--Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Lai

CATULLE MENDÈS

L’HOMME

Tout Nu

PARIS

VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR

_168, Boulevard Saint-Germain, 168_

1887

Droits de traduction et de reproduction réservés

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

JEUNES FILLES, _6e édition_ 1 vol.

JUPES COURTES, _8e édition_ 1 vol.

PROLOGUE

I

En ce temps-là, Loys le Jeune, septième du nom, lequel fut si chagrin

d’avoir brûlé au sac de Vitry treize cents personnes réfugiées dans une

église, qu’il alla en croisade en faire périr un bien plus grand nombre,

étant roi des fleurs de lys de France, et la reine Éléonore, sa femme,

étant certes la plus belle dame et la plus experte aux choses de l’amour

qui eût jamais résolu un jeu-parti ou présidé un tribunal de

gaye-science; Conrad de Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait un

Sarrasin en deux, portant la couronne de fer des empereurs d’Allemagne;

Eugène, évêque des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et deux

miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire qu’un pontife décédé

vaut mieux qu’un pontife vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud

de Brescia était consul à Rome; le marquisat de Provence ayant pour

marquis Raymond, comte de Toulouse; et Flodoard qui venait d’épouser une

veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux ecclésiastiques de ne se

marier qu’avec des femmes vierges, étant évêque d’Avignon: en ce

temps-là, le dixième jour des kalendes de mai, trois fils de noble père,

Pierre, Marcabrus, Aymeril, sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube

levée leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive

châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un geste d’adieu l’écu

armorial dont se décorait encore l’ogive disjointe du porche, et s’en

allèrent à travers pays, sans damoiseau ni écuyer du corps, Pierre

chevauchant un fort destrier d’Ongrie, comme il convient à un jeune et

hautain baron, Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air doux

d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied, par la raison que l’allure

du plus pacifique quadrupède eût gâté en le secouant le vin épicé dont

il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce que, ses deux frères

en selle, il n’avait pas même trouvé un roussin dans les écuries du

château.

Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures, ainsi qu’il est dit des

trois frères Curiaces au premier livre des histoires de Titus Livius,

ils arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui était appelé le

carrefour de Marcellane; c’était là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare,

venant de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante Marcelle.

Sans doute il eût été plus naturel de donner à cet endroit le nom de

Marthe elle-même, mais, depuis que la sainte y avait fait halte, il

était passé là tant de serfs revenant de la glèbe, tant de routiers sans

vergogne, de matois et de mercelots, de mauvais-garçons et autres

turlupins, que le nom d’une servante était bien assez bon pour un lieu

aussi mal famé.

Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent pas d’abord. Autour

d’eux, largement, le soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un

bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et dorée de Provence.

Nul bruit dans la solitude, sinon parmi l’herbe rase les cris secs des

cigales, qui semblaient les pétillements de la terre brûlée.

II

Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus, la tour carrée du château

de Pierrefeu, déjà lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de

distinguer encore sa girouette en métal peint qui avait la figure d’un

coq faisan. Ils crurent entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée

de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il leur sembla que la

vieille maison les rappelait. Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux

qui s’en vont pour ne plus revenir.

C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur enfance avait grandi.

Le défunt sire de Pierrefeu avait été un gentilhomme d’espèce assez

remarquable; ivrogne au point qu’il cachait dans la manche de son surcot

une bouteille d’hypocras pour boire pendant la messe, débauché si

insatiable de plaisir, que, n’ayant point assez des serves de son

domaine, il achetait bon an mal an trois belles filles amenées des côtes

levantines par les pirates de la mer méditerranée, et tellement pieux

qu’il n’eût point mis en perce une tonne de vin ou délacé la cotte d’une

pucelle, sans s’être au préalable signé deux fois en l’honneur de son

patron le grand saint Eusèbe, évêque de Verceil. Ses vices, comme on

voit, vivaient en bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs, nuls

reproches à craindre, car, prudemment, il choisissait pour chapelains de

bons buveurs comme lui; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus

d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine, Pierre d’une Égyptienne, sans

scandaliser ces dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres de son

lit, en considération du bel ordre de sa cave, et aussi à cause de sa

vénération pour les saints mystères.

Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur jeune âge, comme par un

équitable avancement d’hoirie, une des trois propensions paternelles.

Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de neuf ans, gras des joues et

fortement lippu, but du vin pour la première fois, il éprouva, tandis

que la bonne coulée lui descendait du gosier dans la panse, un

tressaillement si délicieux, suivi d’un si parfait bien-être, qu’il

ferma les yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants de larmes de

joie! Dès lors, il comprit que la Providence l’avait fait naître pour

être un grand buveur, et n’eut garde de résister à la vocation céleste.

