_Lundi 6 juin._--Au dernier relais avant Koum, grande dispute. Il y a
huit chevaux qui sont trop fatigués et on ne veut pas nous les donner.
Mais nous n’avons qu’une idée: arriver à Koum où nous attendent Keller
et la Mercédès et coucher à Téhéran dans les lits excellents de l’hôtel
Reitz. Alors, de force, nous prenons les chevaux et les attelons pour
nos derniers vingt-cinq kilomètres en voiture persane.
Un seul cocher est là; nous enjoignons à un palefrenier de monter sur
le siège de la seconde voiture. A côté de lui s’installe Aimé qui se
fait fort de nous conduire. Et nous partons tout de même.
Le premier cocher est exaspéré de voir Aimé prendre les rênes.
Aimé est enchanté de conduire et claquerait fièrement son fouet, si un
fouet persan pouvait claquer.
Nous descendons ainsi les derniers contreforts de la montage et nous
engageons dans la plaine au bout de laquelle nous apercevons au-dessus
des arbres la coupole d’or de Sainte-Fatmeh.
Soudain le cocher de la première voiture arrête les chevaux, descend de
son siège, va dire quelques mots au palefrenier de la seconde voiture
qui, à son tour, descend, et nos deux hommes s’éloignent à pas rapides
dans le désert.
Qu’est-ce que cela signifie?
Nous les laisserions volontiers aller à leurs affaires, mais l’arrivée
à Koum est très difficile; une seule piste est la bonne au milieu des
canaux d’irrigation et des ponts écroulés. Alors nous montons sur les
sièges et nous lançons à la poursuite des fuyards. Nous avons bientôt
fait de les rattraper et sautons à terre à côté d’eux. Le cocher refuse
de reprendre les rênes. A bout d’arguments, Georges Bibesco lui décoche
un excellent coup de poing. Cet homme tombe sur le sable à genoux,
grince des dents, crie et s’arrache les cheveux de désespoir. Il est
fou ou bien ivre. Je le prends délicatement par la peau du cou et le
traîne jusqu’à la voiture. Là, aidé par un de mes compagnons, je le
hisse sur son siège, saisis son fouet, lui montre alternativement Koum
dans le lointain et le manche du fouet, et m’installe derrière lui. Il
a compris cette fois-ci, mais il me supplie de lui rendre son fouet qui
ne lui sert jamais à rien, mais sans quoi il est privé de sa dignité.
Je lui remets le fouet; mes poings, s’il en est besoin, suffiront, et
il fait partir ses chevaux.
A la seconde voiture, Georges Bibesco a également convaincu le
palefrenier de l’inutilité d’une révolte.
Nous avançons vers Koum, traversons son étroit bazar au milieu du jour
et à une heure sommes dans le jardin charmant du chapar khané où tous
les grenadiers ont mis leurs fleurs rouges en notre honneur et où nous
attendent, ô joie, Keller et la Mercédès.
[Illustration: L’auto au centre de la Perse, devant la mosquée de
Koum.]
DE KOUM À TÉHÉRAN EN AUTOMOBILE.--Jamais automobile n’est arrivé à
Koum. Aussi, à trois heures, avant de partir, allons-nous nous faire
photographier au bord de la rivière avec, dans le fond, ô sacrilège, la
mosquée sainte!
Nous laissons Aimé et nos bagages à Koum; il arrivera vingt-quatre
heures après nous à Téhéran. Et nous partons.
Comment dire l’ivresse de marcher à quarante kilomètres à l’heure,
dans un excellent automobile, bien suspendu, aux coussins moelleux,
sur cette route où l’horrible diligence persane nous a secoués pendant
plus d’un jour et d’une nuit? Nous filons sur le sol dur et rocailleux.
