porte. Il remuait la queue, mais d’un air un peu confus, et comme
stupéfait de se trouver là. On fit venir Zulma pour lui signifier sa
sentence. Dans sa cervelle obscure d’esclave soumise, il ne lui vint pas
à l’idée de discuter sa condamnation. Elle disait seulement:
--Où qu’j’irai, où qu’j’irai?
Ses maîtres au moins venaient comme elle du Berry, ils connaissaient des
gens qu’elle connaissait, et il lui semblait qu’en dehors d’eux il n’y
avait plus dans ce nouveau pays qu’un peuple étrange, dont les mœurs
inconnues l’épouvantaient.
--Vous irez retrouver votre bon ami, dit Masseau.
Alors sa douleur devint plus forte, horriblement amère, et pour la
première fois, mêlée de colère et de révolte. Un amoureux, un amoureux,
elle! Hélas! à son âge, avec l’ardeur du sang qui courait dans les
veines de son corps disgracié, elle savait bien ce que c’était que
«l’aiguillon de la chair», comme on dit au confessionnal, qu’elle
continuait à fréquenter avant les quatre fêtes; elle avait trop vécu
dans les rudesses campagnardes pour ne pas connaître ce que c’est que
l’acte d’amour, et le bonheur de servir l’homme à qui l’on s’est donnée,
elle qui n’avait jamais servi que des indifférents! Mais personne
jamais n’avait voulu d’elle, personne n’en voudrait jamais. Et c’était
pour ça qu’on la chassait, pour ça!... Avec sa petite malle, son mauvais
petit coffre de bois noir, elle prit le premier train pour Paris. Elle
mordait de désespoir ses mains déformées par les travaux serviles, et il
n’y avait rien dans sa tête, rien que la fureur affreuse d’être punie
pour une chose que son corps désirait et ne connaissait pas.
* * * * *
L’oncle Guittard revint pour les fêtes de la Pentecôte. Castor lui fit
fête.
--Je vois bien le chien, fit-il gaiement, mais Zulma?
--Elle a mal tourné, dit Masseau.
--Mon garçon, dit l’oncle, c’est comme si tu me disais que tu as emporté
la tour de La Châtre dans une gibecière.
--Je vous assure! confirma madame Masseau.
Et elle lui conta comment, à deux reprises, on avait trouvé Castor sur
la route, et ce qu’il en fallait évidemment induire. L’oncle Guittard
jura du haut de sa voix.
--Imbécile! dit-il à son neveu. Est-ce que tu ne sais pas que Castor est
un chien courant? Et est-ce qu’il y a dans ton jardin quelque chose, un
kiosque, une plate-forme, où il puisse monter la nuit pour voir de loin?
--Non, dit Masseau.
--Eh bien, il montait sur le mur, voilà tout, en se servant de sa niche
comme de marchepied. Et comme le mur est étroit, il retombait de l’autre
côté. Tous les chiens courants font ça, c’est leur instinct. Et vous
avez fichu la fille à la porte? Pauvre Zulma, pauvre Zulma!
Il n’en dit pas plus long: étant un homme d’action, il n’aimait pas
s’appesantir sur l’irréparable. La bonne était loin, maintenant. Où la
retrouver, dans ce grand Paris? Les Masseau respectèrent son silence,
soucieux de la rancune qu’il pouvait leur garder, car l’oncle Guittard
n’avait pas d’enfants.
* * * * *
L’oncle, d’ailleurs, hâta son départ. Masseau le conduisit à la station.
A son retour, il aperçut Castor, qui, attaché dans sa niche, tirait sur
sa chaîne. Ses yeux quêtaient une caresse. Masseau lui allongea un grand
coup de pied...
Ce fut ainsi que Castor, à son tour, connut l’amertume de l’injustice.
LE NUMÉRO 13
De temps en temps Élise Herminier se réveillait, parce que ses reins lui
faisaient mal, par grandes ondes brusques: c’étaient les muscles qui se
remettaient en place, après l’accouchement; le médecin l’avait prévenue.