Il aima le vin et l’honora. Il envia les tonnes du cellier toujours

imbues de la rouge liqueur et se promit de leur ressembler autant que

faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un seul trait le hanap de

sire Eusèbe, qui ne contenait pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne

le posait vide sur sa table qu’en s’écriant: Encore! mais il ne voulut

pas être de ces bas ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les

papilles buccales, font peu de différence entre les crus excellents et

les crus médiocres; véritables éponges qui se gonflent indifféremment de

toute humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie un art. Il

étudia, expérimenta, compara. Bientôt il sut distinguer, paupières

closes, rien qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne du vin

d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur, il ne manquait pas de

reconnaître le Saint-Pourçain d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire

ne le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait fort, entre

deux gorgées, un cuissot d’écureuil en sauce cameline, surmonté de

grenades et de dragées vermeilles. A peine était-il hors de page, qu’il

avait le nez rose, ce qui était un joli commencement.

Aymeril, le dernier né des frères, se tenait plus souvent dans la

chapelle que dans les environs des cuisines ou des caves, et, garçonnet

encore, lorsque, pour servir la messe, il montait les marches de

l’autel, le front couvert d’une rougeur tendre, il avait le regard

humble et circonspect, le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques.

A seize ans, svelte et grêle, cheveux blonds presque blancs, pâles

joues, un peu creuses, joli comme un novice sous la cuculle de lin

étroite, à capuchon pointu, il avait déjà fait plus d’un pèlerinage à la

grotte de Sainte-Baume, où Marie-Madeleine vécut trente ans et fut

nourrie par les saints Anges; à Autun, qui vit Lazare mourir pour la

seconde fois, et jusqu’aux dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon

chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don d’argent du poids de

Durandal. Comme s’il eût été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours

par semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline avec une

peau d’anguille remplie de sable, selon l’usage des Camaldules. On vit

plus d’une fois, le matin, dans son lit, des taches de sang fraîches

encore, car il portait un cilice de crin où s’ajoutaient des clous. Il

parlait peu, priait beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne manquait

jamais de réciter un _Ave_ quand un reître ou un vilain lâchait devant

lui quelque blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie des

dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce qui lui donnait un air fort

touchant, lorsqu’une galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et

se montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une grande sainte comme on

sait, bien qu’une fois en sa vie elle ait été induite du péché de

luxure--mais on ne l’y prit plus--par un démon incube que les uns

nomment Chamos et les autres Cimmeriès, marquis de l’enfer.

Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal, épicé par le sang

égyptiaque que lui avait infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les

veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du giron de sa nourrice, il

se rendit fort redoutable aux garcettes des environs et même aux

concubines paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait, avant de

retirer son jupel, de clore hermétiquement la porte de son réduit, elle

ne tardait pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque chose qui

ressemblait à la mèche d’une lampe, et qui était l’œil de Pierre,

allumé. Pourquoi l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit un

autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois d’avril, brame, il ne le

savait pas encore et le devinait déjà. Dans les rousses après-midi de

juin, lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la terre, l’herbe se

frotte à l’herbe, et la branche à la branche, et la bête à la bête, lui,

parmi les fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et les soupirs

de délice dont la nature l’enveloppait, s’arrêta plus d’une fois contre

un tronc d’arbre, étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres et

tenant à deux mains son cœur gonflé par une ivresse douloureuse. Un jour

enfin, ayant vu dans une mare claire se baigner Bénédicte, la fille du

chancelier du château, et l’ayant entendue dire à une grenouille qui lui

était sautée dans le giron: «Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de

mon ami,» il comprit que l’on devait être bien aise entre les bras d’une

pucelle et jura d’apprendre sans retard comment on devait s’y comporter.

Dès cette heure, étant âgé de quinze années, il dépassa singulièrement

les exploits des faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes, de qui

mention est faite dans les écrits des poètes de l’ancien temps. Il fut

un endiablé tentateur de femelles, un déchireur de guimpes, un trousseur

de cottes, flairant des lys dans toutes les gorgerettes, mangeant des

fraises à toutes les bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles les

bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements dans leurs

épousailles, il ignorait de tout point les bienséantes pratiques en

usage parmi les dames et les chevaliers, et montrait des façons promptes

et violentes. Il disait aux filles: «Je vous aime!» comme un autre leur

eût dit: «Dieu vous garde!» Et pas une ne s’avisait de lui répondre des

paroles peu engageantes, car il était bien fait de corps, blanc de peau,

brillant des yeux, abondait en promesses de joie, paraissait tout à fait

apte à multiplier les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup,

employait volontiers en festins ou présents les gros tournois d’argent

dérobés à l’épargne paternelle.

Mais le temps de ces largesses n’était plus. Maintenant Eusèbe de

Pierrefeu reposait sous une lame de marbre, dans la chapelle du château,

ce qui était fort convenable pour un homme pieux, et non loin de sa

cave, ce qui devait être une consolation pour un ivrogne défunt. Des

richesses du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé les

chapelains, les filles d’amour et les majordomes, c’est-à-dire rien, et

les trois jeunes frères assemblés dans le carrefour de la Marcellane,

considéraient tristement le domaine familial d’où les exilaient la

misère et l’ennui.

