Il s’interrompit pour dire en riant:

--C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames

seules, moi! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas.

Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul,

décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du

journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans

le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier,

tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble.

Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter

attentivement. Mais tout à coup sa figure prit une telle expression

d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une! Tout le

monde avait sauté sur ses pieds, des chaises tombèrent.

--Doffoy, qu’est-ce qu’il y a?

Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eut fait dans un

compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des

deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter

de côté; un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste

instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant

souffreteux.

--Quoi, quoi? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive?

--L’accident, dit-il,--et sa voix avait l’air de passer à travers une

bouteille qui se vide,--l’accident. Oh! le bruit, le bruit; et ils

crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui

éclatent... Louise!

Il fit encore le même geste protecteur et il tomba comme une masse, en

portant les mains à son cou.

--La planche! dit-il une seconde fois. Oh! mon Dieu, mon Dieu!...

Ah!...

Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible dans ce bureau paisible,

où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à

griffer l’air, des mains d’agonisant!

--Doffoy! lui cria Delsarte en se penchant vers lui.

Mais il ne répondit pas, et ses yeux vides étaient devenus si

affreusement plus vides!

--Doffoy! répéta Delsarte.

--Je... je crois qu’il est mort! murmurai-je.

La moitié des camarades s’étaient enfuis. Ils avaient peur, horriblement

peur! Il y en a qui sont restés fous, des jours et des jours. Delsarte

regarda tous ceux qui restaient, et demanda gravement:

--Où l’accident a-t-il eu lieu?

L’accident avait eu lieu au kilomètre 198, près de Brébières-Sud. Ce

jour-là, on avait dédoublé le train de Lille, et entre les deux rames,

par une incompréhensible aberration, un aiguilleur avait laissé passer

le convoi léger qui dessert les charbonnages, et qui avait du retard.

Mais je n’ai pas besoin de parler de la catastrophe de Brébières.

Personne ne l’a encore oubliée, sur le Nord!

Le médecin de la Compagnie arriva. Delsarte et moi, nous avions étendu

le corps de Doffoy sur le vieux canapé en moleskine qui servait aux

veilles. Le médecin lui enleva sa jaquette et son gilet, et fendit sa

chemise avec des ciseaux.

--Il a porté les mains derrière son cou, lui dis-je.

Le médecin regarda attentivement.

--C’est singulier, fit-il, il n’y a aucune trace de choc extérieur, et

pourtant la moelle a fusé entre la cinquième et la sixième vertèbre

cervicale, comme si on y avait enfoncé un clou. La mort a dû être

instantanée...

Nous demeurâmes dans le bureau, pour veiller le pauvre Doffoy. Vers

minuit on frappa à la porte.

--Ouvrez vous-même, me dit Delsarte. Moi, je n’ai pas le courage. Je

sens que c’est elle, cette pauvre fille; je l’ai fait prévenir.

Nous vîmes entrer une jeune femme, dont le corsage et la jupe étaient en

lambeaux, la figure et les mains écorchées. On l’avait arrachée des

débris du wagon comme on avait pu, brutalement, pour la sauver de

l’incendie qui commençait. D’un geste Delsarte lui montra cette forme

raide, sur le canapé, et elle s’abattit à genoux, sans pleurer.

Quand on put l’interroger, elle dit seulement:

--Je ne sais pas comment c’est arrivé: j’étais dans un compartiment avec

trois autres dames, quand le choc a eu lieu. Les parois du wagons ont

éclaté, les planches sont sorties en échardes, comme des épées. Il

paraît qu’il y en a une qui pointait vers moi. Je ne la voyais pas, mais

je me suis sentie tirée de côté, violemment, par je ne sais quoi... Et

c’est lui qui est mort, lui... Comment cela se fait-il?

Alors, je me rappelai le mot de Doffoy:

--Quand je serai assez fort de volonté, elle me sentira près d’elle,

physiquement...

LA RÉVÉRENDE

--Waterloo Gardens, 27; c’est ici, cria André Dejoie en sautant du

_hansom_ dont les roues caoutchoutées tournaient silencieusement depuis

un quart d’heure sur la digue de Brighton.