La chaleur est intense; sous la capote relevée de la voiture, nous
recevons des gifles d’air chaud, comme une douche sèche, continue et
brûlante. Dans la joie de se retrouver au volant de direction, et
confiant dans la solidité éprouvée des ressorts, Georges Bibesco nous
mène à toute allure: nous sautons sur les inégalités de la route, et
Dieu sait si elles sont nombreuses et si nous avons eu le temps de les
compter en détail à l’aller? Les réactions sont dures dans le fond de
la voiture. Qu’importe? A ce train-là, nous sommes sûrs d’arriver ce
soir à Téhéran et, arrêts compris, de faire en cinq heures, les cent
cinquante kilomètres qui nous séparent de la capitale.
Et c’est joyeusement que nous dansons sur les caniveaux et les pierres
dont la route est semée.
A Kusch y Nusret où nous avons passé notre première nuit, nous nous
arrêtons pour prendre du thé.
Un peu plus loin dans les montagnes, nous rencontrons quatre chevaux
qui regagnent le relais. Ils s’effraient à notre vue, font un subit
tête à queue; les voilà partis ventre à terre et nous à leur poursuite.
Jamais chevaux de poste persans n’ont tant et si vite couru! Enfin
ils ont l’intelligence d’entrer dans une clairière et de nous laisser
passer.
Le ciel devant nous est sombre; les montagnes de l’Elbourz sont voilées
par les nuages; on n’aperçoit pas le Demavend; il doit y avoir un
orage sur Téhéran, car le vent brûlant nous souffle dans la figure
avec rage et commence à soulever les sables. Nous les regardons de
loin se lever du sol et filer sur le flanc des montagnes en longues
traînées grises. Et comme nous arrivons au sommet d’un petit col, nous
sommes enveloppés par un tourbillon. On ne voit plus à un mètre devant
soi; il faut arrêter le moteur. La poussière fine se change en gros
grains de sable et en petites pierres qui nous fouettent le visage
avec une telle force, que nous voici aussitôt agenouillés dans l’auto,
les yeux fermés, la figure dans nos mains, à moitié asphyxiés par la
rafale qui pique. C’est un sentiment fort angoissant; il manquait à la
collection de nos sensations de voyage. Comme nous sommes, je crois
que nous l’avons démontré, de vrais touristes curieux de tout ce qui
est nouveau, l’idée d’être pris dans une tempête de sable nous aide à
supporter notre détresse physique.
Le tourbillon ne dure que cinq minutes.
Mais comment le moteur se trouvera-t-il de cette aventure? Les
poussières n’auront-elles pas envahi ses organes délicats?
Marchera-t-il encore?--Oui, le voilà qui ronfle régulièrement et nous
entraîne de nouveau dans une course folle vers Téhéran.
La nuit vient. Nous franchissons les chaînes de montagnes, retombons
dans les plaines, gravissons d’autres pentes raides, filons entre les
rochers, à une allure vertigineuse.
Et cependant sommes secoués comme bouteilles qu’on rince. Ni caniveaux,
ni remblais ne nous arrêtent; nous sautons et passons.
Maintenant on y voit à peine. Un arrêt, tout à coup; nous plongeons
dans un caniveau, on entend un bruit sec et le moteur s’arrête.
Minutes pleines d’angoisse! Est-ce la panne? La panne à une heure de
Téhéran, en auto, à une nuit en voiture persane?
Keller descend pour examiner le dommage. Nous sommes dans un caniveau
d’espèce nouvelle. C’est le caniveau à dos d’âne. Il y a profonde
dépression d’abord, puis au milieu du caniveau une petite voûte en
arête pour laisser passer une conduite d’eau. Le volant a tapé contre
la voûte. Est-il cassé? Non, même pas faussé.
Keller remet en marche et nous avons la joie ineffable d’entendre le
bruit cher et régulier du moteur.
A huit heures et demie, dans la tempête de vent qui n’a pas cessé,
nous sommes à la porte de Téhéran. Nous avons mis cinq heures et demie
pour couvrir une distance qui nous avait demandé en voiture persane
vingt-cinq heures de supplice continu.