Les angoisses qui l’empêchaient de respirer, faisant palpiter
douloureusement son cœur, lui mettaient la sueur au front et la
troublaient davantage, sans trop l’inquiéter: le plus fort était fait,
puisque le gosse était là, bien vivant. Il ne lui fallait qu’allonger la
main pour l’atteindre, puis-qu’on l’avait couché à côté d’elle tout
simplement.
Sur les journées qu’elle gagnait à faire des ménages, Élise avait pu
économiser de quoi préparer la layette indispensable, non pas ce qu’eût
coûté un berceau; et le petit dormait, collé à sa chair, dans l’étroite
couchette dont une voisine bienfaisante venait de changer les draps à la
hâte. Si elle avait eu plus de force, ça lui aurait fait plaisir de le
démailloter pour voir ses bras, ses jambes, son petit corps infime,
enfin, admirer ce mystère, devant lequel s’étonnait confusément son âme:
qu’elle qui était une femme, elle eût fait un petit homme.
La pièce était si étroite que, pour lui donner de l’air, et parce qu’il
faisait très chaud, on avait laissé grande ouverte la porte, sur
laquelle le chiffre 13 se distinguait, plaqué en noir sur la peinture;
et sans bouger la tête, Élise apercevait un couloir carrelé, taché à
intervalles réguliers par les rectangles bruns que faisaient d’autres
portes également numérotées: spectacle monotone et morne qu’offre à
Paris le sixième étage des maisons bourgeoises. Élise connaissait tous
ceux qui, chaque soir, se réfugiaient dans ces chambres pour y dormir
quelques heures; un gardien de la paix du quartier, tous les domestiques
de la maison, une couturière, une vieille femme chenue et recroquevillée
qui logeait au 16, quatre numéros plus loin, et que tout le monde
enviait, à l’étage, parce qu’elle terminait sa vie bien tranquillement,
avec six cents francs de rente laissés par un ancien maître.
--C’est même bien étonnant qu’elle ne soit pas venue voir par ici,
songea Élise, elle qui n’a rien à faire.
Et comme le médecin rentrait accompagné de la couturière, elle demanda:
--Dites donc, mademoiselle Emmeline, qu’est-ce donc qu’elle fait, madame
Granchet? Elle qui est si obligeante.
La couturière se sentit tout à coup froid dans le dos. Elle détourna la
tête: Madame Granchet avait justement passé dans une attaque, la nuit
précédente, sans un cri, sans que personne s’en aperçût avant le matin.
Ce n’était pas une chose à dire à une accouchée! Et puis, dans le
peuple, on a peur de la mort, une peur naïve et sacrée. Mademoiselle
Emmeline se félicitait d’avoir une bonne raison, en donnant des soins à
Élise, pour ne pas veiller la morte; d’autres qu’elle s’en chargeraient.
Elle regarda le médecin.
--Madame Granchet est malade, dit-il.
--Dans son lit? fit encore Élise.
--Oui, dans son lit.
Il avait prononcé cette phrase brève d’une voix volontairement
indifférente, et tout de suite, examina l’accouchée: il valait mieux
détourner la conversation. Élise venait d’être saisie d’une de ses
crises. Toute pâle subitement, elle ouvrait la bouche comme font les
petits oiseaux qui agonisent. Mais cela ne dura qu’un moment; les
couleurs lui revinrent, elle sourit. Le médecin l’ausculta, l’oreille
penchée sur son cœur, et demeura grave. Élise ne pensait guère à elle: à
ses côtés le petit, réveillé maintenant, vagissait comme un chat qui
miaule.
--C’est un bel enfant, n’est-ce pas, dit-elle.
--Oui, dit le médecin, c’est un bel enfant.
