j’accours près de vous. Dames, je
porte plainte!
Il y eut alors un grand étonnement. Quoi! La dame des Iles-d’Or portait
plainte? Il s’était rencontré un homme assez téméraire pour offenser
l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers n’osaient tourner
la vue? Mais, peut-être par suite de la sensibilité de sa modestie,
avait-elle considéré comme une injure quelque marque permise
d’admiration ou de respect ardent? Plusieurs se disposaient à sourire du
récit qu’elle allait faire.
--Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette avec un accent de doute,
qui donc s’avisa de vous déplaire et que vous est-il arrivé?
Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins rouge à peine que le velours
écarlate de son chaperon:
--J’ai été embrassée dans le bois par un homme tout nu!
CHAPITRE III
POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES
Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté l’auberge où elle était
servante, mais servante servie à cause de l’amour que lui portait
Auberons l’aubergiste, s’en vint seule et chantant: «Deluriau,
delurièle», ramasser des branches à la lisière du bois.
Pour ne pas être aussi mignonne que les damoiselles du château, elle
avenait fort, Mariotte, avec ses cheveux courts et drus, frisés sur son
front en de petits serpents noirs qui se donnaient l’air de lui manger
les yeux. La bonne santé et l’habitude de se pencher vers le feu des
cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent été bonnes à mordre
comme des viandes fraîches cuites à point. Le devant de sa chemise
ressemblait au sac d’un frondeur, enflé de pierres rondes, et son jupon
faisait le gros dos comme un chat quand elle se baissait pour prendre
quelque ramille. Passant le temps dans les offices à préparer les
assaisonnements, ou dans le cellier à surveiller les gens qui mettent
les tonnes en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle fleurait à
la fois la cannelle, la lie et la verveine.
Elle allait, venait, «deluriau», s’arrêtait, courait, «delurièle», dans
une buée ensoleillée, parmi des fuites d’oiseaux, «deluriau» et des
tournoiements d’insectes; sa jupe de brunette cramoisie avait l’air du
centre incessamment déplacé de toute cette vie et de toute cette
chaleur.
Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons qui, de loin, la
guettait. Le tavernier de Saint-Rémy était un maître fort jaloux; de
fait, il n’avait point tort de former quelque soupçon, au dire des
Turlupins, Routiers ou Tard-venus, qui, fréquemment, après quelque bel
exploit de grand chemin, se réjouissaient dans son auberge.
--Eh! eh! Mariotte, dit-il en s’approchant d’un pas sournois et
précautionneux comme celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh! eh!
Mariotte, que tu t’es levée tôt!
Il cachait mal derrière son dos une très belle fourche en bois de
cornouiller; ce que voyant, Mariotte eut dans les reins un petit frisson
commémoratif peut-être, mais elle se donna bien garde de laisser voir
qu’elle avait peur.
--Bon! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus de sarment dans le bûcher.
--Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois quelque jeune garçon
qui t’espère?
--Il fera une mauvaise journée, celui qui a de mauvaises pensées en
s’éveillant.
--J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, le chef de ces maudits
que j’héberge pour la perdition de mon âme (mais on n’aurait guère de
chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes gens!) j’ai bien vu,
dis-je, que le chef te parlait à l’oreille.
--C’est donc qu’il avait quelque confidence à me faire.
--Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble?
--Point du tout, et si je te fâche par mes dires, je ne sonnerai mot.
--Ainsi, tu attends un amoureux, fausse fille?
--Trairi, deluriau, deluriau, delurièle...
--Hein! que réponds-tu là?
--Trairi, deluriau, leure, leure, leure...
--Prends garde! le nez me chatouille, ce m’est signe de colère.
--Trairi, leure, leure...
--Gare la fourche, dis-je.
--Trairi, delurièle...
--Je te romprai quelque membre!
--Trairi, deluriau... oh! oh! oh!
Son refrain, que lui avait enseigné, non sans récompense, un jongleur
venu du pays d’Arras, elle l’acheva dans des cris, car la branche de
cornouiller lui caressait bellement l’échine.
--Tiens, laide femelle! Voici longtemps que la fourche ne t’avait
servie. Nous avons plus d’un compte à régler. Tiens! un coup sur la
nuque, pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier de Romanin.
--Aïe! aïe! aïe! ma peau saigne.
--Un autre sur l’échine! pour être restée trop longtemps, après vêpres,
chez l’ermite de la Marcellane.
--Doux Jésus! mes os craquent.
--Et celui-ci dans les jambes! pour te garer d’aller au rendez-vous des
galants.
--Notre-Dame! serai-je estropiée?
--Et celui-là sur le bras! pour que tu geignes quand te pinceront les
garçons à qui tu sers à boire.
--Hélas! mon doux ami, comment ferai-je pour vous accoler, si vous me
rompez les bras?
