--C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames
seules, moi! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas.
Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul,
décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du
journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans
le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier,
tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble.
Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter
attentivement. Mais tout à coup sa figure prit une telle expression
d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une! Tout le
monde avait sauté sur ses pieds, des chaises tombèrent.
--Doffoy, qu’est-ce qu’il y a?
Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eut fait dans un
compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des
deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter
de côté; un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste
instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant
souffreteux.
--Quoi, quoi? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive?
--L’accident, dit-il,--et sa voix avait l’air de passer à travers une
bouteille qui se vide,--l’accident. Oh! le bruit, le bruit; et ils
crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui
éclatent... Louise!
Il fit encore le même geste protecteur et il tomba comme une masse, en
portant les mains à son cou.
--La planche! dit-il une seconde fois. Oh! mon Dieu, mon Dieu!...
Ah!...
Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible dans ce bureau paisible,
où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à
griffer l’air, des mains d’agonisant!
--Doffoy! lui cria Delsarte en se penchant vers lui.
Mais il ne répondit pas, et ses yeux vides étaient devenus si
affreusement plus vides!
--Doffoy! répéta Delsarte.
--Je... je crois qu’il est mort! murmurai-je.
La moitié des camarades s’étaient enfuis. Ils avaient peur, horriblement
peur! Il y en a qui sont restés fous, des jours et des jours. Delsarte
regarda tous ceux qui restaient, et demanda gravement:
--Où l’accident a-t-il eu lieu?
L’accident avait eu lieu au kilomètre 198, près de Brébières-Sud. Ce
jour-là, on avait dédoublé le train de Lille, et entre les deux rames,
par une incompréhensible aberration, un aiguilleur avait laissé passer
le convoi léger qui dessert les charbonnages, et qui avait du retard.
Mais je n’ai pas besoin de parler de la catastrophe de Brébières.
Personne ne l’a encore oubliée, sur le Nord!
Le médecin de la Compagnie arriva. Delsarte et moi, nous avions étendu
le corps de Doffoy sur le vieux canapé en moleskine qui servait aux
veilles. Le médecin lui enleva sa jaquette et son gilet, et fendit sa
chemise avec des ciseaux.
--Il a porté les mains derrière son cou, lui dis-je.
Le médecin regarda attentivement.
--C’est singulier, fit-il, il n’y a aucune trace de choc extérieur, et
pourtant la moelle a fusé entre la cinquième et la sixième vertèbre
cervicale, comme si on y avait enfoncé un clou. La mort a dû être
instantanée...
Nous demeurâmes dans le bureau, pour veiller le pauvre Doffoy. Vers
minuit on frappa à la porte.
--Ouvrez vous-même, me dit Delsarte. Moi, je n’ai pas le courage. Je
sens que c’est elle, cette pauvre fille; je l’ai fait prévenir.
Nous vîmes entrer une jeune femme, dont le corsage et la jupe étaient en
lambeaux, la figure et les mains écorchées. On l’avait arrachée des
débris du wagon comme on avait pu, brutalement, pour la sauver de
l’incendie qui commençait. D’un geste Delsarte lui montra cette forme
raide, sur le canapé, et elle s’abattit à genoux, sans pleurer.
Quand on put l’interroger, elle dit seulement:
--Je ne sais pas comment c’est arrivé: j’étais dans un compartiment avec
trois autres dames, quand le choc a eu lieu. Les parois du wagons ont
éclaté, les planches sont sorties en échardes, comme des épées. Il
paraît qu’il y en a une qui pointait vers moi. Je ne la voyais pas, mais
je me suis sentie tirée de côté, violemment, par je ne sais quoi... Et
c’est lui qui est mort, lui... Comment cela se fait-il?
Alors, je me rappelai le mot de Doffoy:
--Quand je serai assez fort de volonté, elle me sentira près d’elle,
physiquement...
LA RÉVÉRENDE
--Waterloo Gardens, 27; c’est ici, cria André Dejoie en sautant du
_hansom_ dont les roues caoutchoutées tournaient silencieusement depuis
un quart d’heure sur la digue de Brighton.