*
* *
TÉHÉRAN, _7 et 8 juin_.--Journées fort occupées à dire adieu à nos
amis, à expédier par la poste nos bagages et les colis qui nous
rejoindront à Enzeli. Grâce aux Belges, les postes sont fort bien
organisées, et nous leur confions sans crainte nos trésors.
Nous retrouvons les Phérékyde qui nous racontent leurs aventures et, à
peine nous les ont-ils dites, qu’ils repartent en landau pour Resht.
Nous allons à Goulah-ek où est la légation de Russie en été et à
Schimran où loge le ministre d’Angleterre pendant les chaleurs. Ce
sont, au pied des montagnes, des parcs délicieux d’eaux vives et de
verdures fraîches où il règne, même pendant les jours du Chien, une
exquise température.
Et le jeudi 8 juin--ces jours passent comme un tourbillon--nous voici
de nouveau en auto sur route pour gagner Resht et la mer Caspienne.
DE TÉHÉRAN À RESHT EN AUTOMOBILE.--Nous avons eu beaucoup de peine à
trouver de l’essence pour cette dernière étape. Enfin on nous en a cédé
au prix coûtant qui est près de trois francs le litre.
Nous aimerions faire les trois cent cinquante kilomètres en douze
heures, avec halte pour déjeuner. A ce train-là, nous arriverons rompus
à Resht, mais pour la nuit. Comme nous l’avons vu à l’aller, il y a
sur cette route un caniveau tous les cent mètres. Cela fait trois
mille cinq cents caniveaux entre Téhéran et Resht. Il est inutile de
dire qu’on ne peut pas ralentir trois mille cinq cents fois et que
nous prendrons les caniveaux en vitesse. Georges Bibesco est sûr des
ressorts de la voiture. Nos épines dorsales supporteront-elles ces
secousses aussi bien que les ressorts? Cela reste à voir, mais ce sont
de ces choses que l’on n’apprend que par expérience.
A neuf heures (au lieu de huit qui étaient fixées) nous sommes à la
porte de Téhéran, et nous filons par-dessus les premiers caniveaux.
Nous n’avons pas roulé depuis trois quarts d’heure que le pneumatique
de droite éclate. Georges Bibesco et Keller changent la chambre à air,
tandis que nous nous abritons du soleil déjà brûlant sous des saules
qui ombragent un ruisseau rapide.
Vingt minutes de perdues, nous repartons. Nous ne roulons pas
longtemps. Nouvel éclatement. La chambre à air et l’enveloppe à
droite arrière ont sauté. Cette fois-ci, je me mets à la besogne
aussi; il faut défaire le rouleau des enveloppes qui restent. Il fait
terriblement chaud à réparer en plein soleil. Nous passons là une
demi-heure pénible.
En route! Maintenant nous arrivons à la rivière et au pont écroulé.
Nous descendons de voiture et nous réconfortons d’un verre de thé à
la zastava voisine. Puis traversons la passerelle à pied, tandis que
Georges Bibesco conduit l’auto à travers la rivière dont les eaux sont
moins hautes qu’il y a un mois.
Et nous filons sur Kaswyn dont quatre-vingts kilomètres encore nous
séparent et où nous comptons déjeuner. Il est déjà près de midi. Si
nous n’avons pas d’autre crevaison, nous y serons avant deux heures. Il
est déjà certain que nous descendrons les pentes rapides des montagnes
du Ghilan pendant la nuit.
Un quart d’heure après le passage de la rivière, le pneumatique de
gauche arrière s’aplatit. Nouvelle réparation. Cette fois-ci la chaleur
en plein soleil est à mourir. Ouvrir les boîtes d’outils, défaire la
courroie des enveloppes, enlever la vieille chambre à air et remonter
la nouvelle, pomper surtout, que cela est fatigant! On ne sait pas,
avant de l’avoir essayé, ce qu’il faut de courage, arrosé de sueur,
pour gonfler un pneumatique dans le désert, à midi au mois de juin.