Et il lui donna de l’eau sucrée. Les vagissements se calmèrent. On
n’entendit plus que le bruit presque imperceptible de cette langue
encore indécise qui tétait instinctivement la cuiller de métal. Élise
écoutait, alanguie et bien heureuse. Le médecin sortit dans le couloir
et la couturière le suivit.
--Elle va bien? demanda-t-elle.
--C’est une cardiaque, répondit-il, et elle a fait de l’hémorragie. Sans
ça... c’est un accouchement comme tous les accouchements. Elle s’en
tirera tout de même, s’il n’arrive rien. Il ne lui faut pas d’émotion,
voilà tout. Ça vaut mieux qu’elle n’ait pas su la mort de la voisine...
Il s’en alla en consultant son carnet de visites. Les médecins de
quartier n’ont pas beaucoup de temps à perdre, surtout auprès des
accouchées de l’Assistance publique.
--Donnez-lui de l’air, laissez la porte ouverte, dit-il seulement en
partant.
Mademoiselle Emmeline revint s’asseoir au chevet du lit de l’accouchée
avec son ouvrage, et commença de coudre, assise près de la fenêtre, pour
profiter du jour qui baissait déjà; et la vieille fille pensait en
elle-même qu’il y avait de l’avantage à n’avoir pas connu les hommes.
Qu’est-ce qu’elle allait devenir, cette Élise Herminier, qui faisait des
ménages, avec un enfant sur les bras, qu’elle ne voulait pas abandonner?
Le père était loin sans doute, à cette heure: un valet de chambre de la
maison, qui s’en était allé, cherchant une autre place. Éternelle et
banale aventure.
Élise, fermant les yeux essayait de dormir. Elle avait maintenant de
grands frissons, à cause de la fièvre qui venait. On peut en préserver
les accouchées riches et celles qui vont se faire soigner dans les
hôpitaux; mais les femmes pauvres, qui ont conservé des traditions, des
préjugés, des superstitions, et qui s’obstinent à mettre au monde leur
enfant chez elles... ce n’est pas possible. D’invisibles et perfides
nuées, laissées par d’anciens malades et d’anciens malheureux, traînent
toujours dans les logis impurs. Elles se glissent dans les poitrines
épuisées de misère, dans la tasse de lait du matin, dans la blessure
intime de l’enfantement. On ne peut pas empêcher ça, et puisqu’elles
n’en meurent pas toujours il n’y a qu’à laisser faire!
Insensiblement, un peu de délire monta au cerveau d’Élise: un délire
triste qui, à sa joie de jeune mère, fit succéder les terreurs
monstrueuses qui viennent du cœur palpitant et harassé, gagnent la
conscience, l’affolent, la supplicient, et retournent à ce cœur d’où
elles viennent, pour augmenter l’affre de ses battements. Pourquoi
n’avait-elle pas tué ce germe qui maintenant était un homme, et voulait
vivre? Comment le ferait-elle vivre, et comment vivrait-elle avec lui?
Elle faisait et refaisait des comptes que son intelligence affaiblie
n’arrivait pas à finir: deux heures à sept sous de l’heure, tous les
matins, chez madame Dodu; une journée tout entière, le jeudi, chez
madame Renou. Le dimanche, personne ne la demandait, malheureusement.
Tout le monde sort à Paris, maintenant, le dimanche, même les plus
petits ménages; non, il n’y avait pas moyen, pas moyen... Et si elle
tombait malade?... Alors, quoi, c’était la faim tout de suite: pas
d’économies, rien que des dettes. Et si elle mourait? Ah! elle
mourrait, elle en était certaine, elle mourrait! Elle eut au cœur, à ce
moment, des pincements, des torsions, avec un grand bruit intérieur,
comme d’un tambour tapé sans mesure contre sa poitrine. Elle mourrait!
Elle se vit roulée, toute blanche, dans un drap blanc au fond d’un
cercueil, tandis que le petit devenait bleu, criant de faim, au fond du
lit.
* * * * *
A ce moment, deux employés des pompes funèbres passaient devant la loge
du concierge portant une chose longue, enveloppée d’un drap noir.
