DE TIFLIS A TABRIZ ET ZENDJAN OU AVENTURES HÉROIQUES DE LÉONIDA ET
D’UNE MERCÉDÈS DANS LES MONTAGNES DE LA PERSE
Notre ami Léonida laissé à Tiflis, ayant décidé de se rendre compte
par lui-même de la valeur des renseignements sur la route de Tabriz,
organisa son expédition. Il aménagea sa voiture de façon à pouvoir
prendre trois cent cinquante kilos d’essence. Il se munit d’un
interprète, et en compagnie de son fidèle Giorgi, son mécanicien
dont le nom doit aussi passer à la postérité... il prit le train
pour Akstafa. C’est ainsi que commencent en ce pays les voyages en
automobile.
Il y avait une route jadis d’Akstafa à Tiflis; mais depuis vingt-cinq
ans que le chemin de fer a été construit, le gouvernement russe a
détruit la route de façon à obliger les voyageurs à se servir du train.
Voilà un procédé simple et sommaire à recommander aux compagnies de
chemin de fer, qui font de mauvaises affaires.
A Akstafa, commencent le voyage en auto et les aventures de Léonida.
Ces dernières furent si nombreuses, si variées que je pense que la
meilleure façon de les raconter au lecteur est de publier les brèves
notes que jour par jour Léonida prit sur son carnet. On verra mieux
ainsi l’énergie extraordinaire et l’obstination presque folle que
notre ami apporta à l’exécution de son plan, ayant à lutter dans les
circonstances les plus désavantageuses contre un pays de montagnes ou
inondé, dans lequel à ce moment-là, les populations étaient soulevées,
où Arméniens et Tatares se massacraient, où les brigands étaient
maîtres des routes. On verra la malchance terrible qui s’abattit sur
Léonida, à la suite d’une faute grave de son mécanicien, l’inouïe
ténacité qu’il apporta à réussir quand même, et à essayer, malgré tout,
de nous rejoindre à Téhéran.
Laissons donc la parole à Léonida.
*
* *
_Dimanche 7 mai._--A midi à Akstafa. Il pleut. Pour franchir dans la
boue le kilomètre qui sépare la gare de la chaussée, il faut une heure.
Là, les cosaques m’arrêtent; ils ont l’ordre de ne laisser passer
personne à cause des brigands. Je montre la lettre du gouverneur de
Tiflis, et ils consentent à me laisser aller.
La route est bonne. J’entre dans les montagnes. Première difficulté,
traversée d’un torrent qui a près d’un mètre de profondeur.
Je le passe tout de même. A quatre heures, arrivée à Délijan au pied
du col. Malgré qu’on veuille m’empêcher de partir pour Erivan, je me
décide à continuer. La montée est si raide que je vais en première
vitesse. Je prends de la neige pour refroidir le moteur qui commence
à chauffer. La pluie se change en neige. Je suis à près de deux mille
mètres, le vent est terrible. Je descends sans accident jusqu’à
Elenovka, près du lac Goktcha. Je ne suis plus qu’à quatre-vingt-dix
kilomètres d’Erivan.
[Illustration: Sur le col de Délijan.]
Il est six heures et demie. Sans vouloir écouter personne, je file sur
Erivan. La route est cette fois bonne, les phares éclairent bien. Avant
dix heures j’arrive à Erivan. Impossible d’entrer la voiture à l’hôtel.
Je la fais garder par des cosaques au milieu de la rue.
_Mardi 8 mai._--Le gouverneur télégraphie aux autorités de la route. A
deux heures et demie je pars, après avoir acheté tout ce que je trouve
de benzine.
Au sortir de la ville, pendant cinq kilomètres, vieille chaussée
délaissée, des trous qui atteignent jusqu’à un mètre de profondeur et
pleins de boue, puis une route passable avec de grandes montées et
descentes sur laquelle on peut marcher à peu près à quinze kilomètres à
l’heure, si on a le cœur solide.
Mais après une dizaine de kilomètres, je m’aperçois que la voiture
ne marche plus, bien que le moteur donne régulièrement. J’examine
toutes les pièces de transmission, les unes après les autres, et
j’arrive enfin à découvrir que l’axe des pignons tourne dans son cône
d’engrenage. C’est très grave.
Je démonte la carrosserie, le changement de vitesse, et consolide l’axe
du mieux que je puis.