Mais ni plaintes ni supplications subtiles n’apaisaient Auberons, qui la
rossait de plus belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout rouge et
traversé de longues raies noires, fut comme une tranche de porcelle
qu’on aurait mise à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée si,
tout à coup, une main robuste fondant comme un tiercelet n’eût saisi le
manche de la fourche, pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans les
reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en l’air comme une
grenouille qui saute!) tomber à deux toises de là, le nez contre un beau
tronc de chêne.
Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin par la jupe de Mariotte,
qui survenait ainsi: il resplendissait dans son beau costume; son
cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait le thym et les mousses
en secouant sa crinière au soleil.
Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement de cette intervention,
cela est fort certain,--d’autant plus que l’écorce du chêne lui avait
très bien écorché le menton et les narines. Il fit mine de se rebecquer;
mais le chevalier, d’un geste si fier, lui ordonna de montrer les
talons, que le vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy,
non sans blasphémer à part soi, et le col enfoncé entre les épaules,
comme quelqu’un qui craint pour son dos.
Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, songeait au beau sire saint
Georges dont il y avait dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre
peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à travers les cils. Toute
défaite et allumée par la lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du
plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur qui sentait bon.
--Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami?
Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche et de l’œil, non sans
retirer son chaperon, car jamais il ne fut de ceux qui craignaient
d’humilier la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard des vilaines.
Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et n’ayant pas d’épingle,
s’aidait d’une épine de houx.
--Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est mon maître; pour moi, je
ne suis pas bergère, mais servante chez Auberons, le tavernier de
Saint-Rémy.
--Qui que tu sois, je t’aime.
--Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu de me railler; de vrai, un
seigneur qui a un si bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas
aimer une telle pauvre fille.
--N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si on les embrasse de bon
cœur?
--Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on hait, répondit-elle en
renonçant à enfoncer l’épine dans la serge.
--Vois donc si je t’aime! dit-il.
Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola la belle fille et la
baisa dans les cheveux.
--Que béni soit Dieu! murmurait Mariotte, tandis qu’il la menait sous le
bois, car jamais je ne reçus baiser de chevalier.
Eh! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré commencer sa carrière
par de plus hautes amours; entre une femme ou fille de baron et une
servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, si la dame, des deux, eût
été la plus belle. Mais quoi! Alexander de Macédoine conquit-il d’abord
Babylone? Il faut enlever les faubourgs avant d’assaillir la ville et
d’escalader le donjon; les paysannes sont comme les faubourgs des
gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante de corsage;
pour ce qui était de ses lèvres, une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à
demi le parfum des jeunes roses.
Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, lentement remuées;
l’épaisseur des verdures, bien close au soleil et au vent, les isolait
même de la solitude; et nul bruit, sinon d’oiseaux, moins bavards déjà,
car dans les hautes feuillées la chaleur croissante ensommeillait les
pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux et grossissant, un
tumulte de passage à travers les buissons et de pas lourds cassant les
bruyères.
Pierre se retourna.
--Holà! qu’est-ce? cria-t-il.
Cinq hommes s’avançaient, portant sur des casaques de cuir, qui leur
laissaient les jambes nues, la cotte de maille luisante comme une peau
de couleuvre, tenant fière dans leur droite la courte et large épée
brabançonne; ils avaient pour coiffure des casques de bronze, à large
nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers de mauvaises besognes,
se souciaient peu d’être connus.
Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite armée, se frottait
silencieusement les mains; Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette,
pour tout de bon cette fois.
--Parlerez-vous? dit Pierre, et saurai-je ce qu’on me veut?
L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet bronzé, montra des joues
de cuir brun, couturé de balafres, et des yeux jaunes où la bile
flambait sous des sourcils en broussailles.
--Vous montrez de la curiosité, beau sire? Qu’il vous soit donné
satisfaction. Ce manant est un maître de taverne, à qui chacun de mes
compagnons doit quatre deniers d’argent pour maintes buires vidées; moi,
je lui en dois neuf, parce que, étant le chef, il m’a fallu donner
l’exemple d’une plus seigneuriale beuverie! Or, Auberons nous a dit:
«Grâce vous sera faite d’un denier par coup de plat de lame fortement
appliqué sur les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, se
divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte.» Le compte est fait. Ce
sont vingt-cinq coups qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout
juste, à moins que, par prévoyante économie, nous ne jugions à propos de
faire quelque avance à notre hôte sur le souper de ce soir.
--Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le gâter.
Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, avait fait voler le
casque du routier, et le lourd pot de bronze tomba sur le nez
d’Auberons, qui, ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux.
--Par la Mort-Satan! gronda le Mauvais-Garçon, ramassé sur lui pour
bondir, pendant que ses compagnons se mouvaient en avant avec un bruit
de ferrailles.
Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air de courtoisie:
--Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions regret d’avoir mis à mal un
chevalier qui montre du courage, si d’abord nous ne lui avions bien
clairement fait voir que le mieux est pour lui de se laisser battre sans
résistance.