Le numéro 27 de Waterloo Gardens était une petite maison qui ressemblait

à toutes les petites maisons anglaises: étroite avec une baie très large

à chacun de ses deux étages, et, au rez-de-chaussée, un perron surmonté

d’un portique à colonnes doriques. Les marches du perron avaient été

grattées poncées, lavées, blanchies. Elles resplendissaient; et

l’ensemble évoquait vaguement l’idée d’une cage de perroquets au bas de

laquelle on aurait oublié un marchepied fraîchement peint.

Deux sonnettes. A droite: _visitors_. A gauche: _servants_.

André tira la sonnette de droite. Ce geste eut pour résultat d’extraire

des profondeurs du sous-sol une petite bonne dont les mâchoires étaient

si proéminentes, et qui reniflait si fort, qu’il paraissait contraire à

toutes les lois physiques que ses dents, attirées par cette pompe

aspirante, n’eussent pas à la longue pris racine dans son nez.

--Vous voulez parler à la maîtresse? dit-elle, en jetant ce que le bon

Dickens eût appelé un regard d’intelligence commerciale sur la malle

d’André.

Et, se tournant à demi, elle cria:

--Miss Gray, c’est le gentleman qui a écrit pour une chambre. Est-ce

que _vous veux_ venir?

Il est indispensable de noter ici pour les philologues que l’emploi de

la seconde personne du pluriel du pronom personnel avec la seconde

personne du singulier d’un verbe, est universel chez toutes les femmes

de chambre du Royaume-Uni. Tout porte à croire qu’il en a été ainsi

décidé en séance solennelle de leur syndicat.

Miss Gray était brune, ineffablement longue, cruellement maigre, et

louchait très fort d’un œil, non pas à droite ni à gauche, mais vers le

ciel, ce qui donnait à l’un de ses profils un air inspiré: l’autre

profil était d’une bonne personne.

--Vous êtes le gentleman français qui a annoncé son arrivée, missieu

Dijoille? dit-elle.

André Dejoie eut besoin d’un effort d’intelligence assez violent pour

reconnaître son propre nom, ingénieusement déformé par la prononciation

anglaise. On lui montra sa chambre; il l’eût souhaitée plus vaste.

--C’est bien assez grand pour un célibataire! dit miss Gray scandalisée.

Il n’y en a qu’une autre, c’est pour un ménage. C’est le révérend

Pearson, _curate_ de Padston, un pasteur de l’église anglicane, qui

l’habite avec sa femme.

--Ça m’apprendra à me loger dans un _boarding-house_, songea

mélancoliquement André. Une patronne louche, un pasteur, sa femme: je

suis bien tombé! Ont-ils emmené le bedeau?

Il déballa en soupirant son bagage, sortit, se jeta dans la première

cabine roulante qu’il trouva sur la plage. La fraîcheur de l’eau le

pacifia. Il revint de meilleure humeur.

Il n’y avait qu’une seule personne dans la salle à manger, une femme qui

lisait un roman, le visage tourné vers la fenêtre, aux derniers rayons

du soleil mourant. D’abord André ne vit que ses cheveux, des cheveux

clairs, retroussés en casque, et dont la couleur était profonde. La

première couche, qui seule était blonde, en laissant transparaître une

autre, d’un roux d’or rouge, et d’autres nuances encore, enfouies plus

loin, semblaient lutter ensemble pour monter vers la lumière.

--Pardon, dit-il. Je croyais que le dîner était à sept heures.

--Sept heures et quart, répondit la blonde liseuse, qui tourna la tête.

Quel âge avait-elle? Dix-huit ou vingt ans? On n’en eut rien pu dire,

sinon qu’elle était la jeunesse même. Mon Dieu! Est-ce que de tels

vivants bijoux peuvent aller, venir, remuer comme des personnes

naturelles, sans se casser? Avez-vous vu, le matin, le cœur tendrement

rose des roses blanches de la Malmaison? Semblable était son teint. Et

les pervenches, dont le bleu devient tout pâle quand un rayon de lumière

les mordille à travers les feuilles? Tels étaient ses yeux. Des fleurs,

du lait, des enfantillages, c’est à cela qu’on pensait en la voyant, et

c’était délicieux de ne penser qu’à ces choses fraîches. André s’aperçut

tout à coup que sa figure était pleine de sel et de sable, que ses

cheveux étaient emmêlés, ses souliers pleins de poussière; il s’évada

pour faire toilette.