Tant bien que mal maintenant la voiture marche, je retourne vers
Erivan. Je n’y arrive pas. A neuf heures, je suis dans un petit village
où l’on ne veut pas me recevoir. Il faut que je sorte la lettre
officielle pour qu’on me laisse coucher à l’auberge. Toute la nuit, de
cinq minutes en cinq minutes, les gardes dans le village s’appellent.
_Mardi 9 mai._--A cinq heures du matin, je quitte mon lit de camp. Je
pars. Je trouve les routes plus défoncées encore et plus boueuses. J’ai
fait à peine trois kilomètres lorsque la machine s’enfonce dans la boue
jusqu’aux essieux. Et cette fois-ci hélas! l’axe des pignons se casse
complètement.
[Illustration: QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (1)
L'axe cassé!]
Quatre bœufs me sortent d’un trou. Je perds trois heures à chercher des
chevaux et enfin je m’achemine lentement vers Erivan. Sur le bord de la
route des centaines de paysans qui m’ont vu passer hier se rassemblent
et se moquent de moi.
Que je suis loin de Tabriz!
A trois heures et demie je suis à Erivan. Je suis décidé à renvoyer
l’auto inutile à Tiflis par le train. Mais il y a eu un éboulement sur
la voie ferrée. Ce petit accident change ma décision. Je prends le
parti de réparer tant bien que mal ici et de tenter encore une fois la
fortune.
On me trouve un mécanicien; c’est un homme très intelligent et chef du
parti révolutionnaire à Erivan. Nous travaillons ensemble. Je renvoie
mon interprète qui, lorsqu’on lui demandait dix roubles, me disait
vingt roubles. Désormais je me tire d’affaires tout seul avec l’aide du
petit manuel de conversations Baedeker.
_Mercredi 10 mai._--Réparation de la machine; changement des deux
axes; le frein de pied est cassé; on le serait à moins. Je mets la
onzième lame à mes ressorts! J’en avais cinq en quittant la Roumanie.
_Jeudi 11 mai._--Continuation du même travail. A dix heures du soir, je
commence à remonter la voiture.
_Vendredi 12 mai._--Départ à onze heures. Marche excellente. Route à
peu près bonne et sèche qui serait impossible par la pluie.
A deux heures je déjeune à 66 kilomètres d’Erivan. De là je pars pour
Nakhitchévan, assez bonne route, une seule montagne à franchir. Je
suis à sept heures à Nakhitchévan que je trouve plein de soldats.
Les cosaques veulent m’empêcher de partir pour Djoulfa à cause des
brigands. Grâce à la lettre du gouverneur je passe malgré la consigne.
Je traverse d’abord la rivière Nakhitchevan sous les yeux de deux
mille personnes assemblées sur ses rives. Le courant est violent;
l’eau dépasse les essieux et jaillit jusque sur moi. Mais le moteur
continue à travailler excellemment et je réussis à passer à la grande
stupéfaction de la foule.
[Illustration: QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (2)
Passage de la rivière Nakhitchévan.]
De l’autre côté de la rivière, je trouve un chemin très difficile et
montagneux. Je retombe sur une petite rivière, l’Alingiaciai, qu’il me
faut traverser quatre fois. C’est une détestable petite rivière. Elle
a des bords escarpés et cache sous l’eau de gros rochers. Je m’en tire
sans rien casser, c’est miraculeux. Au sortir de la rivière, c’est une
route impossible de trous, de rochers, de boue solide et jaune. Je
n’avance pas. Et voilà que tout à coup, je vois à quelques centaines de
mètres devant moi, dans la nuit qui tombe, cinq hommes en travers de la
route.
J’aperçois leurs fusils. Ce sont sans aucun doute, quelques-uns des
brigands annoncés par les cosaques. Il n’y a pas à reculer. Je tâcherai
de passer en vitesse et de les prendre par surprise. Heureusement,
comme je m’approche d’eux, la route devient meilleure. Je marche à
trente kilomètres à l’heure. Ils font signe d’arrêter. Je file droit
sur eux: ils s’écartent et je passe. Nous n’avions pas fait cent
mètres, que des coups de feu éclatent. Des balles sifflent près de
nous; mais nous sommes loin déjà et en sûreté.
Ouf! l’alerte a été vive! Huit kilomètres plus loin, voilà la machine
embourbée. Pour la sortir de là, je mets en marche, descends de
voiture, et, avec Giorgi, nous nous couchons à plat ventre sous
l’essieu que nous soulevons.