--C’est pour chez madame Granchet, dirent-ils.
--L’escalier de service, au sixième, couloir à droite, numéro 16, dit la
concierge, qui comprit.
Les hommes montèrent. Il était tard. Ils étaient un peu avinés. Au
sommet de l’escalier, ayant soufflé, ils tournèrent à droite. Et l’un
d’eux demanda:
--Quel numéro qu’on nous a dit, en bas?
--Au 13, répondit l’autre.
--Au 13 ou au 16?
Le premier porteur hésita:
--J’sais plus, maintenant, fit-il. Le 13, le 16, ça rime, ça se
confond... Mais on verra bien, si c’est ouvert. On doit la veiller, la
défunte.
Il jeta un regard dans le couloir et continua:
--C’est bien au 13. La porte est ouverte, y a du monde, et la défunte y
est aussi, tu peux voir.
Sous la fenêtre, la couturière s’était assoupie, l’aiguille à la main,
et, dans l’ombre portée par le mur, Élise Herminier, couchée dans son
lit, toute droite, suivait d’un regard intérieur les ombres farouches
qui remplissaient sa tête.
Les deux croque-morts entrèrent délibérément et posèrent leur fardeau
sur le carrelage.
--V’là la bière! dirent-ils en se redressant.
L’un avait tiré le drap noir et l’autre tenait des vis dans ses mains.
Élise ouvrit les yeux, vit ces deux hommes, le drap noir, le cercueil et
les vis. Le cercueil? Quoi, quoi, c’était donc vraiment pour elle? Quoi!
Elle voulut crier: pas un son dans sa bouche. Elle voulut bouger: pas un
geste, elle était paralysée. Il n’y eut de vivant, une seconde, que son
cœur atrocement douloureux. Et puis plus rien.
La couturière, réveillée, courut vers elle:
--Madame Élise! madame Élise!
Le petit seul cria.
* * * * *
Ce fut ainsi que mourut Élise Herminier, fille-mère.
LA COLLISION DE BRÉBIÈRES-SUD
Si jamais quelqu’un nous eût dit, au bureau de l’inspection commerciale
du chemin de fer du Nord, à Arras, où j’étais alors stagiaire, que le
petit Doffoy, notre camarade, était marqué pour accomplir des choses
impossibles au reste des hommes, et mystérieuses, nous aurions haussé
les épaules. A vingt-six ans, il avait l’air d’en avoir dix-sept. Il
marchait à genoux rapprochés, comme une femme, le dos arrondi, la
poitrine étroite. J’ai vu quelquefois, chez le caissier de la gare de
fausses pièces de cent sous faites d’un alliage de cuivre avec un peu
d’argent qui blanchissait le métal, mais en lui laissant un reflet
jaune: c’était la couleur de ses cheveux. On aurait cru qu’il l’avait
grattée en les lavant au vinaigre et à la potasse, et que cette couleur
était retombée sur son visage en petites taches de rousseur. Enfin ses
yeux ennuyaient: des yeux d’un bleu terne et vide qui ne regardaient
rien et n’avaient pas de reflets, pareils à certaines mares de ce pays
crayeux: de loin elles ont une belle nuance bleu vert; mais, quand on
s’approche, on n’y voit plus rien, ni le fond ni le ciel. On dirait
qu’il n’y a jamais assez de lumière pour les réveiller, elles sont dans
le jour comme au plus profond des nuits.
Doffoy, très bon employé, n’était jamais remarqué des chefs qu’au moment
de l’année où ils doivent rédiger les notes signalétiques. Alors, lisant
son nom sur une feuille partagée en colonnes, le sous-inspecteur rêvait
un instant: il fallait qu’il pensât quelque chose de Doffoy, et
justement il n’en pensait rien. Doffoy était pour lui une mécanique qui
servait à faire des calculs de taxes d’après des barèmes réguliers:
est-ce qu’on donne des notes aux machines à écrire? En vérité,
matériellement, on ne voyait pas Doffoy, bien qu’il eût un corps, comme
tout le monde, tant ce corps était insignifiant.
