LE RETOUR

_4 juin._--Nous allons lentement jour et nuit dans le désert et les

montagnes, sans presque nous arrêter. Nous traversons les paysages

morts et calcinés que nous avons vus déjà.

De jour nos landaus sont fermés, de nuit ouverts. Nous restons couchés

sur nos confortables matelas, ne descendant qu’aux relais où nous

perdons chaque fois deux ou trois heures; des princes bakhtiares sont

devant nous et prennent les chevaux.

Nous sommes à la seconde nuit du retour. Dans le landau ouvert qui

cahote sur le sable épais, je suis à moitié endormi.

Au-dessus de moi, c’est le dôme sombre du ciel crevé d’étoiles d’or. Je

sens sur ma figure les caresses de la nuit veloutée. Je suis las, je

m’endors à l’air frais et doux.

Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit violette, les étoiles

claires, j’entends un chant triste et rythmé, des modulations en fusées

autour de deux notes, et cela vient de très loin. Qui chante ainsi la

nuit dans le désert? Quelle est cette voix perdue entre le ciel et la

terre! La fatigue m’accable et je ne sais si je rêve.

Non, le bruit d’une dispute s’élève, des voix aigres me réveillent tout

à fait. Faudra-t-il faire l’effort de descendre?

Je suis stupéfié comme si j’avais pris une dose de haschich. Aimé

arrive. L’homme qui chantait sa peine dans la nuit est un cocher qui

ramène des chevaux au relais. Voilà cinquante kilomètres que nous

sommes traînés par les mêmes rosses qui finiront par nous laisser dans

les sables. Alors il faut atteler les chevaux frais qui rentrent. Le

cocher ne voulant pas les donner, Aimé bat le cocher.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

Et je reprends mon rêve interrompu.

*

* *

Nous apprenons à un relais que nos amis Phérékyde ont eu une aventure.

En plein désert, une roue de leur voiture a cassé. Ils ont dû faire à

midi six kilomètres à pied à travers les sables pour gagner le chapar

khané. Ils y ont passé trente-six heures à attendre qu’on répare la

roue dans la petite ville de Natanz à trente kilomètres de là. Ils ont

donc à peine une journée d’avance sur nous.

[Illustration: Un village persan près de Natanz.]

*

* *

Le dimanche matin 8 juin, nous arrivons à huit heures à Gez, dernier

relais avant Kachan, dont nous sommes séparés par le désert où nous

nous sommes ensablés à l’aller. Vingt-cinq kilomètres seulement à

franchir.

A Gez, pas de chevaux. Nous décidons, malgré les protestations des

cochers, de garder ceux que nous avons pris au milieu de la nuit. On

détèle les pauvres bêtes pour les panser, leur donner de l’orge et une

heure de repos.

Nous en profitons pour aller nous baigner dans le ruisseau, à une

certaine distance du relais.

Tandis que nous nous baignons, les cochers enfourchent chacun un

cheval, et les voilà partis avec leurs huit bêtes à travers le désert.

Grande fureur, mais rien à faire qu’à attendre qu’il nous arrive des

chevaux de Kachan. Cela peut être aussi bien ce soir que dans une heure.

Nous scrutons l’horizon. Rien. Ah, si! des points qui se meuvent là-bas

sur les sables. On regarde anxieusement. Les points se rapprochent. On

distingue maintenant une caravane. Nous ne quitterons pas Gez de sitôt.

Un peu plus tard, la caravane arrive. C’est un Persan qui voyage

avec ses femmes et ses domestiques, le tout monté sur des ânes et des

mulets. Le mari est un homme petit, sec, solide, avec une belle barbe,

et qui porte la ceinture verte des seïdes. Il n’a pas un regard pour

nous. Il conduit sa smalah à une petite distance de nous, le long du

ruisseau, sous les saules et, un instant après, nous entendons les cris

éperdus d’une femme.

Nous demandons pourquoi elle crie.

C’est le mari qui à peine arrivé à l’étape, administre une

consciencieuse raclée à une de ses épouses.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

*

* *

A dix heures enfin, huit chevaux rentrent au relais. La chaleur est

déjà excessive. Nous attendons une heure encore qu’ils aient pris de

l’orge et repartons pour Kachan.

Jamais nous n’avons eu aussi chaud que ce jour-là pendant la traversée

des sables. Nous sommes prostrés dans les landaus fermés, pouvant à

peine respirer.

A une heure, nous sommes à Kachan.

*

* *

Première déception. Le télégraphiste arménien est parti pour la journée

à la chasse dans les montagnes, laissant un mot pour moi disant qu’il

a les plaques à reflets métalliques, qu’il rentrera vers six heures

et que si nous devons partir plus tôt, nous lui envoyions un de ses

domestiques à cheval.

Six heures est précisément l’heure de notre départ. Aussi, pendant

qu’Aimé nous prépare à déjeuner, je dis au domestique qu’il aille

chercher son maître.