Pendant que nous nous apprêtons à monter dans la voiture, un Tatare,
surgi on ne sait d’où, me saute dessus. Je suis assez heureux pour lui
coller un coup de poing dans la figure, qui l’envoie rouler à terre.
Giorgi et moi avons vite fait de le ficeler comme un saucisson. Une
fois bien attaché, nous le jetons dans la voiture, et l’emportons à
Djoulfa, où nous arrivons sans autre accident, à onze heures du soir
après avoir mis cinq heures pour faire les trente kilomètres qui
séparent Nakhitchevan de Djoulfa.
[Illustration: QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (3)
Le débarquement à Djoulfa.]
Nous remettons le Tatare au commandant de Djoulfa.
Je ne puis avoir aucun renseignement sur la route qui va à Tabriz.
_Samedi 13 mai._--Je suis sur les bords de l’Arax. Il est impossible
de traverser le fleuve avant neuf heures du matin. L’Arax a deux bras;
ils sont gonflés par les pluies de l’abominable printemps que nous
avons. Le premier bras se traverse sur un bac. Mais la rivière débordée
empêche d’arriver au bac et je suis obligé de construire moi-même un
pont de planches, pour amener la voiture jusque sur le bac. Je perds
ainsi plusieurs heures. Au second bras, il faut embarquer l’auto dans
une très petite barque qui n’a que trois mètres trente de long sur un
mètre soixante de large. Les autorités s’opposent à l’embarquement.
Enfin j’obtiens l’autorisation et après mille peines j’arrive à
installer la machine sur la petite barque.
[Illustration: QUELQUES INCIDENTS DE VOYAGE (4)
Embarquement sur le deuxième bras de l’Arax.]
Nous voilà au milieu du courant rapide. Je débarque sur terre persane
enfin. Il m’a fallu sept heures pour la traversée des deux bras de
l’Arax. Je pars; j’entre dans les montagnes; ce n’est plus une route,
mais un chemin innommable. Je n’ai pas fait cinq kilomètres que dans un
grand effort, l’axe casse de nouveau.
Désolation! Des bœufs me ramènent à Djoulfa, où il est impossible de
réparer. Que faire? Retraverser l’Arax? rentrer à Tiflis? Jamais. Je
décide d’aller à Tabriz, qui est à cent cinquante kilomètres en me
faisant traîner par des chevaux. Là je pourrai sans doute réparer. On
me demande deux mille francs pour m’y mener. L’aimable directeur de la
douane, un Belge, m’arrange l’affaire pour huit cents francs. C’est
déjà un bon prix, vous savez.
_Dimanche 14 mai._--Départ à quatre heures de l’après-midi seulement.
Je voyage toute la soirée et toute la nuit, les quatre chevaux de poste
n’avançant dans la montagne qu’avec les plus extrêmes difficultés.
Les terrassements que l’on fait pour l’établissement d’une route russe
rendent le passage plus difficile encore.
Je mets douze heures pour couvrir les vingt premiers kilomètres, sans
prendre aucun repos. L’axe de devant et la direction tirée par les
chevaux à hue et à dia se faussent.
Je rencontre le consul d’Autriche venant de Tabriz, en voiture. Il a
cassé deux roues et déclare que je ne pourrai pas passer.
_Lundi 15 mai._--Je continue lentement; je trouve sur mon chemin des
canaux d’irrigation, qui ont un mètre de large sur un mètre cinquante
de profondeur.
Il y en a un tous les demi-kilomètres et chaque fois, il faut faire
un pont de planches. A dix heures du soir, j’arrive à Marand, grand
village persan. Il est impossible de continuer. Je suis reçu par le
gouverneur. Je dors quelques heures enfin!
_Mardi 16 mai._--Je démonte la machine de grand matin, prends l’axe et
pars pour Tabriz en voiture. Je n’ai pas roulé dix kilomètres qu’une
roue de la voiture casse. Je ne suis à Tabriz qu’à dix heures du soir.
J’ai mis quatorze heures pour faire les cinquante kilomètres qui
séparent Marand de Tabriz. Je couche dans un abominable gîte à l’hôtel
de Russie.
_Mercredi 17 mai._--La colonie européenne me reçoit de la façon la plus
aimable. Je me mets à la recherche d’une pièce d’acier pour refaire
l’axe. On ne trouve pas facilement de l’acier à Tabriz. Je suis obligé
de fouiller les bazars et de remuer toutes les vieilles ferrailles que
j’y vois. Enfin je découvre une pièce ayant servi d’axe à un moteur.