Quand il redescendit, on était à table, et la maternelle miss Gray

distribuait avec gravité un horrible potage julienne, fabriqué à raison

de plusieurs tonnes par jour, et vendu en boîtes, par la maison Cross

and Blackwell, de Londres. C’est ce qu’on appelle, en ce pays, faire la

cuisine à la française. Cette opération terminée, les présentations

eurent lieu, avec quelque solennité. André faillit crier: cette adorable

et frêle petite chose, qu’il avait entrevue, tout à l’heure, c’était

madame Pearson, la femme du clergyman. Était-il possible qu’elle fût

mariée, mère de famille peut-être, révérende, quasi-prêtresse, femme

d’un prêtre, ne faisant avec lui qu’une chair et qu’un sang, participant

avec lui aux mystères sacrés qui, dans l’anglicanisme, sont presque

exactement les mêmes que dans la religion romaine? L’éducation première

du jeune homme, ses préjugés catholiques, devenus préjugés de race,

éveillaient en lui un monde d’idées incongrues. Il songeait que les

mains de cet homme en lévite, au col-carcan, au teint bien nourri, aux

lèvres assouplies par la gymnastique des prières et des déclamations

religieuses, que ces mains qui levaient le ciboire et rompaient le pain

sacré, cette bouche qui les approchait la première, caressaient,

baisaient ce tendre corps féminin, jouissaient de toute sa grâce!

--Mais, c’est très bien, songea-t-il, en faisant un effort sur lui-même.

Ces gens-là sont en équilibre!

Ce fut d’abord au pasteur qu’il adressa la parole, et il n’y eut là de

sa part aucune politique, mais une sympathie voulue envers le prêtre et

une timidité involontaire envers madame Pearson. Ces yeux clairs,

ignorants, innocents, et qui semblaient des yeux de muette, tant ils

demandaient, lui inspiraient un sentiment auquel il ne pouvait donner de

nom. Il croyait voir un animal, une femelle d’animal adorablement fine

et jolie, s’approchant et disant du regard: «Je t’en prie, donne-moi

quelque chose!» Et qu’est-ce que l’homme peut leur donner, à ces douces

femelles: un bonbon, une caresse qui les fait frémir, mais pas de

l’amour! Ainsi le révérend de Padston, voyant André si attentif envers

lui, si froid envers sa femme, retomba vite dans l’habituelle apathie

conjugale. La promiscuité du lieu fit le reste, amena une sorte

d’intimité. Le soir, ils prenaient le café ensemble sur la terrasse: au

loin, la mer s’élargissait, sourdement bruyante, rayée de la lueur des

phares, mêlée vers l’orient à l’obscurité qui tombait. Allongée sur ses

digues longues de deux lieues, l’immense ville de plaisir s’étendait en

croissant, jetant sur l’eau assombrie ses estacades où chantaient des

orchestres, dressant vers le ciel, où germaient les astres, ses hôtels à

quatorze étages, ses music-halls, ses maisons innombrables, enfin son

gigantesque aquarium, d’une barbarie romaine, peuplé de fauves

terrestres, de lions et de fleurs de mer, de clowns, de danseuses,

d’athlètes et de courtisanes.

Puis, quand la nuit était enfin tombée, ils sortaient tous trois pour

errer une heure sur la digue. Une foule bigarrée s’y renouvelait à

chaque instant. Les femmes longues et minces, souvent vêtues de blanc,

avec des ceintures vertes, roses, noires, éclairaient vaguement l’ombre;

les voitures, sur une autre chaussée, se succédaient sans fin; et les

chevaux, parfois, faisaient un brusque écart en croisant une étrange

caravane d’éléphants, de chameaux, d’onagres, portant des lanternes

chinoises, des étincelles électriques, réclame vivante d’un cirque

américain. Mais le plus amusant, c’était les chanteurs: non pas les

_minstrels_ hurleurs, barbouillés de suie, ivres et stupides; mais des

trios, des quatuors d’hommes et de femmes, masqués de velours ou de

crêpe, chantant, aux sons d’un piano hissé sur une voiture que traînait

un maigre cheval, des chœurs italiens nés sous un ciel plus chaud, des

airs passés, quelquefois inconnus et qui semblaient pourtant des

souvenirs d’enfance...