[Illustration: Une crevaison de pneu à midi dans le désert!]
Accablés de fatigue, nous repartons, priant le dieu qui conserve les
pneumatiques d’avoir pitié de nous.
Mais ce dieu se moque de nos prières, car moins d’une heure après la
même chambre à air éclate, et l’enveloppe aussi. C’est une réparation
d’une demi-heure. Nous sommes heureusement dans un petit village. Les
habitants se rassemblent autour de nous; et nous prenons l’un d’eux
pour gonfler la nouvelle enveloppe. Je le photographie en train de se
livrer à cette besogne inaccoutumée.
Il est deux heures et demie de l’après-midi. Avec quel retard
arriverons-nous à Resht, et, si notre déveine continue, nous
restera-t-il assez d’enveloppes et de chambres à air?
Vers trois heures et demie, nous entrons sans nouvel incident dans la
cour du monumental chapar khané de Kaswyn. Nous mourons de faim et nos
épines dorsales ont déjà reçu quatorze cents secousses violentes au
passage d’autant de caniveaux. On imagine difficilement la lenteur du
service dans ce relais où des affiches imprimées en persan, en français
et en russe donnent la liste des plats que l’on tient à la disposition
des voyageurs et le prix modique que l’on aura à payer.
Il faut une heure et demie pour obtenir quelques portions de kebab et
un samovar.
A cinq heures, au moment où nous voulons partir, un orage noircit le
ciel et soulève des tourbillons de poussière. Nous sommes aveuglés et
forcés d’arrêter un instant dans l’avenue royale, près du palais du
gouverneur. Puis c’est une brève et violente averse et tout de suite
après un soleil radieux.
Nous sommes maintenant dans la montagne. Nous avons à peu près quatre
cents mètres à gravir pour arriver au point le plus haut d’où nous
redescendrons de seize cents mètres sur la Caspienne par une route
difficile, dans la nuit.
Mais nous n’en avons pas fini avec les ennuis de pneumatique. Comme
nous commençons la descente, la chambre à air de la roue de gauche
devant crève. Vingt-cinq minutes de perdues. Et ce ne sera pas
tout. Avant la nuit encore nous serons obligés de changer enveloppe
et chambre à air à droite devant. Jamais guigne pareille ne nous
poursuivit.
Bien que nous soyons à quinze cents mètres et que le soleil soit
couché, la chaleur est si forte que nous restons dans l’auto en manches
de chemise et sans gilet. Nous traversons un paysage et des montagnes
arides d’une extraordinaire grandeur. La nuit vient et s’installe
brusquement au-dessus des cimes déchiquetées. Voici, éclatantes
au-dessus de nous, Véga de la Lyre, Deneb du Cygne, à gauche Altaïr de
l’Aigle, à l’ouest Arcturus du Bouvier.
Notre phare est allumé; nous avançons aussi vite que possible pour
gagner Mendjil où un pilaf nous attend à la zastava amie. Dans le fond
de l’auto, nous sommes meurtris de tant de secousses et très las.
A dix heures, nous arrivons à la zastava dans le défilé, si fatigués
que c’est à peine si nous pouvons jouir de l’excellente hospitalité
qu’on nous y offre. Seul du thé bouillant nous est un réconfort.
Pendant que nous sommes là, nous entendons, sur la route, les
clochettes des chameaux dont les longues caravanes commencent à passer.
Nous partons enfin pour notre dernière étape. Nous devrions ne pas
mettre plus de trois heures pour les quatre-vingt-dix kilomètres qui
nous restent à faire.
Mais nous constatons bientôt qu’il n’est pas question de faire trente
kilomètres à l’heure dans la nuit, car à chaque moment nous rencontrons
ou rattrapons une caravane. Quand ils voient le phare éblouissant de
l’auto, les grands chameaux tremblent sur les quatre articulations de
leurs pattes, forment un cercle, tournent le dos à l’ennemi, mettent
leurs têtes les unes tout près des autres et se racontent leur frayeur.