III

Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa le cou pour mieux avaler

quelques lampées de vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses

grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur d’azur, globulé çà

et là de beaux rubis saignants.

--Oh! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde d’un vigoureux coup de

paume, allons-nous fondre en pleurs comme des grappes sous le pressoir?

Il est véritable que l’état de nos affaires n’est pas très florissant.

Mais quoi! la vigne, sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars de

feuilles et de raisins en septembre. Le pis, c’est que ma bouteille de

voyage est vide comme une poche de joueur, et, à la remplir six fois par

jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de mon héritage.

N’importe, je suis mon chemin vers Toulouse, où je dois être élu, par

protections spéciales, pourvoyeur de la cave comtale. Adieu, frères! on

dira plus tard, en voyant le carrefour de la Marcellane: «C’est ici que

les trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés, se séparèrent d’un

bon accord pour suivre chacun sa pente.»

Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril ensuite, qui de leurs

selles s’étaient penchés vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une

des routes qui rayonnaient du carrefour.

Pierre l’arrêta d’un geste inquiet.

--Tu emportes l’argent? dit-il.

--Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus. Un bon cheval de guerre,

propre à faire belle figure dans les tournois, est mieux séant à un

chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche de monnaies.

--Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre.

Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa dévotement une petite

image de sainte Aliénor qu’il portait suspendue à son cou par un ruban

de soie, et dit, les yeux baissés:

--Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en aller joindre à

Constantinople le pieux roi Loys et la douce reine Éléonore, pour, de

là, me rendre en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens. Je

répandrai mon âme en pleurs de repentir, car j’ai beaucoup péché! sur le

sépulcre de la divine hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent

florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que la céleste miséricorde

vous accompagne en vos aventures!

--Toi aussi, tu emportes l’argent? dit Pierre.

--Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril. Un galant accoutrement qui

rend plaisant aux yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un gentil

chevalier amoureux des dames comme tu l’es.

--Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre.

Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane, et, triste un peu,

baissa le front; mais quand il eut considéré sa monture et son vêtement,

il lui vint aux lèvres un sourire de gloire.

Le destrier en effet était de haute race. Nul chevalier, dans les joutes

de Charlemagne ou d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec une

étoile blanche au chanfrein, le poitrail large et bosselé d’artères, la

crinière presque rase et drue, deux braises aux naseaux, et battant le

vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les mottes de terre

plus haut que le chaperon de son cavalier.

Pour le costume, il était si resplendissant que jamais impératrice de

Rome n’en donna de plus beau à son meilleur chevalier. Sur le velours

écarlate du fronteau une queue de paon blanc, fixée par une cocarde,

faisant royalement la roue. Le surcot de samit rouge, armorié de

chimères et de licornes, laissait voir les manches collantes d’une cotte

de sandal bleu tendre, découvrait en s’écartant la soie azurée des

chausses et s’achevait en une garniture de menu-vair que dépassaient les

estiviaux de velours, pointus, à bandes de pierreries. Une escarcelle

pendait à la ceinture de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir

cordouan, et scellée d’un fermoir d’or.

Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche rouge dans sa claire face

imberbe,--car, seuls, les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de

croisade, portaient barbe et moustache,--Pierre de Pierrefeu, sur ce

cheval, dans ce costume, était superbe au soleil.

--J’irai donc seul! dit-il. Bois, Marcabrus; jeûne, Aymeril. J’envie de

plus belles ivresses et de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur

l’immense espoir de tous les amours. Eh! quelle femme résisterait à un

cavalier aussi bien mis, monté sur un aussi beau cheval?

Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses étriers, il cria dans le

vent qui passe, avec la voix d’un héraut d’armes qui proclame un

tournoi:

--Soit fait savoir à toutes les dames de la vicomté que je les appelle

au combat d’amour! Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait excuse

de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma victoire. Iseult de

Blancheflor, Oriane, Élys, Hélène, ô beautés inconnues, voici mon

cartel: Je vous aime!

Mais il continua d’un ton moins hautain, en considérant l’une après

l’autre les trois routes qui étoilaient la plaine:

--Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes? Ce lieu découvert

ne me semble guère propice aux tendres aventures, et il est peu probable

que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor la reine, ou Madame Oriane

que suit partout un vieux nain morisque, barbu de neige et tout de

vermeil habillé.

Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas un tournoi vaillant et

que, selon toute apparence, il aurait faim à l’heure du souper et

sommeil à l’heure du gîte.

Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe, il crut apercevoir dans

le lointain de la route qui s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un

bois de chênes nains et d’oliviers gris de poussière, quelque chose de

rouge qui allait, venait, flambait dans la clarté.

--Un jupon de femme! C’est un signe qui m’est envoyé pour me montrer ma

voie. Oui, certes, je vois un jupon! Est-il plus belle bannière pour qui

cherche les batailles d’amour?

Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la bête des deux éperons, il

s’élança dans un nuage de poussière soulevée, en droite ligne, vers la

jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La queue de paon de son

chaperon battait derrière lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que

Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si l’on en croit ce que

raconte en son livre _De arte amatoria et de reprobatione amoris_, le

savant homme André, chapelain du Roy de France.

LIVRE PREMIER

LA COUR D’AMOUR

CHAPITRE I

POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE

Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes

alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures

granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on

voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient

autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une

très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin.

Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur

qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres; son nom même

est presque oublié; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à

l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le

ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose

sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons

de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait

exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de

Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de

midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée.

Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous

noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa

façade était haute et large; un balcon de marbre rosâtre y saillait

lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui

s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit; et, six à droite, six à

gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient

au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes,

onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les

blasons des hôtes.

Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une

belle couleur de pourpre orangée; mais une des grosses tourelles,

construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche;

il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une

tourelle neuve.

Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était

belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien

qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était

point dédaignée de celui qu’elle avait élu.

Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire de Romanin, voyait d’un

œil fâché les tendresses de sa femme pour le chevalier Antiphanor.

Mieux eût valu sans doute la louanger du choix qu’elle avait fait, et

s’en congratuler soi-même, car Antiphanor était de haute race et

romançait fort bien en langue provençale. Mais il ne manquait pas alors

de ces seigneurs grossiers qui prétendaient se réserver leurs femmes,

et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre toutes les coutumes,

les droits de possession et de jalousie attribués aux seuls amants.

Certes on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes et

chansons; les cours d’amour avaient rendu contre eux plus d’un arrêt

savamment déduit; quelques-uns n’en persistaient pas moins dans leurs

sentiments incommodes.

Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier avaient de grandes peines,

parce qu’il ne leur était pas loisible de se voir comme ils eussent

voulu ni de converser à leur gré; en trois années, ils n’avaient encore

pu se donner l’un à l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel

amour; s’ils se rencontraient, c’était devant des yeux jaloux qui les

épiaient méchamment; par la ruse du sire de Romanin, les messages les

plus secrets étaient interceptés; et plus d’une fois Doulce de

Saint-Didier se mordit de dépit les belles lèvres amoureuses

qu’Antiphanor ne baisait pas.

Elle jura qu’il les baiserait.

Un jour que, navré de désespoir à cause de son amie, il agitait lequel

vaudrait mieux de s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa peine

en une chanson bien rimée, Doulce lui fit savoir qu’il eût à se rendre

le soir du lendemain, au pied de la tour méridionale, là où le mur

faisait saillie et à y demeurer coi, quelque chose qu’il advînt,

jusqu’au moment où elle parlerait à lui. Comment il reçut le message,

c’est ce que l’histoire ne dit pas d’une manière précise; Jehan de

Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen d’un perroquet à qui Doulce,

pendant trois mois, avait secrètement enseigné des paroles.

Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation; le soir pris, il

était au bas de la tourelle, où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât,

et s’y tenait immobile, attendant sa joie.

Soudain, il se fit dans le château un grand bruit de pas qui se hâtent

et de voix alarmées. Les chambriers d’abord, et les pages, et les

valets, et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent en poussant des

cris, les bras levés au ciel. Le feu était au château, dans la tourelle

méridionale! Mais Antiphanor se retint de bouger, soumis aux ordres de

sa dame.

Pendant que le groupe remuant des fuyards assemblés devant le château

s’effrayait des bouffées de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres

et que le seigneur s’écriait: «Mille gros tournois d’or à qui s’en ira

chercher la comtesse dans sa chambre de la tourelle!» (mais on se

donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant peu de se roussir la

peau), Antiphanor sentit quelque chose dans l’ombre lui frôler son

chaperon; c’était le bout d’une échelle de satin que Doulce avait faite

avec les courtines de son lit.

Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous grâce à l’avancement de la

muraille, s’élança d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve

durant de si longues nuits.

Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, et sans entendre les

plaintes du dehors montant jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une

délicieuse fureur.

Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt de Karléon par le

chevalier Brito? «L’amante ne peut se rassasier de l’amant, ni l’amant

de l’amante.»

Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, ensommeillée d’une chère

lassitude, essaya de se soulever un peu et murmura tout près de la

bouche d’Antiphanor:

--Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus proche? Il faut que tu

partes, hélas!

Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle avait au coin de la

lèvre:

--Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Laisse-moi

mettre ma tête sous tes cheveux.

Il se passa un long moment encore. La tenture de la porte, poussée par

le vent du feu, s’enfla, se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette

fois, qui voulut se lever.

--Oh! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, fuyons!

Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du cou, le serra plus

étroitement, et il replaça sa tête sur le sein de son amie.

C’est ainsi qu’ils s’endormirent; une partie du château brûla,

s’écroula; les cendres de leurs corps unis se mêlèrent.

Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve; et cette aventure, qui

fut divulguée on ne sait comment, ajouta un beau renom au château de

Romanin, illustre d’autre part à cause des assises de Gaye-Science qui

s’y tenaient chaque année vers les premiers jours des kalendes de mai.

Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour de Gascogne; les plus

fameux poètes s’y rendaient en grand nombre, et dans des strophes

alternées, alors nommées tensons, exposaient des cas difficiles sur

lesquels opinait le Tribunal des Dames.

A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant avec équité, imposait des

pénitences aux amants infidèles, donnait des récompenses aux couples

exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de Ventadour déroba un miroir

où s’était regardée Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant

sans cesse, se laissa mourir du regret de l’image disparue; puis la

marquise mourut à son tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un

tel ami; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés trois jours et trois

nuits par tous les amants de son ressort.

Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de Marseille demeura une

semaine sans manger ni boire; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de

Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras appelait le «bel cavalier»,

parce qu’il l’avait surprise un jour se jouant avec une épée de

bataille; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné par jeu à Giraud de

Calenson d’aller pour l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus

jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était allé en effet;

Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon refusa d’épouser de peur de cesser

de l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de Capdeuil continua

d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, siégeaient dans le château de Signe,

où fut donné, conformément à l’article trentième du Code d’amour, cet

arrêt qui acquit force de loi: «Rien ne défend qu’une femme soit aimée

de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes.»

Mais la Cour la plus considérée était celle que tenait en sa seigneurie

de Romanin la comtesse Phanette, de la maison de Gantelmes.

A peine le cry des prochaines assises avait-il été fait par les

messagers de la comtesse que de toutes les châtellenies de Provence, où

tant de gentilles femmes étaient servies par tant de barons et de clercs

diseurs de sirventes et joueurs de guitare, et de Gascogne, où l’on se

piquait peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était fidèle, et du

royaume de France, qui commençait à se plier aux délicates coutumes, se

hâtaient d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures d’osier

traînées par des mules ou en carruques à deux roues, attelées de

roussins, tous ceux qui avaient quelques cas à soumettre au Jugement des

Dames.

Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie venait demander justice

des faussetés de son ami; le chevalier qu’aucune faveur n’avait encore

récompensé de ses longs dévouements, espérait que sa maîtresse serait

condamnée à lui octroyer quelque pitié; les troubadours en chemin

composaient des poèmes où étaient proposées de subtiles questions,

tantôt celle-ci: «L’amour peut-il exister entre personnes mariées?»

tantôt celle-là: «Lequel est le plus digne d’être élu pour servant par

une noble personne, du libéral par nature, ou de l’avare qui donne

cependant?» tantôt cette autre: «Ils sont deux loyaux amants, dont l’un

jouit de sa dame, et l’autre n’a soulas de la sienne; or, les deux dames

se sont si mal portées que l’une et l’autre se sont abandonnées à

autrui; lequel des deux se doit le plus plaindre, et des dames laquelle

a le plus failli?» tantôt cette autre encore: «Si un chevalier aimait

une dame, et qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer un autre

l’espace d’un an, et lui jurât que cet an passé, il serait aimé: savoir

s’il le souffrirait?» La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort,

et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu soucieux de sa renommée

pour ne point se soumettre aux décisions de ce tribunal.

Comme on le pense bien, on passait en beaux divertissements tout le

temps que l’on n’employait à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet

ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la gelinotte ou le faisan de

Tartarie; d’autres préféraient rester dans les chambres, dansant la

tresque, sautant le branle, à tambourins et à musettes, jouant le jeu du

pèlerin à Saint-Coisne, ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux

tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac; pariant même aux dés

en dépit de l’ordonnance qui venait d’être rendue: «Il ne sera point

fait de dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient en réputation

d’y jouer seront tenus infâmes», et malgré que les dés fussent invention

du Mauvais lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de Rome: «Tu feras le

dé de six côtés carré. Sur l’une de ses faces tu mettras un, en mépris

de Dieu; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et Marie; sur l’autre,

trois, en mépris de la sainte Trinité; sur l’autre, quatre, en dépit des

saints Évangélistes; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq plaies que

Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, six, en dépit des six jours où

Dieu fit toutes choses.» On se réjouissait aussi à entendre réciter les

troubadours, à voir les jongleurs danser au son de la cornemuse la danse

de l’Épée, ou faire rouler une roue de chariot d’un coude à l’autre

coude par derrière leur tête, ou tenir une lance en équilibre, du côté

de la pointe, sur le bout de leur nez. Mais ce qui était le plus

plaisant, c’était de deviser avec les dames, soit qu’on se penchât vers

elles pendant qu’elles brodaient quelque blason sur une étoffe de soie,

soit que, leur offrant la main, on les conduisît dans le petit bois

d’oliviers et de chênes tout plein de discrets asiles, et où il n’y

avait pas d’écho. Enfin, vous ne sauriez imaginer un lieu plus aimable

au monde que ce château de Romanin au temps des assises d’amour, et

quiconque y était allé ne songeait qu’à y revenir.

CHAPITRE II

PLAIDS

Or, le dixième jour des kalendes de mai, la Cour d’amour tint séance,

entre sexte et vêpres, dans la chambre d’honneur du château de Romanin.