Le numéro 27 de Waterloo Gardens était une petite maison qui ressemblait
à toutes les petites maisons anglaises: étroite avec une baie très large
à chacun de ses deux étages, et, au rez-de-chaussée, un perron surmonté
d’un portique à colonnes doriques. Les marches du perron avaient été
grattées poncées, lavées, blanchies. Elles resplendissaient; et
l’ensemble évoquait vaguement l’idée d’une cage de perroquets au bas de
laquelle on aurait oublié un marchepied fraîchement peint.
Deux sonnettes. A droite: _visitors_. A gauche: _servants_.
André tira la sonnette de droite. Ce geste eut pour résultat d’extraire
des profondeurs du sous-sol une petite bonne dont les mâchoires étaient
si proéminentes, et qui reniflait si fort, qu’il paraissait contraire à
toutes les lois physiques que ses dents, attirées par cette pompe
aspirante, n’eussent pas à la longue pris racine dans son nez.
--Vous voulez parler à la maîtresse? dit-elle, en jetant ce que le bon
Dickens eût appelé un regard d’intelligence commerciale sur la malle
d’André.
Et, se tournant à demi, elle cria:
--Miss Gray, c’est le gentleman qui a écrit pour une chambre. Est-ce
que _vous veux_ venir?
Il est indispensable de noter ici pour les philologues que l’emploi de
la seconde personne du pluriel du pronom personnel avec la seconde
personne du singulier d’un verbe, est universel chez toutes les femmes
de chambre du Royaume-Uni. Tout porte à croire qu’il en a été ainsi
décidé en séance solennelle de leur syndicat.
Miss Gray était brune, ineffablement longue, cruellement maigre, et
louchait très fort d’un œil, non pas à droite ni à gauche, mais vers le
ciel, ce qui donnait à l’un de ses profils un air inspiré: l’autre
profil était d’une bonne personne.
--Vous êtes le gentleman français qui a annoncé son arrivée, missieu
Dijoille? dit-elle.
André Dejoie eut besoin d’un effort d’intelligence assez violent pour
reconnaître son propre nom, ingénieusement déformé par la prononciation
anglaise. On lui montra sa chambre; il l’eût souhaitée plus vaste.
--C’est bien assez grand pour un célibataire! dit miss Gray scandalisée.
Il n’y en a qu’une autre, c’est pour un ménage. C’est le révérend
Pearson, _curate_ de Padston, un pasteur de l’église anglicane, qui
l’habite avec sa femme.
--Ça m’apprendra à me loger dans un _boarding-house_, songea
mélancoliquement André. Une patronne louche, un pasteur, sa femme: je
suis bien tombé! Ont-ils emmené le bedeau?
Il déballa en soupirant son bagage, sortit, se jeta dans la première
cabine roulante qu’il trouva sur la plage. La fraîcheur de l’eau le
pacifia. Il revint de meilleure humeur.
Il n’y avait qu’une seule personne dans la salle à manger, une femme qui
lisait un roman, le visage tourné vers la fenêtre, aux derniers rayons
du soleil mourant. D’abord André ne vit que ses cheveux, des cheveux
clairs, retroussés en casque, et dont la couleur était profonde. La
première couche, qui seule était blonde, en laissant transparaître une
autre, d’un roux d’or rouge, et d’autres nuances encore, enfouies plus
loin, semblaient lutter ensemble pour monter vers la lumière.
--Pardon, dit-il. Je croyais que le dîner était à sept heures.
--Sept heures et quart, répondit la blonde liseuse, qui tourna la tête.
Quel âge avait-elle? Dix-huit ou vingt ans? On n’en eut rien pu dire,
sinon qu’elle était la jeunesse même. Mon Dieu! Est-ce que de tels
vivants bijoux peuvent aller, venir, remuer comme des personnes
naturelles, sans se casser? Avez-vous vu, le matin, le cœur tendrement
rose des roses blanches de la Malmaison? Semblable était son teint. Et
les pervenches, dont le bleu devient tout pâle quand un rayon de lumière
les mordille à travers les feuilles? Tels étaient ses yeux. Des fleurs,
du lait, des enfantillages, c’est à cela qu’on pensait en la voyant, et
c’était délicieux de ne penser qu’à ces choses fraîches. André s’aperçut
tout à coup que sa figure était pleine de sel et de sable, que ses
cheveux étaient emmêlés, ses souliers pleins de poussière; il s’évada
pour faire toilette.