Or, un soir, ils entendirent, au lieu du piano habituel, les plaintes

d’un harmonium, et, s’approchant, ils aperçurent, entre deux flambeaux

qui brûlaient dans des vases de verre, l’instrument touché par une

vieille fille dont la figure était laide et charmée. Alentour, une

vingtaine de jeunes gens, des «clercs» de banque, des employés de

commerce, des boutiquiers, répétaient d’une voix rauque et juste, sans

timbre et brûlante de foi, la vieille hymne biblique traduite aux temps

héroïques de la Religion:

«Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera partout et

à jamais!»

Ils chantaient cela gravement, au milieu des minstrels hurleurs, des

romances italiennes, des oisifs et des prostituées. André seul s’étonna.

--L’association chrétienne des jeunes gens, dit le révérend Pearson.

Et il s’arrêta, pour écouter le chef de chœur qui commençait à

développer son texte, l’orgueil de sa mission dans les yeux.

Tout près, un escalier conduisait à la grève. Par un instinctif besoin

d’isolement et de fraîcheur, André et madame Pearson le descendirent.

Quelque chose de doux et d’âcre, une vibration amoureuse, comme un

voluptueux volètement d’ailes invisibles, leur donna le frisson, et

leurs yeux cherchèrent: la grève était aussi peuplée que la digue.

Adossés au mur, couchés par terre, cachés dans l’ombre des cabines, des

centaines de couples étaient là, qui s’enlaçaient. Le bruit des pas,

l’enquête des regards, ne les troublaient nullement. Ils laissaient

passer les survenants sans s’émouvoir, car «ils ne commettaient pas le

mal», leur vue n’était pas obscène. Étroitement serrés, se touchant de

tout leur corps, ils échangeaient seulement un baiser sur la bouche qui

n’en finissait pas, semblait projeter leurs sens dans leurs têtes:

caresse à la fois continente et peu chaste, si forte que, dans la petite

bourgeoisie, des fiancés s’en contentent durant des années.

--... Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera!»

clamait le jeune prêcheur, là-haut.

Ah! ce maître éternel, n’était-ce pas celui qui jetait ces gens l’un à

l’autre, et auquel ils sacrifiaient, dans ce culte à la fois stérile et

raffiné? Comme le bras de madame Pearson tremblait sous le sien, André

l’étreignit tout à coup; elle eut un petit soupir, et leurs bouches se

rapprochèrent.

Ils restèrent ainsi, de longues minutes. Devant eux, dans la nuit,

croulaient les vagues.

* * * * *

Ce fut ainsi qu’André Dejoie fut initié à la première, et la plus

nationale, des voluptés britanniques. Une fois que madame Pearson eut

commencé de donner ses lèvres, elle ne fit plus aucune objection pour

les offrir perpétuellement, mais lorsque André, enhardi, voulait obtenir

davantage, elle lui disait si gentiment: «_Behave yourself, you bad

man!_» (soyez sage, vilain!) qu’il se sentait redevenir enfant; et

alors, il restait tranquille pendant cinq minutes. D’ailleurs, la maison

était si petite, si banale, que, dans les courts instants où ils se

trouvaient seuls, l’enfantillage même du baiser était dangereux. Ils ne

se quittaient plus, se regardaient, puis baissaient les yeux, disaient

deux paroles et se regardaient encore; et André comprit bientôt que le

charme simple et puissant de son amie venait de ce qu’elle n’avait ni

vertus ni vices, pas plus que d’idées, qu’elle ne réfléchissait jamais,

ne pensait à rien qu’à ce qu’elle avait sous les yeux.