* * * * *

Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si haut et si splendide

qu’on l’aurait pu prendre pour le plancher du paradis vu à l’envers, la

salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. L’or, l’argent, le

bronze des panoplies chevaleresques accrochées aux piliers, simulaient

des bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui grimperaient à des

murs; et, voilant les baies des arches, des tapisseries racontaient aux

yeux les gestes des barons et des clercs de jadis: ici, dans une chambre

verte, ouvrée de laine et de soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre

habit qu’une chemise tachée de sang par des touffes de chanvre rouge,

sautait de sa couchette vers le blanc lit de parade où Isolt, se

feignant endormie, dessillait néanmoins un œil rond et clair comme un

esterlin d’or; là, en pelisson d’écarlate, Julius César, empereur

d’Ongrie et d’Autriche, et de Constantinople aussi, se glissait par un

bâillement de roche dans la spélonque de la fée Morge, pour lui

engendrer un fils qui, plus tard, étant nain, fut nommé Obéron; d’autre

part, le preux Godefroy voguait vers la cité de Jérusalem dans une nef

vermeille, attachée au cou d’un cygne par une chaîne d’or; et, plus

loin, sur le bord de la mer où se plaisent les sirènes, Virgilius,

enchanteur de Rome, coiffé d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en

jouant de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste pour aller

rejoindre la fille du Soudan, laquelle, de l’autre côté des flots, sur

le sommet d’une tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et bleus

de la ville égyptiaque, une banderole où il était écrit en lettre de

perles:

D’Élys

Hélas!

Le Lys

Est las!

Le long de la bordure inférieure des tapisseries, des écureuils se

poursuivaient à travers des cerceaux de verdure, et le sol de la salle,

en pierre blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de fleurons, était

tout jonché d’herbes fraîches.

Au fond, sur une haute estrade, et faisant face à la porte d’entrée, une

grande chaire à bras, que surmontait un dais de samit pourpre brodé

d’or, était le siège de justice, où la comtesse Phanette, le visage

grave sous un chaperon d’hermine, et la taille droite dans une robe en

drap d’argent, se tenait assise, immobile et les mains aux genoux. Si

jeune et souriant parfois en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer

qui ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, en l’absence de

l’abbesse, à présider le chapitre de l’ordre. Mais c’était, en effet,

une personne très docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse et

de qui la compétence, touchant les choses de l’amour, ne fut jamais, ni

en aucun lieu, contestée.

Trois dames avaient pris place à sa gauche, sur des carreaux de velours,

et leurs cottes bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient

Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, parce qu’elle avait

fait vœu de ne point parler tant que serait en Palestine Rafaël de

Peguilin (elle portait en signe de deuil une robe de brunette comme en

ont les paysannes); Élys de Mérargues, qui consentit à dormir trois

nuits auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi où il avait été

vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait pas son armure (sa grande

chevelure blonde s’échappait d’une couronne de pierreries et lui mettait

un manteau d’or sur son manteau de brocart bleu); Ursine des Ursières,

dame de Montpellier, par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier

autour du cou, se fit conduire en laisse dans les rues d’Avignon, de

l’église de Sainte-Marthe au palais de Viguier (elle portait une robe de

Morisque, toute sonnante de monnaies d’or, que son amant lui avait

envoyée de Cordoue en Espagne).

Ces trois dames romançaient bien, aimaient fidèlement, et nul n’avait

jamais eu à se plaindre de leurs décisions dans les débats d’amour.

A la droite de la comtesse Phanette siégeait, sur une jonchée de

verveine, Cécile de Sabran, fille du comte de Forcalquier, coiffée d’un

chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, et vêtue

d’un pelisson étroit de satin rose aussi; elle avait pour ami Bérenger

de Palasol. Un jour qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle s’y

appuyât en descendant de haquenée, le cheval tourna la tête, et, d’un

seul coup de mâchoire, coupa le poignet du troubadour: il offrit la main

droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait bonne promenade.

Plus loin, un carreau de velours n’était pas encore occupé; c’était la

place réservée à Clermonde, dame des Iles-d’Or.

Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie de lin blanc,

que ne décorait aucune broderie, Alaette de Méolhon, les pieds nus à

cause d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point d’ami, et

baisait souvent une petite croix épiscopale que lui avait donnée, un

jour qu’elle s’était confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, évêque

d’Avignon.

En regard du tribunal, mais à une respectueuse distance, étaient

groupées sur des tapis, comme des fleurs par touffes dans un champ, les

dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, les uns dans la salle même,

les autres dans la baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, se

tenaient debout des troubadours, des chevaliers et des clercs.

Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il eût été l’heure de dire la

messe, serpentaient parmi les robes féminines, lents et souples, bénins,

ou, plus graves, entouraient Flodoard de Quiquerand qui resplendissait

dans sa dalmatique de velours violet. Jamais on ne vit plus magnifique

homme d’Église. La riche dame Eudoxe de Roc-Huant--qu’il avait épousée,

quoique veuve, par horreur du concubinage auquel s’abandonnaient alors

tant de serviteurs de Dieu--ne le quittait pas de l’œil, comme craignant

qu’il lui fût dérobé; mais il ne regardait aucune femme sinon la sienne,

bien qu’elle fût peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur;

c’était, en même temps qu’un bel évêque, un très chaste personnage.