Je passe deux jours avec un mécanicien à tourner l’axe sur un tour à
main qui a quatre-vingts centimètres de longueur. Et je cherche de la
benzine. Il n’y en a plus.
Enfin on me raconte que le Prince héritier, gouverneur de Tabriz, en a
fait venir pour un cinématographe qui ne marche pas.
On me la cède au prix coûtant, et j’en achète cent soixante litres à
dix francs le litre, prix qui peut paraître excessif aux Européens mais
que l’on trouve très normal lorsque, comme moi, on a fait le trajet
entre Erivan et Tabriz, trajet qui a été suivi aussi par cette benzine.
_Jeudi 18 mai._--Je pars à la nuit pour Marand et mets treize heures
pour y arriver. Il a plu continuellement pendant deux jours. Nous
sommes obligés, le cocher et moi, de pousser sans cesse la voiture qui
s’embourbe. Le trajet en auto promet d’être accidenté.
[Illustration: Dans les rues de Marend.]
_Vendredi 19 mai._--Je remonte la voiture. Je commence à connaître mon
métier.
Je pars à midi. Ici l’eau coule dans les rues. Je ne peux faire ces
quinze premiers kilomètres qu’en première vitesse. Me voilà sur la
terrible montagne Jam. Il y a une boue épaisse et gluante. Sur le
plateau, l’auto enfonce et reste en panne. Dans l’effort pour sortir de
là, l’axe casse de nouveau! C’est la troisième fois.
J’ai envie de pleurer de rage et de tristesse.
Il faut quatre heures de recherches pour trouver des bœufs. Cinq bœufs
et vingt hommes travaillent pour me sortir du trou où je suis.
Je mets trente-deux heures sans une minute de repos pour arriver à
Tabriz où je n’arrive que le samedi à huit heures du soir!
_Dimanche 21 mai._--Remontage de la machine! je paie cinq cents francs
pour un nouvel axe. Il faut deux jours pour le fabriquer. Cependant je
visite Tabriz où la colonie européenne me fait fête...
_Mardi 23 mai._--Je remonte la machine. Le gouverneur me donne une
lettre pour la route, avec droit de réquisition.
Je promène mes aimables hôtes en voiture dans Tabriz.
Les Persans s’effarent à travers les bazars. On n’a jamais vu d’auto
ici.
A une heure et demie je pars au milieu d’une grande manifestation de
la colonie européenne. Jusqu’à ce que je sois sur le haut du plateau,
le chemin sera très dur. J’aurai quarante rivières à traverser sans
pont, et les grandes montagnes escarpées qui flanquent de toutes parts
le plateau de l’Iran et en font une forteresse presqu’inaccessible. Je
suis bientôt dans les montagnes, des rochers sont tombés sur le chemin;
il y a des éboulements; il faut faire un travail de terrassier pour
pouvoir passer. Sur la montagne Chiblin je trouve des pentes de 30
degrés. Je marche continuellement en première vitesse. Je mets quatre
heures pour faire les vingts premiers kilomètres. J’arrive à dix neuf
cents mètres d’altitude, étant parti de Tabriz qui est à onze cents
mètres.
Je suis obligé tant la route est dure d’atteler des bœufs pour aider le
moteur. Soudain l’axe se casse de nouveau. C’est la quatrième fois! Je
suis abîmé de fatigue et de chagrin. Enfin j’amène la voiture jusqu’à
un caravansérail et pars à cheval pour Tabriz avec un guide persan. J’y
arrive à une heure du matin. Jamais je ne pourrai dire l’impression
désolée de ce Tabriz mort au milieu de la nuit.
_Mercredi 24 mai._--J’envoie des bœufs chercher la voiture. Cette
fois-ci, je renonce à aller plus loin. Voilà quatre fois que je répare
l’axe cassé primitivement par Giorgi. Je n’en puis plus.
Je décide de démonter la voiture et de l’envoyer par chameaux à Erivan.
Je fais un prix avec un chamelier. Il me demande quatre mille francs.
Épouvanté du prix, je décide coûte que coûte de refaire un axe et de
rentrer en auto sur Tiflis. Je trouve avec une peine inouïe un morceau
d’acier que je paie cent cinquante francs et je suis obligé de donner
cent francs au mécanicien.
_Jeudi 25 mai._--La machine revient traînée par des bœufs.
Il y a de sinistres nouvelles du Caucase russe. Le pays autour d’Erivan
est soulevé; on s’y massacre. Les communications sont interrompues
entre Djoulfa et Erivan. La route est fermée pour le retour. Que faire?