--Elle n’a pas d’esprit, voilà qui est sûr, songeait André: mais

a-t-elle une âme?

Elle avait laissé deux enfants à Padston. Mais comme ils n’étaient pas à

ses côtés, elle les avait oubliés. André n’apprit leur existence que par

une lettre qui donnait de leurs nouvelles. «Mes petits chevreaux, si

vous saviez comme je les aime!» Puis une autre chose la divertit, elle

n’en parla jamais plus. Si elle était restée fidèle à son mari, c’est

que la vie bourgeoise anglaise, surtout dans ces ménages d’église où

tout est réglé, casé, codifié, ne lui accordait qu’un mâle et lui

enlevait toutes possibilités d’en posséder plusieurs. Elle savait lire,

écrire, on lui avait appris à faire des gestes, mais rien n’avait

pénétré dans le fond de sa petite tête, où régnaient seulement des

appétits, des instincts, un besoin d’imitation et de soumission tels

qu’elle prenait en parlant l’accent français, enfin une naïve, et

profonde et maternelle bonté. Quand il la suppliait d’être à lui, elle

répondait:

--Je veux bien, darling, je veux bien. Mais ici, il n’y a pas moyen!

Cependant, un dimanche, M. Pearson, en sortant de l’office du matin,

annonça qu’il était invité à déjeuner par un confrère. Ils eurent ainsi

toute la première moitié de la journée devant eux. Ils prirent le parti

de fuir, de rôder n’importe où, et marchant au hasard, parvinrent aux

premières maisons du village de Shoreham, sur la côte.

--Il y a peut-être des auberges, dit André Dejoie. Et personne ici ne

nous connaît. Vous n’êtes plus que ma chérie, vous êtes mon amour, mon

grand amour..., et madame Dejoie, si vous voulez.

--Oh! oui, j’aimerais tant. Mais vous n’y pensez pas: un dimanche, dans

l’après-midi, sans bagages... Vous ne connaissez pas l’Angleterre: les

hôteliers de ce pays ne nous laisseront pas une minute ensemble.

--Hélas! dit-il, nous faut-il trouver une île déserte; mais enfin, si

vous tombiez sur la grand’route, si vous étiez malade?

--Malade? Oh! la bonne idée! C’est vrai, je vais me trouver mal, vous

allez voir!

Mais il suggéra:

--Déjeunons d’abord. On n’aurait qu’à vous imposer la diète pour vous

guérir.

Ils entrèrent au _Red Lion_. Dans une salle à manger étroite comme une

cabine de navire, on leur servit un repas de viande froide. Madame

Pearson avait la mine joyeuse et concentrée d’un enfant qui prépare un

tour. Tout à coup, elle se leva, porta la main à sa gorge, se mit au

balcon, se rejeta sur une chaise, allongea les jambes, étira les bras,

offrit à André et à la maid qui les servait, le spectacle d’une attaque

de nerfs à son maximum de violence. La déformation, par pur jeu, de ces

traits puérils et charmants; l’embarras répugné qu’on éprouve devant

tout être humain quand on sait qu’il ment; le sentiment de supériorité

sur la malade que donnait, à tous les biens portants qui l’entouraient,

la conviction de leur propre santé; tout cela inspirait à André une

espèce de gaieté furieuse, une impression de ridicule vis-à-vis de

lui-même, de rancune contre cette femme qui semblait si candide, et

jouait sans faiblir cette grosse comédie.

Autour de madame Pearson, qui ne répondait que par des mots entrecoupés,

l’hôtesse, ses deux filles, les bonnes s’empressèrent; et toutes

présentaient un remède. L’hôtesse offrait des sels, une des femmes de

chambre un citron, une autre du vinaigre, et la cuisinière qui n’avait

rien, criait:

--Chassez le chat, chassez-donc le chat! C’est très mauvais la vue des

chats, dans ces maladies-là!

On la coucha, de force. Elle disait: «Mon mari, je veux mon mari!» Et la

bonne hôtesse interpellant André: «Allez-donc! ces hommes, en voilà un

qui serait capable de rester à table.» Il obéit, et trouva madame

Pearson au lit déjà. Elle mourait de rire:

--Avez-vous vu comme elle était bien imitée, l’attaque! Oh que c’est

amusant! Darling, embrassez-moi.