Les chevaliers portaient l’armure de parade, à laquelle s’accrochait sur

l’épaule quelque manteau de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé

par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux jambards.

Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux fût célèbre pour ses

victoires dans les tournois, les troubadours étaient vêtus de velours ou

de satin et quand ils se parlaient on voyait remuer les queues de paon

ou les ailes de poule faisane qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non

loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, ou harpes, ou

mandores, épiaient les moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer

les cordes, dès que commencerait la récitation des sirventes ou des

vers.

Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, comtes, marquis

ou vidames, vieux pour la plupart, renfrognés. On poussait la

bienveillance jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies où

nécessairement ils ne pouvaient jouer qu’un assez triste rôle de

trouble-fête; mais il leur était recommandé de rester cois, pareils à de

simples spectateurs, et de ne jamais intervenir dans les débats puisque

leur état d’époux les rendait impropres à l’amour et par suite à la

compréhension des délicates questions de sentiment que l’on daignait

traiter en leur présence. Quelques-uns témoignaient, en plissant le

front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir qu’ils éprouvaient en

ces rencontres.

A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues aux piliers, le

bouffon de Romanin, en cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête

couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux pointes, où tintinnabulaient

des clochettes, bossu d’ailleurs, riait du côté des maris.

Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs éparses de cette

foule en fête se fondaient en un harmonieux remûment de couleurs, où

saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de métal ou d’une

aigrette de rubis hérissée parmi les plumes d’un fronteau; et, sur les

onduleux va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient un vaste

et doux murmure que déchirait par instant un bruit dur d’épée contre la

pierre, ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, rompue.

La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, et s’adressant aux dames

qui l’avoisinaient:

--Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que Clermonde des

Iles-d’Or ne soit pas encore présente. Quel soin peut la retenir?

Pendant que les dames devisaient sur ce point entre elles, un troubadour

que l’on nommait Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant; il portait sur

les yeux un bandeau de soie rose, qui était une ceinture de femme, et un

petit page guidait cet aveugle volontaire.

--Quoi! s’écria-t-il, en levant les bras vers le plafond, tandis que ses

jongleurs, croyant qu’il allait réciter, plaquaient vivement un accord,

quoi! ma dame n’est point ici?

Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme elle faisait toujours avant

de parler, Alaette de Méolhon intervint:

--La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce matin dans le bois

d’oliviers, aux alentours du château. Peut-être elle s’attarde à écouter

les chansons des oiselets ou le gémissement des sources.

--Cela est probable, dit Phanette, et sans doute elle ne tardera pas

longtemps. Au surplus, le tribunal est en nombre suffisant pour juger.

Qu’on introduise les parties.

Un brouhaha se fit parmi l’assemblée: la porte principale, largement

ouverte, livra passage à une damoiselle, qui était toute jeune et toute

jolie sous un chapel de fleurs des champs, et à un vieux seigneur

habillé d’une cotte de cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était

bossu, ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie.

La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna d’approcher.

--Qui que vous soyez qui venez à nous pour interroger notre sagesse,

jurez-vous d’accepter sans murmure la décision de la Cour, et de

l’exécuter sans retard, ni omission, ni subterfuge?

--Par l’œil de griffon que je garde au chaton de ma bague, je le jure!

dit le seigneur.

--Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai dans ma gorgerette, dit

la damoiselle fort troublée.

--Lequel de vous porte plainte?

--Moi, dit-il.

--Lui, dit-elle.

--Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez des avocats?

Le sire dit:

--J’accuserai moi-même.

--Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle.

Alors s’établit un grand silence curieux, et le vieux seigneur commença,

la main droite sur la poignée de son épée:

--Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard connaît mon nom en effet,

et celui qui dit que j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers de

Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde après ceux de Provence,

n’est pas ignorant de mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône,

trois maisons exemptes de redevance dans la ville de Saint-Rémy, deux

fermes dans un vallon des Alpines...

--Et une bosse sur le dos, interrompit le bouffon.

Le sire n’entendit pas et poursuivit:

--Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, rencontrant

dans un verger la damoiselle ci-présente, je la priai, après trois

révérences, de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. Elle m’objecta

qu’étant une enfant encore, elle n’avait point l’âge où on peut donner

des baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas et me la

jeta, disant que, lorsqu’elle serait fille en âge d’amour, elle ne

manquerait point de se soumettre à ma volonté, et que je l’aurais pour

amie, si je lui rapportais sa fleur. Je retins ses promesses, et, bien

des mois écoulés, m’en retournai vers elle, lui rappelant son dire. Mais

elle ne fit nul cas de ma requête, et se déroba en riant. Les choses

étant ainsi, je m’en réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant

que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de remplir ses

engagements et de m’accorder le baiser, qui est le corps du délit.