Aller de l’avant. Essayer encore de gagner Téhéran et de rejoindre mes
amis, qui, plus heureux que moi, doivent être dans la lointaine Ispahan
à cette heure.
_Vendredi 26 mai._--Essai de la voiture et du nouvel axe. J’engage un
goulam, ex-cocher du prince héritier qui déclare le trajet impossible.
Je l’emmène avec moi autour de la ville pour lui montrer ce que l’auto
peut faire. Les caniveaux sont si durs que je suis obligé de construire
des ponts pour les passer.
Dans la traversée d’une rivière, l’auto tombe dans un trou. Impossible
d’en sortir. Je passe toute la nuit sur le siège, l’eau coule sous mes
pieds. En outre il tombe une grande pluie.
Vers cinq heures du matin, une panthère vient boire non loin de moi.
_Samedi 27 mai._--A 10 heures des bœufs me sortent du trou, grande
et générale revision de la voiture, j’enlève l’eau des cylindres,
j’huile partout; je retourne à Tabriz, et me prépare au départ. Sur les
conseils du goulam, j’achète une hache, une pioche et une pelle, des
madriers de quatre mètres, pour passer les crevasses. J’aurai besoin
de bœufs en cinq endroits que le goulam m’indique. Quand le prince
héritier part, il a deux mille hommes de corvée, trois voitures, des
roues et des ressorts de réserve.
_Dimanche 28 mai._--Je pars avec le goulam. Je ne puis décrire
les difficultés de la route qui sont encore augmentées par les
terrassements que l’on prépare pour la nouvelle route russe qui mènera
de Tabriz à Kaswyn. Sur les crevasses profondes, je dois faire des
ponts. J’arrive à couvrir 78 kilomètres en 18 heures; c’est du quatre à
l’heure.
Je passe les relais de Seitabab (24 k.), Hagiaga (24 k.) et atteins à
dix heures du soir Ghigin (30 k.) où je couche dans la voiture. Je suis
parti à 4 heures du matin.
_Lundi 29 mai._--Départ à 8 heures. Je suis de plus en plus dans
les montagnes; je traverse des torrents à rives abruptes. Je passe
Turkmanchaï (30 k.) et arrive à Mianeh (30 k.) où je couche dans la
voiture.
_Mardi 30 mai._--Je suis au pied d’une grande montagne. On perd
toute la journée à me chercher des bœufs; je ne pars que le soir
avec un attelage de douze bœufs que je regrette bien de ne pouvoir
photographier. Je marche pendant toute la nuit et je couvre ainsi dans
les 24 heures, 18 kilomètres.
_Mercredi 31 mai._--Belle journée de fatigue; je ne sais comment Giorgi
et moi y résistons. Nous ne trouvons que des œufs dans le village et
encore faut-il battre les gens pour les avoir. Nous faisons tout de
même 72 kilomètres aujourd’hui, passons Serchem (30 k.), Achmazer (24
k.) et arrivons près de Nickbey (30 k.).
_1er juin._--Nous continuons à marcher 14 et 15 heures par jour. Le
soleil devient brûlant. Nous sommes maintenant sur le haut plateau de
l’Iran, mais il y a encore plusieurs chaînes de montagnes à traverser
avant d’arriver à Sultanieh, et de là gagner Kaswyn où je trouverai
la grande route Resht-Téhéran où mes amis ont dû passer voilà trois
semaines déjà.
[Illustration: La route! Entre Tabris et Zendjan.]
Je traverse Zendjan, puis recommence une nouvelle ascension. La machine
tire formidablement; il y a des cahots énormes; les roues s’engagent
dans des crevasses. Soudain les deux roues d’arrière entrent dans une
fissure, et dans l’effort que fait le moteur pour les en arracher,
l’axe des pignons casse. C’est la cinquième fois! Cette fois-ci plus
rien à faire. Je suis même trop fatigué pour me laisser aller au
désespoir. Je ne sens plus rien. Ce qui m’arrive n’a pas l’air de
m’arriver à moi, c’est comme si on me le racontait.
Il ne nous reste qu’à retourner sur nos pas, traînés par des bœufs qui
n’auront pas de peine à couvrir autant de chemin dans la journée que
j’en faisais à l’aller lorsque la machine marchait.
On me trouve six bœufs. Il faut la lettre du gouverneur pour les avoir,
de force plus que de gré. Je n’ai plus de provisions; les villageois
n’ont même pas des œufs; je dois sortir mon revolver pour les obliger à
me donner ce qu’ils ont caché et qu’ils me font payer un prix excessif.