Il semblait que l’esprit le fût aussi. Ce n’était point que Doffoy n’eût
des opinions, et ne les exprimât, mais elles étaient presque toujours
dictées par ses convictions religieuses, restées très vives. Le dimanche
il allait à la grand’messe, souvent aux vêpres, et ne manquait ni un
pèlerinage ni une procession. Une telle ferveur disciplinée est assez
fréquente dans ce pays, qui fut espagnol. Toutefois c’est une des
tendances de l’Église actuelle d’affecter de n’avoir plus peur de la
science. Doffoy lisait donc des ouvrages de vulgarisation dont l’objet
est de démontrer l’accord de cette science avec la foi. Il en existe
maintenant toute une bibliothèque, et qui parlent de tout, depuis
l’astronomie jusqu’à l’hypnotisme. La tendance de ces ouvrages est de
montrer, sous les faits et les lois, la manifestation d’une volonté
providentielle. Ainsi l’âme naïve de ce petit expéditionnaire avait fini
par concevoir l’univers comme un perpétuel miracle, une ombre projetée
sur l’infini par des mains qui font des signes. Mais personne ne s’en
doutait.
Aux approches de la trentaine, il était resté très timide avec les
femmes, et parfaitement chaste. Ce fut donc pour nous un grand
étonnement de le voir revenir d’un voyage à Lille, avec une photographie
qu’il n’arriva point à nous cacher plus d’une demi-journée. Il aimait.
Il aimait de toute la force de son cœur puéril et de son corps vierge,
et il devait épouser «la personne» le jour où il passerait commis. Le
bureau de l’inspection commerciale d’un chemin de fer, dans une ville
de province, n’est pas un lieu où l’on se pique de délicatesse; mais il
ne s’aperçut jamais qu’on le raillait, et parfois avec grossièreté. Il
n’y a rien de plus vrai et de plus fort qu’une expression populaire: il
n’était plus de ce monde. Tout ce qui, sur la terre, était jeune et
beau, lui paraissait comme une dépendance naturelle de son amour: la
couleur des feuilles, celle des fleurs et leur parfum, le tintement
clair d’une cloche, le bruit retentissant des quatre pieds d’un cheval
lancé au galop sur le pavé; et il regardait maintenant les filles avec
un air hardi et ingénu, comme s’il n’eût pas douté qu’elles eussent pu
toutes être à lui, puisqu’il était préféré de celle qui lui paraissait
la meilleure et la plus belle. Cependant, comme il était pauvre, et la
Compagnie chiche de congés, malgré le quart de place dont disposent les
employés il n’allait que rarement la voir.
Mais il arriva un jour au bureau avec une idée qui s’empara si
violemment de son cerveau qu’il ne put s’empêcher de dire tout à coup,
en ouvrant un magazine,--je crois que c’était _l’Écho du merveilleux_:
--Pourtant, il paraît qu’on peut se transporter par la pensée auprès des
êtres qu’on aime beaucoup, qu’on aime pleinement, et les voir, et se
faire sentir à eux. Je vais lui écrire, lui faire savoir qu’elle me
verra, demain soir, à cinq heures. Il suffit de tendre sa volonté.
Tout le reste de l’après-midi, et toute la journée du lendemain, il ne
parla que de son grand projet, et, lorsqu’il l’oubliait un instant, l’un
de nous le lui rappelait par plaisanterie, ou par cette habitude de
bavardage oisif qui est le propre des employés de bureau. A cinq heures,
il s’absorba complètement, les coudes sur la table.
--Eh bien? dîmes-nous, au bout d’un quart d’heure.
Il était demeuré complètement immobile et silencieux. Quelqu’un le tira
violemment par le bras, et il s’abattit, à demi renversé, sur son
pupitre.