--Tu es trop doux, dit l’un des reîtres.
--J’ai étudié pour être clerc, dit le chef.
Il reprit, après avoir ramassé son casque:
--Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire à de ces Turlupins
qu’intimide une semblance de bravoure, et qui, sur les grandes routes,
ne volent que ce qu’on leur laisse prendre? Il s’en rencontre de tels,
je le confesse; ces poltrons déshonorent les libres-compagnies. Mais
tenez-vous pour assuré que nous sommes tout autres; si la valeur devait
s’exiler d’entre les hommes, ce serait en notre société qu’elle boirait
son dernier lot de saint-pourçain.
Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de ne point remarquer ce
signe de moquerie, et, désignant l’un après l’autre chacun de ses
suivants, il continua de parler avec une élégance qui témoignait en
effet de quelque clergie:
--Celui-ci, c’est Crokesos! que les gens de guerre nomment Abat-Paroi et
les pucelles Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte; sa main
ouverte est agréable aux plus délicates femelles. Il est fort et
gracieux comme un chêne qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera,
s’il la pousse du coude; et vous seriez son fils, si votre mère l’avait
pu connaître.
Pierre mit la main sur la garde de son épée, prêt à toute aventure.
--Considérez celui-là! il a nom Pincedès. Ce qu’il aime c’est la
bataille, mais il préfère le jeu. Sa joie est parfaite quand il peut
ramasser son gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge d’un
vaincu: «As-tu de l’argent?» dit-il. «--Trois esterlins,» dit l’autre.
Pincedès proposa de les jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en
empochant l’argent.
Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, pour être sûr qu’elle ne
manquerait pas de sortir lorsqu’il en serait besoin.
--Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est Cabot-Chacal, mon neveu.
(Viens, fils! je baise en toi l’honneur de ma famille!) S’il se bat dans
une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un géant ne passerait pas à
gué. Ne présagez-vous rien de cette babine qui se retrousse? Dans une
ville assiégée, où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit
le goût de la viande humaine, et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion
ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie,
aux cadavres qu’il a faits.
Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée.
--Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien qu’un bout de chalumeau sorte
de sa jacque de maille! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer
l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il se montre musicien
aussi bien qu’homme de guerre; mais, par ses sons, il nous incite aux
exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins quand la flûte de
Musehault chante d’aller en avant. D’ailleurs, il abonde en inventions
réjouissantes; c’est lui qui, par une belle nuitée de juin, imagina de
mettre le feu à une bergerie de bénédictines, pour nous donner le
divertissement de voir les ouailles déguerpir en chemise.
Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné dans l’action.
--Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai guère. Qui donc, seul,
et de nuit, s’introduisit dans la ville de Laon, et en rapporta sur ses
épaules le coffre communal tout retentissant de belles monnaies
bourgeoises? c’est Ogier-le-bien-avisé. Et qui donc, s’escrimant seul
contre deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet et du fer de
celui-ci perça le cœur de l’autre? c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux
reîtres ne font qu’un, car j’ai pour noms: Ogier-Pompée.
Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer.
--Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion aux coups qui lui
sont promis, car si, de votre fait, nous nous courroucions, il se
pourrait qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par Crokesos,
saigné par Pincedès, achevé par Pompée et mangé par Cabot, cependant que
le flageolet de Musehault sonnerait vos funérailles!
Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, et virant sur les
talons au milieu des routiers soudain rangés en cercle, il fit, le
glaive tendu, retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques des
Turlupins.
Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et tombé sous l’effort, il
eut deux genoux sur le ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus
de ses yeux.
Mais il ne les baissa point; ce que voyant, Ogier-Pompée sourit avec un
air de bienveillante estime.
--Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte.
--Vingt-cinq coups! Vingt-cinq! disait Auberons ravi.
Mais Ogier s’écria:
--Pas un pour lui et cent pour toi, si tu sonnes un mot de plus.
Il continua, pensif:
--Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé que le preux Roland
m’accolait chevalier. A ce rêve, sans doute, je dois les magnanimités
courtoises qui rehaussent ma valeur guerrière. Quoi qu’il en puisse
être, il ne sera fait aucun mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché
l’âme par sa belle intrépidité.
Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des porcs que l’on repousse de
l’auge.
Ogier reprit:
--Mais, par l’agonie-Jésus! si je ne veux point qu’on le navre ou le
tue, j’entends bien qu’on le pille. Fouille donc, Musehault!
Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, puis triste, avec la voix
d’une flûte qui parlerait:
--Nulle monnaie! soupira-t-il.
--Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de l’homme!
D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle.
--Hélas! mon destrier! pensait Pierre, mon beau destrier, qui me devait
conduire aux aventures!
Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu:
--A moi le surcot! à Crokesos la cotte! Musehault aura les chausses, et
Pincedès les estiviaux.