Plusieurs dames sourirent; dans le fond de la salle, quelques

troubadours témoignèrent qu’ils approuvaient.

Phanette de Romanin leva sa droite mignonne et d’un ton très sévère:

--Tous signes d’approbation ou de mécontentement sont interdits par la

coutume, et quiconque contreviendrait à cette loi serait exclu de

l’assemblée.

Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, la comtesse reprit:

--Il importe, avant toutes choses, de connaître l’âge actuel de la

damoiselle.

--Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard.

--Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, les filles cessent

d’être impropres aux doux emplois, et ne saurait arguer désormais de sa

trop grande jeunesse pour se soustraire aux obligations contractées.

Qu’est-ce donc qu’elle objecte?

La damoiselle fit un pas en avant, et, toute rougissante, commença:

--J’ai nom Perdigonne de Puysaurin; c’est mon oncle, ce baron que vous

voyez près de la porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est allé

en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, le sire de Boisgaillard

me sollicita d’un baiser et que je le lui promis pour le temps où je

serais femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir en considération

que, paroles d’enfant étant paroles légères, ce serait un grand abus de

les tenir pour engagements véritables; que j’ai depuis acquis un bel ami

par amour envers qui je commettrais forfaiture en accordant mes lèvres à

un autre, et que le seigneur Apollin, pour bon chevalier qu’il soit,

n’en est pas moins d’un âge peu congruant au mien, ayant d’ailleurs

derrière la tête une grosseur que certains prennent pour une bosse.

Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes; peu s’en fallut que

l’assistance ne s’éclatât de rire.

Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant tantôt à droite, tantôt à

gauche, recevait à voix basse les avis de ses voisines. Le cas ne

laissait pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les Belles-Cousines

chuchotèrent longtemps, puis cessèrent d’opiner. La Cour avait pris une

résolution.

La dame de Romanin, debout, prononça:

«La Cour suprême d’amour, siégeant au château de Romanin, en Provence:

«Ouïes les deux parties contendantes; considérant que le pacte consenti

par la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser prendre un

baiser au sire Apollin de Boisgaillard, ne saurait passer pour

véritablement sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état d’enfance

où se trouvait, quand elle s’engagea, ladite damoiselle; et que,

d’ailleurs, elle tire légitimement excuse de la vieillesse dudit

seigneur et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre les deux

épaules;

«Considérant, d’autre part, que la fidélité aux promesses jurées est la

seule garantie dans la pratique d’amour; qu’il importe conséquemment de

ne laisser se reproduire aucun relâchement en ce qui concerne leur

exécution pleine et entière;

«Décide:

«Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé à baiser la damoiselle

Perdigonne de Puysaurin, mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant

point été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera ladite

damoiselle sur la manche de la cotte et non ailleurs, du bout des lèvres

et non autrement.

«Ainsi jugé en notre château de Romanin, avec l’assentiment de toutes

les dames séantes en justice, le dixième jour des kalendes de mai,

indiction neuvième.»

Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale; personne ne s’avisa

d’en contester l’équité parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur

l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un air assez penaud

néanmoins.

Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour d’autres procès.

D’abord comparurent deux gentilles femmes du pays de Flandre, l’une

accusant l’autre de lui avoir dérobé son ami par sourires attirants,

signes de paupières, abandonnement des mains et autres manèges

illicites. Le tribunal jugea que la demanderesse, ayant eu à sa

disposition pour retenir son bien les moyens mis en œuvre pour le lui

ravir, devait s’en prendre à elle seule de la perte qu’elle avait

éprouvée.

Une damoiselle porta plainte contre un chevalier du Temple, lequel,

s’étant avisé de faire un trou à la porte de la chambre où elle se

déshabillait pour se mettre en son lit, venait chaque soir y coller

l’œil; et, ce qui aggravait le cas, le vilain artifice n’avait été

surpris qu’après un long succès.

--Sans doute la plaignante, demanda l’une des Belles-Cousines, a coutume

de garder pour la nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart

des chastes personnes?

Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée de la retirer, parce

que les plis lui faisaient mal à la peau qu’elle avait fort sensible.

Là-dessus, le tribunal, très courroucé contre le sacrilège, arrêta que

le chevalier serait exilé pendant quatre années de la société des

gentilles femmes, et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait

l’agréer pour ami.

Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre de la clergie de

Saint-Rémy, réclamant contre l’épouse d’un vavasseur de la même ville,

qui déniait à son amant toute merci ou allégeance, en considération,

disait-elle, des vœux qu’il avait prononcés. La Cour estima que l’état

de prêtrise ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle aux

satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un clerc était capable de

servir à la fois sa maîtresse et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni

à l’autre, il pouvait être, sans nul scandale, admis aux faveurs des

dames. Toute l’assemblée remarqua l’empressement que fit voir Alaette de

Méolhon à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy.

L'homme tout nu · 第 1 / 12 段