--Je n’ai rien vu, dit-il d’une voix plaintive, rien du tout. Et
pourtant j’avais bien concentré, concentré...
Il y avait des larmes dans ses yeux vides.
Delsarte, le commis principal, prononça:
--Parbleu! c’est des blagues. Vous feriez mieux de vous remettre à vos
tarifs. Les dix wagons de charbon envoyés de Lens à Fismes... C’est sur
l’Est, Fismes. Comment est-ce qu’on départage, entre les deux
Compagnies?
Doffoy renouvelait tous les jours son expérience, et elle ne réussissait
jamais.
--Je lui ai écrit, disait-il, je lui ai dit que je serais près d’elle.
Mais elle m’a répondu qu’elle ne sent rien. Vous avez raison, ce sont
des histoires, des histoires... Et pourtant j’aurais eu tant de
plaisir!
Mais un lundi, quand il arriva au bureau, un nouveau projet avait
réveillé son espoir.
--J’ai compris, dit-il. Je sais ce qui manquait. Je ne parvenais pas à
fixer suffisamment mon attention, parce que je ne suivais pas assez la
réalité. Je ne voyais pas la route jusqu’à Lille. Il faut que je voie la
route, et que je la fasse.
--Comment ça? demanda Delsarte.
--C’est si facile! J’aurais dû y penser, fit-il. Je prends le train de
quatre heures cinq.
--Vous avez la permission? fit Delsarte, étonné.
--Oh! non, répondit Doffoy, non. Je n’en ai pas besoin. Je vais voyager
en idée. Il me manquait de voyager en idée pour fixer ma volonté.
Il déjeuna au bureau, comme il avait coutume, du contenu du panier qu’il
avait apporté, et travailla ensuite très patiemment, l’esprit libre et
dégagé. Mais, vers quatre heures moins le quart, il mit son pardessus
et son chapeau.
--Tu pars donc, Doffoy?... demandai-je.
--Oui, fit-il avec un petit rire, je pars.
Et, à notre grande stupeur, il se rassit, et commença de parler, les
yeux fermés:
--Voilà. Je vais à la gare. Je montre ma carte à Roullot, qui est au
guichet. Une seconde, quart de place, pour Lille, s’il vous plaît?...
Deux francs trente? Voilà... Le train n’a pas de retard?... Oui, je vais
à Lille... Pour quoi faire?... Si on vous le demande vous direz que vous
n’en savez rien, monsieur Roullot!
»On met en queue un fourgon pour Douai... On part... Voilà Blanzy,
Feuchy, Rœux, et le grand marais du kilomètre 203 avec ses mottes de
tourbe qui sèchent, et le passage à niveau de Corbehem...
Il ne prononçait pas ces paroles aussi vite que vous les lisez. Habitué
à voyager, sur la ligne, il savait, à une minute près, le temps que le
rapide mettait entre chaque station, et ne la nommait qu’au moment
précis où la locomotive devait franchir les signaux... Vraiment, c’était
comme s’il avait lu cet album qu’on place maintenant dans le filet,
accroché par une bretelle, et qui donne aux voyageurs une description
des pays qu’ils traversent.
--... Nous sommes à Douai; on décroche le fourgon... L’embranchement de
Lens, celui de Carvin, Ostricourt... Elle est presque finie de bâtir, la
nouvelle distillerie Maës... Quatre heures quarante... Voilà les forges
de Seclin, avec les tas de laitier qui fument, quels gros tas!... ils
augmentent tous les jours!... Maintenant, c’est Ronchin; dans cinq
minutes, nous serons à Lille...
Ses muscles se tendirent, comme s’il sautait sur le quai d’une gare.
--Je vais à pied. La rue de la Gare, le théâtre, la Grand’Place, la rue
Esquermoise, la rue Royale, et puis la seconde à droite, après l’église
Saint-André. Voici la porte, deux marches, un marteau de cuivre, un
petit miroir-espion à la fenêtre de gauche... Comme c’est propre, dans
l’escalier... Louise, Louise!