J’ai beau leur crier: «Kabardar, kabardar», ils n’écoutent rien. Les
chameliers accourent; les chameaux oscillent de droite et de gauche,
mêlent les cordes qui les attachent, et nous restons à attendre que
ces nœuds inextricables d’animaux se défassent. Les ânes, eux, ont une
autre façon de procéder; ils s’hypnotisent sur le phare, refusent de
bouger, et il faut les porter sur le bord de la route.
Nous rencontrons et croisons peut-être une vingtaine de caravanes de
chameaux et autant de caravanes de mulets et d’ânes. C’est chaque fois
entre cinq et dix minutes d’arrêt forcé.
Nous arrivons enfin à la forêt: il y règne une fraîcheur délicieuse. A
la clarté du phare nous voyons les oliviers centenaires, le dôme que
nous font les hêtres et les érables; des haies de liserons courent le
long de la route, et les fontaines descendent en cascades à travers les
bois; le bruit de leurs chutes nous accompagne et berce notre fatigue
extrême. A peine gardons-nous les yeux ouverts; mais les cahots rudes
nous empêchent de dormir et nous obligent à nous tenir à nos sièges.
Sur la route un chacal file devant nous obliquement. Georges Bibesco
est toujours au volant.
Un nouvel arrêt, encore un pneumatique crevé. Il ne reste plus qu’une
chambre à air; on est obligé de mettre un bandage à l’enveloppe. Longue
réparation pendant laquelle nous nous enfonçons dans la forêt à la
recherche d’un torrent que nous entendons chanter doucement près de
nous. Sous les arbres, l’obscurité est profonde. A grand peine nous
arrivons au bord du ruisseau, nous nous déchaussons et plongeons nos
pieds dans l’eau fraîche. Entre les feuilles, on aperçoit le ciel plein
d’étoiles claires.
Nous filons de nouveau. Il est plus de trois heures du matin. Jamais
fatigue plus forte ne nous accabla. Voilà dix-neuf heures que nous
sommes en route. Le bandage cède. Il faut le renforcer. Et nous
repartons. Nous longeons des clairières ouvertes et des taillis obscurs.
Maintenant une aube affaiblie laisse voir les grands arbres immobiles
qui bordent la route. Autour d’eux flotte une buée légère, comme
la respiration de la nuit qui s’en va. Le ciel est gris, chargé de
vapeurs. On y voit à peine.
Pourtant l’énervement a gagné notre conducteur. Nous marchons à grande
allure, car nous avons quitté les montagnes et sommes en terrain plat.
Dans le fond de la voiture, la princesse Bibesco, son cousin et moi
sommes si fatigués que nous ne pouvons plus parler. Il semble que
nous touchions à la limite extrême où l’on perd conscience. C’est un
engourdissement des membres rompus par les secousses, engourdissement
qui est très douloureux et presque agréable.
Nous arrivons à un carrefour. Un arc de triomphe dit que le Chah
a passé par là. A droite? A gauche? Nous prenons à droite entre
deux habitations qu’une galerie supérieure réunit. Nous filons à
cinquante kilomètres à l’heure dans la lumière indistincte de l’aube.
Soudain, nous sommes projetés en l’air tous trois, nous envolons et
parcourons d’un furieux élan je ne sais combien de mètres. Comment
cela finira-t-il?... Retrouverons-nous, lorsque nous redescendrons,
l’automobile intact?... Oui, nous retombons sur nos sièges et l’auto
qui avait donné violemment contre un dos d’âne continue comme si
de rien n’était. Nous n’avons eu aucune émotion, nous étions trop
fatigués, mais la violence de la secousse nous a réveillés et nous
regardons autour de nous.
[Illustration: Paysage aux environs de Resht.]