Et pendant une semaine entière, je marche sur Tabriz traîné par des
bœufs lents, dans ma pauvre voiture cahotée.
Il me faut une semaine pour couvrir ce que j’avais fait en cinq jours à
l’aller. Voilà le seul gain qu’il y a à voyager en auto entre Tabriz
et Kaswyn. On gagne deux jours par semaine sur les bœufs.
_Mercredi 7 juin._--Je suis de nouveau à Tabriz. La colonie européenne
me reçoit chaleureusement. Les consuls me donnent des attestations
disant que j’ai fait l’impossible en ce pays affreux. Je trouve un axe
prêt, car j’avais télégraphié de Zendjan. Maintenant, je n’ai plus
qu’une hâte: rentrer à Tiflis coûte que coûte. Comment ma voiture
tient-elle encore?
_Jeudi 8 juin._--Je pars à huit heures du matin. Je retrouve la même
route détestable et dangereuse qu’à l’aller, mais immense progrès! il
n’y a plus de boues. Le temps s’est mis au beau. On peut rouler, avec
précautions, partout. J’établis un prodigieux record. Par-dessus les
montagnes et à travers les vallées, j’arrive à 5 heures de l’après-midi
à Djoulfa d’une seule traite.
Là, au lieu de me reposer, je décide de traverser immédiatement l’Arax.
La traversée du premier bras en barque se fait sans peine. Au second,
je prends le bac. Mais pour passer du bac à terre, il faut un pont de
planches. Je le fais, je m’engage dessus... Un craquement sinistre!...
Les planches cassent, voilà la voiture qui tombe à l’eau. Elle en a
jusqu’au haut des roues. Impossible de trouver du monde pour m’aider à
sortir de là. Il faut attendre le matin. Je passe toute la nuit sur le
siège au-dessus de l’eau qui coule autour de moi.
_Vendredi 9 juin._--Bœufs et chevaux me sortent de la rivière. Je
repars. Ici il a plu constamment, les routes sont impossibles. Je
trouve des marécages.
Je suis obligé de mettre des planches devant l’auto; je fais quatre
mètres; je retire les planches derrière et les mets devant; j’avance
de nouveau et je recommence. Il me faut des heures pour passer ce
marécage, qui n’a que quelques kilomètres.
Plus loin au passage de la petite rivière, je prends le parti d’en
remonter le cours pendant trois kilomètres pour éviter d’en franchir
quatre fois les berges escarpées.
J’enfonce dans la rivière Alingiaciai. De nouveau, il me faut des
bœufs pour me tirer. Je mets dix heures et demie pour faire trente
kilomètres. A onze heures du soir, j’arrive près de Nakhitchévan. Tout
le pays est en révolution. Le village est barricadé; je suis obligé de
dormir sur la route dans la voiture.
_Samedi 10 juin._--A quatre heures et demie du matin, je traverse le
village. Arméniens et Tatares s’y massacrent.
Je compte jusqu’à dix chariots pleins de morts. De leurs terrasses
les habitants se fusillent à distance. Pourtant on me laisse passer.
Personne ne fait même mine de m’attraper.
Je n’ai plus d’huile pour le moteur. J’achète de l’huile de table. Il
faut arriver. Dans tous les villages que je traverse on se bat. Partout
il y a des soldats. Je dors de nouveau sur la route près d’Erivan.
_Dimanche 11 juin._--Erivan est en révolution. Pour le traverser, il me
faut l’autorisation du chef du parti révolutionnaire.
C’est cet excellent mécanicien qui m’a refait mon axe à l’aller. Il
m’accompagne à travers la ville. Je vois des Arméniens jeter des bombes
sur des maisons tatares, des Tatares fusiller des Arméniens. Je file
sur Délijan et Akstafa où je prendrai le train.
La route est ici sèche, j’avance. Pendant les vingt derniers
kilomètres, je n’ai plus d’eau dans le moteur! Impossible d’en trouver.
J’avance tout de même; tant pis pour la voiture, je veux arriver.
Le moteur continue à marcher comme s’il était rafraîchi par l’eau.
J’arrive enfin à Asktafa. Je prends le train et le lundi 12 juin, je
suis à Tiflis. Le lendemain matin, mes compagnons descendent du train
de Bakou.
Ils ont été jusqu’à Ispahan, et, en auto, jusqu’à Koum, au centre de la
Perse!...
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