Quand il redescendit, on était à table, et la maternelle miss Gray
distribuait avec gravité un horrible potage julienne, fabriqué à raison
de plusieurs tonnes par jour, et vendu en boîtes, par la maison Cross
and Blackwell, de Londres. C’est ce qu’on appelle, en ce pays, faire la
cuisine à la française. Cette opération terminée, les présentations
eurent lieu, avec quelque solennité. André faillit crier: cette adorable
et frêle petite chose, qu’il avait entrevue, tout à l’heure, c’était
madame Pearson, la femme du clergyman. Était-il possible qu’elle fût
mariée, mère de famille peut-être, révérende, quasi-prêtresse, femme
d’un prêtre, ne faisant avec lui qu’une chair et qu’un sang, participant
avec lui aux mystères sacrés qui, dans l’anglicanisme, sont presque
exactement les mêmes que dans la religion romaine? L’éducation première
du jeune homme, ses préjugés catholiques, devenus préjugés de race,
éveillaient en lui un monde d’idées incongrues. Il songeait que les
mains de cet homme en lévite, au col-carcan, au teint bien nourri, aux
lèvres assouplies par la gymnastique des prières et des déclamations
religieuses, que ces mains qui levaient le ciboire et rompaient le pain
sacré, cette bouche qui les approchait la première, caressaient,
baisaient ce tendre corps féminin, jouissaient de toute sa grâce!
--Mais, c’est très bien, songea-t-il, en faisant un effort sur lui-même.
Ces gens-là sont en équilibre!
Ce fut d’abord au pasteur qu’il adressa la parole, et il n’y eut là de
sa part aucune politique, mais une sympathie voulue envers le prêtre et
une timidité involontaire envers madame Pearson. Ces yeux clairs,
ignorants, innocents, et qui semblaient des yeux de muette, tant ils
demandaient, lui inspiraient un sentiment auquel il ne pouvait donner de
nom. Il croyait voir un animal, une femelle d’animal adorablement fine
et jolie, s’approchant et disant du regard: «Je t’en prie, donne-moi
quelque chose!» Et qu’est-ce que l’homme peut leur donner, à ces douces
femelles: un bonbon, une caresse qui les fait frémir, mais pas de
l’amour! Ainsi le révérend de Padston, voyant André si attentif envers
lui, si froid envers sa femme, retomba vite dans l’habituelle apathie
conjugale. La promiscuité du lieu fit le reste, amena une sorte
d’intimité. Le soir, ils prenaient le café ensemble sur la terrasse: au
loin, la mer s’élargissait, sourdement bruyante, rayée de la lueur des
phares, mêlée vers l’orient à l’obscurité qui tombait. Allongée sur ses
digues longues de deux lieues, l’immense ville de plaisir s’étendait en
croissant, jetant sur l’eau assombrie ses estacades où chantaient des
orchestres, dressant vers le ciel, où germaient les astres, ses hôtels à
quatorze étages, ses music-halls, ses maisons innombrables, enfin son
gigantesque aquarium, d’une barbarie romaine, peuplé de fauves
terrestres, de lions et de fleurs de mer, de clowns, de danseuses,
d’athlètes et de courtisanes.
Puis, quand la nuit était enfin tombée, ils sortaient tous trois pour
errer une heure sur la digue. Une foule bigarrée s’y renouvelait à
chaque instant. Les femmes longues et minces, souvent vêtues de blanc,
avec des ceintures vertes, roses, noires, éclairaient vaguement l’ombre;
les voitures, sur une autre chaussée, se succédaient sans fin; et les
chevaux, parfois, faisaient un brusque écart en croisant une étrange
caravane d’éléphants, de chameaux, d’onagres, portant des lanternes
chinoises, des étincelles électriques, réclame vivante d’un cirque
américain. Mais le plus amusant, c’était les chanteurs: non pas les
_minstrels_ hurleurs, barbouillés de suie, ivres et stupides; mais des
trios, des quatuors d’hommes et de femmes, masqués de velours ou de
crêpe, chantant, aux sons d’un piano hissé sur une voiture que traînait
un maigre cheval, des chœurs italiens nés sous un ciel plus chaud, des
airs passés, quelquefois inconnus et qui semblaient pourtant des
souvenirs d’enfance...