Nous sommes dans un lieu calme, inattendu, dont l’étrangeté nous
surprend et nous ravit. Au lieu de la route, une allée droite couverte
de sable fin; des deux côtés, des rizières restreintes la bordent d’une
eau de couleur jade clair encadrée par des haies de buis taillé d’un
vert foncé. De petites touffes de riz percent à intervalles réguliers
la surface glauque et luisante de l’eau. Par-delà les rizières, des
taillis et de nobles bosquets d’arbres, un bois paisible où pas un
oiseau ne chante. De place en place, bâtie sur pilotis, une petite
maison couverte de chaume; sur la galerie ouverte, protégés par un
store de roseaux, des jardiniers dorment couchés sur des nattes de
jonc. Dans un réchaud des braises couvent sous la cendre. Et sur tout
cela règne un calme solennel; c’est la paix où s’assoupit le parc d’une
Belle au Bois dormant. Nous regardons ces choses précieuses avec des
yeux pleins de sommeil, et, ne sachant si nous rêvons ou si nous sommes
éveillés, ne parlons pas de peur de chasser la vision de ces petits
parterres de jade enchâssés de buis vert.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A six heures, nous arrivons au consulat. Il y a vingt-deux heures que
nous sommes sur route, fatigués et poussiéreux comme nous ne l’avons
jamais été. Nous espérons quelques heures de repos, mais les moustiques
ne nous laissent pas dormir.
[Illustration: A Resht.]
A dix heures arrivent les Phérékyde qui n’en sont plus à compter leurs
accidents de voiture. Une roue a cassé; ils ont fait les derniers
trente kilomètres sur les charrettes sans ressorts de la poste.
*
* *
Le soir de ce même jour nous prenons une voiture, non pour retourner
dans le parc de l’aube de peur de ne le retrouver point, mais pour
aller dans un autre jardin que veut nous montrer la princesse Bibesco.
Des chevaux sont attachés à la porte où nous laissons la voiture pour
flâner à pied sous les ombrages centenaires. Des Persans y passent par
couples; il y a des allées, des arbres, des fleurs et des pelouses. Que
j’aime ce parc dans la nuit!
[Illustration: Jardin de fleurs à Resht.]
Et comme nous nous promenons, nous arrivons près d’une enceinte
grillée. Derrière la grille, on distingue dans l’obscurité des jardins
de lis et plus loin un pavillon rond, à galeries ouvertes, où sont
accrochées des lanternes allumées. Nous trouvons une porte ouverte,
nous entrons parmi les lis, les iris, les marguerites; l’air de la nuit
est lourd de parfums. Dans une allée un Persan s’approche de nous;
c’est le maître du jardin. Il nous remercie courtoisement d’y être
entrés; il fait apporter des sièges, des rafraîchissements, du thé,
des glaces au citron. Un ami qui l’accompagne, un vieillard, tire de
sa poche une blague qu’il déplie lentement et qu’il nous tend. Dans
l’obscurité, je ne vois pas ce qu’il nous offre; je crois que c’est du
tabac, mais, en le prenant dans la main, je suis détrompé. C’est une
odorante pincée de fleurs de chèvrefeuille que ce vieux Persan porte
avec tant de précaution au fond de sa poche.
Nous emportons de Resht, ces visions exquises de l’aube et de la nuit.
*
* *
_10 juin._--Nous avons quitté la Perse.
Nous sommes à l’ancre devant Lencoran. Georges Bibesco, le médecin du
bord, et moi, nous déshabillons dans les roues du bateau et faisons une
pleine eau dans la Caspienne. L’eau est tiède.
_11 juin._--Nous traversons Bakou, et prenons le train pour Tiflis.
Nous ne nous arrêtons plus.
_12 juin._--Tous les magasins de Tiflis sont fermés. A l’hôtel de
Londres, nous retrouvons Léonida revenu depuis deux jours. Il nous
conte ses aventures périlleuses. Elles valent, à elles seules, un
chapitre.
[Fleuron]
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