--Vous la voyez? demanda Delsarte, dont la voix, involontairement,
s’était faite très basse et comme confidentielle.
--Non... Mais je vois la lumière de sa lampe. Aussi vrai que vous êtes
là, je vois la lumière de sa lampe... Maintenant, je vois la table, sous
la lampe, et près de la table, le tambour à dentelles. Et puis...
Il s’arrêta et ne dit plus rien, parce qu’il la voyait, sa Louise! Tous
ses traits se raidirent. On lui parla, il ne répondit plus.
Delsarte murmura:
--Il est caché-perdu.
C’est un mot du pays. Il voulait dire que Doffoy était ailleurs, perdu
en effet dans une transe où il ne pouvait plus distinguer que les
choses qui se passaient à quinze lieues, et que des yeux humains
n’auraient pas dû voir. A la fermeture du bureau, on l’appela pour le
réveiller:
--Doffoy! Doffoy!
Il n’entendit pas. Mais quelqu’un ayant, par hasard, agité un mouchoir
devant ses cils, il frissonna comme si on lui eût jeté de l’eau à la
figure et nous contempla d’un air stupide.
Or, il est sûr, si étrange que cela paraisse, qu’il reçut le lendemain
une lettre qui lui faisait savoir que sa Louise était bien réellement,
au moment de sa vision, assise sous sa lampe, devant son tambour à
dentelles, et, à compter de ce jour, quand on s’ennuyait au bureau, il
suffisait que l’un de nous demandât:
--Allons, Doffoy, si tu prenais le train?
Tout de suite, il nous décrivait le trajet d’Arras à Lille, et des
choses qui véritablement se passaient durant ce trajet. Je me souviens
encore de la fois où il nous prévint qu’un soldat, au moment des fêtes
de Noël, était tombé d’une portière mal fermée sur la voie, au kilomètre
224, près d’Ostricourt, mais qu’il n’avait rien. Delsarte fit téléphoner
par curiosité: on ne savait pas encore la nouvelle à Ostricourt, mais
plus tard le téléphone interrogea: «Qui vous a appris?...» Cependant
Doffoy n’était pas encore content. Il disait que sa fiancée, quand il
lui écrivait ses visions, demandait par quelle personne il la faisait
suivre, car elle se refusait de croire qu’il venait tous les jours en
esprit auprès d’elle.
--Et pourtant je la touche, disait-il, mais elle ne le sent pas. C’est
que je ne suis pas encore assez fort de volonté, assez détaché d’ici,
assez transporté là-bas. Je veux qu’elle me sente près d’elle,
physiquement.
Quelques semaines plus tard il reçut une dépêche qu’il lut d’un air
radieux.
--Elle viendra me voir aujourd’hui à Arras, dit-il. Elle prend le train
de 4 h. 27.
Delsarte était un brave homme. Il dit tout de suite:
--Celui qui passe ici à cinq heures vingt-cinq? Eh bien! Doffoy, vous
pourrez quitter le bureau à cinq heures. On fermera les yeux.»
Mais il ajouta, par plaisanterie:
--Seulement, vous pouvez faire mieux encore, mon ami, c’est de
l’accompagner... Mais oui, puisque vous allez si facilement en esprit
d’Arras à Lille, pourquoi ne referiez-vous pas la route en sens inverse,
et avec elle?
Doffoy répondit sérieusement:
--C’est une idée.
Il tomba aussitôt, comme il faisait maintenant presque tous les jours,
dans une torpeur qui le rendait insensible à ce qui l’entourait, sauf
quand on l’interrogeait sur ses rêveries. A la fin, Delsarte demanda:
--Eh bien! est-ce qu’on part?
--Oui. Sa mère ne l’accompagne pas, j’aime mieux ça... Elle a pris le
tramway; elle entre dans un compartiment de dames seules, en secondes.