Or, un soir, ils entendirent, au lieu du piano habituel, les plaintes
d’un harmonium, et, s’approchant, ils aperçurent, entre deux flambeaux
qui brûlaient dans des vases de verre, l’instrument touché par une
vieille fille dont la figure était laide et charmée. Alentour, une
vingtaine de jeunes gens, des «clercs» de banque, des employés de
commerce, des boutiquiers, répétaient d’une voix rauque et juste, sans
timbre et brûlante de foi, la vieille hymne biblique traduite aux temps
héroïques de la Religion:
«Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera partout et
à jamais!»
Ils chantaient cela gravement, au milieu des minstrels hurleurs, des
romances italiennes, des oisifs et des prostituées. André seul s’étonna.
--L’association chrétienne des jeunes gens, dit le révérend Pearson.
Et il s’arrêta, pour écouter le chef de chœur qui commençait à
développer son texte, l’orgueil de sa mission dans les yeux.
Tout près, un escalier conduisait à la grève. Par un instinctif besoin
d’isolement et de fraîcheur, André et madame Pearson le descendirent.
Quelque chose de doux et d’âcre, une vibration amoureuse, comme un
voluptueux volètement d’ailes invisibles, leur donna le frisson, et
leurs yeux cherchèrent: la grève était aussi peuplée que la digue.
Adossés au mur, couchés par terre, cachés dans l’ombre des cabines, des
centaines de couples étaient là, qui s’enlaçaient. Le bruit des pas,
l’enquête des regards, ne les troublaient nullement. Ils laissaient
passer les survenants sans s’émouvoir, car «ils ne commettaient pas le
mal», leur vue n’était pas obscène. Étroitement serrés, se touchant de
tout leur corps, ils échangeaient seulement un baiser sur la bouche qui
n’en finissait pas, semblait projeter leurs sens dans leurs têtes:
caresse à la fois continente et peu chaste, si forte que, dans la petite
bourgeoisie, des fiancés s’en contentent durant des années.
--... Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera!»
clamait le jeune prêcheur, là-haut.
Ah! ce maître éternel, n’était-ce pas celui qui jetait ces gens l’un à
l’autre, et auquel ils sacrifiaient, dans ce culte à la fois stérile et
raffiné? Comme le bras de madame Pearson tremblait sous le sien, André
l’étreignit tout à coup; elle eut un petit soupir, et leurs bouches se
rapprochèrent.
Ils restèrent ainsi, de longues minutes. Devant eux, dans la nuit,
croulaient les vagues.
* * * * *
Ce fut ainsi qu’André Dejoie fut initié à la première, et la plus
nationale, des voluptés britanniques. Une fois que madame Pearson eut
commencé de donner ses lèvres, elle ne fit plus aucune objection pour
les offrir perpétuellement, mais lorsque André, enhardi, voulait obtenir
davantage, elle lui disait si gentiment: «_Behave yourself, you bad
man!_» (soyez sage, vilain!) qu’il se sentait redevenir enfant; et
alors, il restait tranquille pendant cinq minutes. D’ailleurs, la maison
était si petite, si banale, que, dans les courts instants où ils se
trouvaient seuls, l’enfantillage même du baiser était dangereux. Ils ne
se quittaient plus, se regardaient, puis baissaient les yeux, disaient
deux paroles et se regardaient encore; et André comprit bientôt que le
charme simple et puissant de son amie venait de ce qu’elle n’avait ni
vertus ni vices, pas plus que d’idées, qu’elle ne réfléchissait jamais,
ne pensait à rien qu’à ce qu’elle avait sous les yeux.