Après déjeuner, nous déplions et montons nos lits de camp que nous

n’avons pas employés depuis deux jours. Nous nous installons dans deux

chambres pour une longue sieste.

Mais les mouches ont décidé de ne pas nous laisser dormir. Énervés,

nous nous tournons et retournons sur nos lits, mais nous ne dormons

pas.

De guerre lasse, je me lève et vais voir si le domestique est revenu.

Il est là sous le portique et déclare qu’il n’a pu trouver un cheval

dans Kachan pour aller chercher son maître. Il ment, mais qu’y faire?

Attendre six heures. Nous avons toujours été en retard, nous le serons

une fois de plus.

Cependant à l’idée que les plaques à reflets sont cachées dans la

maison, je ne puis rester tranquille et je me mets à chercher.

Malheureusement toutes les portes sont cadenassées.

Arrivent six heures; mes compagnons sortent et montrent des figures

défaites. Aimé prépare le dîner qui, comme le déjeuner, se compose

d’œufs, de petits pois conservés, de biscuits et de confitures.

Sept heures, nous mangeons et buvons verres de thé sur verres de thé.

Le télégraphiste ne revient pas.

A sept heures et demie, il fait nuit. Aimé commence à préparer les

bagages.

J’ai l’âme pleine de désespoir à l’idée de quitter Kachan et d’y

laisser ces reflets métalliques qui pourraient être à moi. J’erre dans

le corridor, l’escalier et la cour essayant encore d’ouvrir les portes.

Au fond de la chambre où nous nous sommes reposés, il y a une porte

peu solide. Je pousse, elle cède et me voilà dans un cabinet sombre.

Je frotte une allumette et je vois rangées contre le mur cinq ou six

plaques de dimensions diverses. Jamais avare découvrant un trésor ne

fut plus heureux que moi à cette minute.

Mais il faut examiner les plaques attentivement, car les faussaires

sont adroits et savent le prix des reflets métalliques anciens. Je

n’ai que des allumettes pour m’éclairer; je me mets à genoux et fais

l’inventaire. Voilà une plaque d’à peu près un pied carré, à fond

d’enlacements et d’oiseaux d’un dessin très fin, très aigu. Sur ce fond

ocre clair, s’enlève une inscription en caractères bleus d’une netteté

et d’une puissance de jet incomparables. Ce sont bien là toutes les

caractéristiques de l’art au plus beau temps de l’époque mongole, et je

tressaille de joie. L’allumette s’éteint, j’en rallume une autre. Avec

cet insuffisant éclairage je ne puis juger de la qualité de l’émail,

de la valeur des reflets. C’est pourtant à cela que se décidera

l’authenticité de l’œuvre. Il faudrait les voir au jour, mais je

n’attendrai pas à demain, je sens déjà que cette plaque ne me quittera

plus.

Trois autres plaques de plus grande dimension ont une couverte

magnifique bleu turquoise et de belles inscriptions.

Cette série-là, je ne la connais pas, mais je ne la laisserai pas à

Kachan.

Je découvre encore deux étoiles à reflets métalliques excellents et un

petit fragment du XIVe siècle.

Je suis au comble du bonheur.

Le télégraphiste ne revient toujours pas. Il est neuf heures; il faut

partir. Alors je lui écris une lettre en lui disant que j’emporte ses

plaques, qu’il ait à m’en télégraphier le prix à Téhéran, et que si

nous ne pouvons nous mettre d’accord, je les lui renverrai à mes frais.

Je commence à transporter les objets vénérables; je les mettrai dans le

landau sous le matelas et coucherai dessus pour être certain de ne pas

les perdre.

A ce moment arrive notre homme et nous entrons aussitôt en marché. Il

m’indique le prix demandé; le marchandage est difficile; nous finissons

par tomber d’accord à cent cinquante tomans et il ne reste plus qu’à

payer.

Ici nouvelle difficulté. Avons-nous cent cinquante tomans sur nous?

Nous vidons nos portefeuilles et nos sacs d’argent. A force de mettre

les uns sur les autres des billets d’un et de deux tomans et d’aligner

des pièces de deux krans, nous arrivons à réunir la somme. Nous

emballons maintenant avec soin les plaques dans une caisse qui servit

à transporter du matériel télégraphique, la caisse est solidement

attachée derrière le landau, et à dix heures et demie nous quittons

Kachan avec plus de quatre heures de retard.

Mais ces heures ont été bien employées.

Je suis si excité de ma découverte que, bien passé minuit, j’y rêve

encore, étendu dans le landau, des étoiles plein les yeux.

[Illustration: Plaque de revêtement à reflets métalliques de

l’époque mongole, fin XIIIe siècle.

Les roses d'Ispahan: La Perse en automobile à travers la Russie et le Caucase · 第 25 / 35 题