Il l’embrassa. Qu’elle était jolie, avec ce corps si frêle et si plein,

si lumineux et si ferme, que ses éclats de rire mêmes le faisait à peine

trembler. André la prit dans ses bras. Ils s’étreignirent.

Et tout à coup, ils entendirent, dans la rue calme et muette, vidée de

tout être humain par le repos dominical, un effroyable bruit, l’éclat

discordant d’ophicléides, de grosses caisses, de cymbales, la passée

ignoble dans le doux silence, d’une fanfare mal réglée.

--Ce n’est rien, dit André au bout d’une seconde: «la bande» de l’armée

du Salut, tout simplement.

Mais mistress Pearson l’avait pris des deux mains aux épaules, et

l’éloignait d’elle, un peu tremblante, le regard chargé du premier

remords qu’il eût vu dans ses yeux.

--André, dit-elle, c’est peut-être plus mal, aujourd’hui, quand tout le

monde... tout le monde est aux églises?

Un instant très court André demeura interdit, puis il crut à une

insupportable et hypocrite affectation. Mais non, il savait qu’elle ne

pouvait mentir. Et il lui sembla enfin qu’il _voyait_ quelque chose,

qu’il découvrait un peu de l’inconnu qui gît dans les êtres. Et se

penchant vers madame Pearson, il la baisa au front, avec un véritable

amour viril. Il venait de comprendre que tout ce qu’on avait pu

enseigner à cette innocente petite âme, c’était des formes extérieures

et des conventions, et que, quoi qu’elle fit jamais au monde, elle

resterait toujours, absolument, irresponsable et irréprochable. Si

c’était vrai, que l’adultère fût un crime ou un péché, la faute en

retombait sur lui, sur lui seul. Il prenait tout sur lui, donc il était

maître. Etait-ce l’influence du ciel, de l’Océan, de l’âme de ce peuple

qui flottait épandue dans l’air? Pour la première fois, il venait de

penser comme un mâle anglais aurait pensé.

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

25 juillet 1907.

JOURNAL D’UN PARISIEN EN 1920

... Ce sera demain le 17 juillet. Ce jour, anniversaire de la mort de

Bonaventure Espérandieu, est devenu celui de la nouvelle fête nationale.

Il y aura des fleurs, des chants, des femmes qui s’en iront par les

chemins, vêtues de clair, heureuses, disant: «On ne tuera plus nos

fils!» Et tous les discoureurs--parce qu’il en faut--dans les moindres

villages, en phrases plates, ou gonflées, ou naïves, célébreront la

mémoire de Bonaventure, tandis que dans les académies, les amphithéâtres

de Sorbonne, tous les palais scientifiques de France, on lira des

essais sur le grand savant qui n’est plus, on glorifiera la patrie qui

lui a donné naissance, on dira qu’au moment où tout semblait s’y

dissoudre, les lois, les mœurs, la foi en l’avenir même de la race, un

culte était resté, celui de la science, et que c’est par la science

qu’elle fut enfin sauvée. Mais personne n’osera dire toute la vérité,

personne n’osera parler sincèrement du _vrai_ Bonaventure Espérandieu,

tel que je l’ai connu: dévoré de génie et brûlé d’alcool, éblouissant,

crapuleux, sublime, haillonneux, enthousiaste, plein de vertus qu’on

était en train de perdre autour de lui, de vices pour lesquels les

hypocrites le méprisaient, simple comme un enfant, tout étourdi de

rires, de délire et d’ivresse.

C’est dans un café que je le rencontrai pour la première fois,

naturellement, un petit café près de la Porte-Maillot, un dimanche

matin, le 12 novembre, vers dix heures, au moment où passait le cortège

qui chaque année allait encore, à cette époque, déposer une branche de

chêne sur le monument qu’ont élevé nos pères à ceux qui sont tombés en

défendant Paris. Et ces gens défilèrent devant nous.

La biche écrasée · 第 10 / 11 段