--Elle n’a pas d’esprit, voilà qui est sûr, songeait André: mais
a-t-elle une âme?
Elle avait laissé deux enfants à Padston. Mais comme ils n’étaient pas à
ses côtés, elle les avait oubliés. André n’apprit leur existence que par
une lettre qui donnait de leurs nouvelles. «Mes petits chevreaux, si
vous saviez comme je les aime!» Puis une autre chose la divertit, elle
n’en parla jamais plus. Si elle était restée fidèle à son mari, c’est
que la vie bourgeoise anglaise, surtout dans ces ménages d’église où
tout est réglé, casé, codifié, ne lui accordait qu’un mâle et lui
enlevait toutes possibilités d’en posséder plusieurs. Elle savait lire,
écrire, on lui avait appris à faire des gestes, mais rien n’avait
pénétré dans le fond de sa petite tête, où régnaient seulement des
appétits, des instincts, un besoin d’imitation et de soumission tels
qu’elle prenait en parlant l’accent français, enfin une naïve, et
profonde et maternelle bonté. Quand il la suppliait d’être à lui, elle
répondait:
--Je veux bien, darling, je veux bien. Mais ici, il n’y a pas moyen!
Cependant, un dimanche, M. Pearson, en sortant de l’office du matin,
annonça qu’il était invité à déjeuner par un confrère. Ils eurent ainsi
toute la première moitié de la journée devant eux. Ils prirent le parti
de fuir, de rôder n’importe où, et marchant au hasard, parvinrent aux
premières maisons du village de Shoreham, sur la côte.
--Il y a peut-être des auberges, dit André Dejoie. Et personne ici ne
nous connaît. Vous n’êtes plus que ma chérie, vous êtes mon amour, mon
grand amour..., et madame Dejoie, si vous voulez.
--Oh! oui, j’aimerais tant. Mais vous n’y pensez pas: un dimanche, dans
l’après-midi, sans bagages... Vous ne connaissez pas l’Angleterre: les
hôteliers de ce pays ne nous laisseront pas une minute ensemble.
--Hélas! dit-il, nous faut-il trouver une île déserte; mais enfin, si
vous tombiez sur la grand’route, si vous étiez malade?
--Malade? Oh! la bonne idée! C’est vrai, je vais me trouver mal, vous
allez voir!
Mais il suggéra:
--Déjeunons d’abord. On n’aurait qu’à vous imposer la diète pour vous
guérir.
Ils entrèrent au _Red Lion_. Dans une salle à manger étroite comme une
cabine de navire, on leur servit un repas de viande froide. Madame
Pearson avait la mine joyeuse et concentrée d’un enfant qui prépare un
tour. Tout à coup, elle se leva, porta la main à sa gorge, se mit au
balcon, se rejeta sur une chaise, allongea les jambes, étira les bras,
offrit à André et à la maid qui les servait, le spectacle d’une attaque
de nerfs à son maximum de violence. La déformation, par pur jeu, de ces
traits puérils et charmants; l’embarras répugné qu’on éprouve devant
tout être humain quand on sait qu’il ment; le sentiment de supériorité
sur la malade que donnait, à tous les biens portants qui l’entouraient,
la conviction de leur propre santé; tout cela inspirait à André une
espèce de gaieté furieuse, une impression de ridicule vis-à-vis de
lui-même, de rancune contre cette femme qui semblait si candide, et
jouait sans faiblir cette grosse comédie.
Autour de madame Pearson, qui ne répondait que par des mots entrecoupés,
l’hôtesse, ses deux filles, les bonnes s’empressèrent; et toutes
présentaient un remède. L’hôtesse offrait des sels, une des femmes de
chambre un citron, une autre du vinaigre, et la cuisinière qui n’avait
rien, criait:
--Chassez le chat, chassez-donc le chat! C’est très mauvais la vue des
chats, dans ces maladies-là!
On la coucha, de force. Elle disait: «Mon mari, je veux mon mari!» Et la
bonne hôtesse interpellant André: «Allez-donc! ces hommes, en voilà un
qui serait capable de rester à table.» Il obéit, et trouva madame
Pearson au lit déjà. Elle mourait de rire:
--Avez-vous vu comme elle était bien imitée, l’attaque! Oh que c’est
amusant! Darling, embrassez-moi.
Il l’embrassa. Qu’elle était jolie, avec ce corps si frêle et si plein,
si lumineux et si ferme, que ses éclats de rire mêmes le faisait à peine
trembler. André la prit dans ses bras. Ils s’étreignirent.
Et tout à coup, ils entendirent, dans la rue calme et muette, vidée de
tout être humain par le repos dominical, un effroyable bruit, l’éclat
discordant d’ophicléides, de grosses caisses, de cymbales, la passée
ignoble dans le doux silence, d’une fanfare mal réglée.
--Ce n’est rien, dit André au bout d’une seconde: «la bande» de l’armée
du Salut, tout simplement.
Mais mistress Pearson l’avait pris des deux mains aux épaules, et
l’éloignait d’elle, un peu tremblante, le regard chargé du premier
remords qu’il eût vu dans ses yeux.
--André, dit-elle, c’est peut-être plus mal, aujourd’hui, quand tout le
monde... tout le monde est aux églises?
Un instant très court André demeura interdit, puis il crut à une
insupportable et hypocrite affectation. Mais non, il savait qu’elle ne
pouvait mentir. Et il lui sembla enfin qu’il _voyait_ quelque chose,
qu’il découvrait un peu de l’inconnu qui gît dans les êtres. Et se
penchant vers madame Pearson, il la baisa au front, avec un véritable
amour viril. Il venait de comprendre que tout ce qu’on avait pu
enseigner à cette innocente petite âme, c’était des formes extérieures
et des conventions, et que, quoi qu’elle fit jamais au monde, elle
resterait toujours, absolument, irresponsable et irréprochable. Si
c’était vrai, que l’adultère fût un crime ou un péché, la faute en
retombait sur lui, sur lui seul. Il prenait tout sur lui, donc il était
maître. Etait-ce l’influence du ciel, de l’Océan, de l’âme de ce peuple
qui flottait épandue dans l’air? Pour la première fois, il venait de
penser comme un mâle anglais aurait pensé.
LA VICTOIRE EN CHANTANT...
25 juillet 1907.
JOURNAL D’UN PARISIEN EN 1920
... Ce sera demain le 17 juillet. Ce jour, anniversaire de la mort de
Bonaventure Espérandieu, est devenu celui de la nouvelle fête nationale.
Il y aura des fleurs, des chants, des femmes qui s’en iront par les
chemins, vêtues de clair, heureuses, disant: «On ne tuera plus nos
fils!» Et tous les discoureurs--parce qu’il en faut--dans les moindres
villages, en phrases plates, ou gonflées, ou naïves, célébreront la
mémoire de Bonaventure, tandis que dans les académies, les amphithéâtres
de Sorbonne, tous les palais scientifiques de France, on lira des
essais sur le grand savant qui n’est plus, on glorifiera la patrie qui
lui a donné naissance, on dira qu’au moment où tout semblait s’y
dissoudre, les lois, les mœurs, la foi en l’avenir même de la race, un
culte était resté, celui de la science, et que c’est par la science
qu’elle fut enfin sauvée. Mais personne n’osera dire toute la vérité,
personne n’osera parler sincèrement du _vrai_ Bonaventure Espérandieu,
tel que je l’ai connu: dévoré de génie et brûlé d’alcool, éblouissant,
crapuleux, sublime, haillonneux, enthousiaste, plein de vertus qu’on
était en train de perdre autour de lui, de vices pour lesquels les
hypocrites le méprisaient, simple comme un enfant, tout étourdi de
rires, de délire et d’ivresse.
C’est dans un café que je le rencontrai pour la première fois,
naturellement, un petit café près de la Porte-Maillot, un dimanche
matin, le 12 novembre, vers dix heures, au moment où passait le cortège
qui chaque année allait encore, à cette époque, déposer une branche de
chêne sur le monument qu’ont élevé nos pères à ceux qui sont tombés en
défendant Paris. Et ces gens défilèrent devant nous.