Maintenant, ils n’avaient plus qu’à prendre leur poste à la machine.

C’était une vieille compound horizontale, qui actionnait les organes de

la filature. De temps en temps, les frères Wauters pensaient à la

remplacer, puis ils attendaient une année meilleure. Et pour Bogaërt et

Delebecque, ils ne s’en plaignaient point, parce qu’il eût fallu, pour

comprendre et manœuvrer une machine neuve, une souplesse cérébrale

qu’ils n’avaient plus. Les deux chauffeurs qui avaient entretenu les

grilles, durant la nuit, venaient de disparaître, remplacés par une

équipe fraîche. Delebecque remplit les graisseurs, et Bogaërt, après

avoir examiné le serrage des éclisses et des raccords d’écrou, fit

sonner le métal des pièces comme on ausculte une personne, et débraya.

A travers la glissière, silencieusement, la crosse du piston s’ébranla,

le gigantesque volant se mit à tourner, l’air ronfla dans la salle; et

il y eût aussi, venant de partout, ces mille petits bruits qui disent

que les machines sont usées, qu’il y a du jeu dans leurs membres,

qu’elles fatiguent plus qu’elles ne devraient.

Delebecque était chez lui, maintenant, à son poste, Bogaërt lui dit:

--Repose-toi si tu veux, va! On suffit!

--Non, fit Delebecque. Tout à l’heure j’aurais plus la force.

La force de quoi! Bogaërt, depuis ce matin, avait peur d’avoir deviné.

Mais ce n’était pas son affaire et peut-être que le camarade avait

raison. Les deux chauffeurs à côté leur jetaient parfois un mot, et

Delebecque avait le courage de faire celui qui entend. Avec un chiffon

gras il essuyait les pièces comme d’habitude, presque avec le même soin,

avec le même fini qu’en ses jours de santé. Quand il eut terminé en

bas, Bogaërt lui vit gravir les coussinets, au-dessus de la fosse, pour

continuer son travail dans les parties supérieures. La bielle d’acier,

claire, bien huilée, tournait autour de sa manivelle comme un genou qui

galope. Delebecque se baissa.

--Prends garde, vieux! gueula Bogaërt. Nom de Dieu, t’es fou!

A son cri, les chauffeurs avaient levé la tête. Ils virent Delebecque,

atteint au ventre par la tête de bielle, retomber comme un sac le long

des coussinets. En une seconde Bogaërt fut auprès de lui agenouillé.

--Ça y est, maintenant! dit Delebecque à voix basse. C’est plus dans m’

maison que j’l’ai eu, l’accident, c’est ici, à l’usine. T’es témoin,

pas? les chauffeurs, ils sont témoins!

Sa pauvre face douloureuse avait une expression de sérénité, presque de

triomphe. Il l’avait enfin, le droit à l’assurance, il l’avait, non pour

lui, mais pour Céline, pour les gosses; il pouvait mourir tranquille,

oui! Ça y était.

L’un des frères Wauters, prévenu, vint en courant. Bogaërt ne le laissa

point parler.

--Il n’y avait pas d’balustrade du côté de la bielle, dit-il seulement.

Le patron comprit. Ce manque de précaution, de la part de l’employeur,

couvrait l’imprudence de l’ouvrier. Il faudrait payer.

Delebecque avait entendu. On venait de lui arranger une civière. Il

serra les mains de Bogaërt.

* * * * *

--Tu vois que j’ l’ai décrochée tout d’même, l’assurance, dit-il.

Et il mourut deux jours après...

LE BINOCLE

D’un gros vol plat et confus, à la fois rapide et pesant, avant que nous

eussions pu tirer un seul coup de fusil, la compagnie de perdreaux

s’était envolée vers la lisière du bois de Champromain. Les chiens

interrompirent leur quête, levant le nez d’un air indécis: car les

chiens sont des animaux qui se dirigent par l’odorat, mais en chasse,

ils ne savent pas voir; ils n’en n’ont même pas l’idée. Alors, les

sifflant, Jacques Bertus et moi, nous marchâmes vers les arbres.

D’abord, il fallut traverser des labours fraîchement charrués. Nos

souliers ramassaient sous eux la glèbe molle, que nous jetions parfois

au loin d’un grand coup de pied, comme une fronde lance un caillou. Puis

une clôture en pierres sèches nous arrêta.

Des ronces y avaient poussé, formant une muraille verte, épineuse et

drue, qui paraissait infranchissable. Mais nous la battîmes avec nos

fusils à l’endroit où cette barrière était plus mince. Autour de nous,

les gouttelettes de rosée retombaient en pluie; plus loin, retenues aux

poils rudes des ronciers, elles tremblotaient doucement, toutes

pénétrées de lumière, chacune reflétant à elle seule le soleil entier;

une toile d’araignée était aussi toute transfigurée par ces perles

vivantes, un arc-en-ciel minuscule y jetait sa courbe irisée, et

l’araignée elle-même, immobile au centre, était comme une étoile

noircie.

Je passai le premier par la brèche que nous venions de faire et tendis

la main à Bertus. Il la dédaigna, malgré ses cinquante ans sonnés,

escalada les pierres roulantes et sauta de l’autre côté. Une des

branches de l’arbuste revint sur son visage et lui fit tomber son

binocle.

Sa figure changea d’expression. Elle est d’habitude calme, assez froide,

avec quelque chose de volontairement fermé. Nous avons connu un Bertus

qui fiait souvent, mais c’est il y a des années, et nous savons tous,

nous ses amis, quelle douleur intime et toujours présente, dont il ne

faut pas lui parler, a changé son caractère. Mais ce tout petit et banal

accident venait de le transformer encore, comme il eût fait de tout

homme dont la vue est courte. C’était maintenant un malheureux presque

aveugle, et ridicule pourtant, parce qu’on avait conscience qu’il

n’était pas aveugle: des traits contractés, des yeux clignotants, où une

larme apparaissait par un réflexe purement physique.

--Tâche de le trouver, dit-il, d’une voix suppliante. Moi, je ne peux

pas chercher; tu sais bien que je n’y vois plus!

Je ramassai le binocle qui était tombé dans la boue, et l’essuyai avec

mon mouchoir.

--Il n’est pas cassé, lui dis-je.

Bertus le remit sur son nez en poussant un soupir de soulagement.

--C’est une infirmité que d’être myope, fit-il, une véritable infirmité

que d’être obligé de porter des verres... Et puis, mon vieux, c’est à ça

que je dois le malheur de ma vie, tu sais ce que je veux dire.

Oui, je savais: Bertus, qui est peintre, avait fini par épouser un vieux

modèle, une femme avec laquelle il avait longtemps vécu, et qui l’avait

toujours fait souffrir. Un instant, il l’avait quittée; nous l’avions

cru libéré, nous l’avions vu rapproché d’une femme charmante, jolie et

simple, parfaitement intelligente et bonne, dont il paraissait

profondément épris. Et, six mois après, la nouvelle nous surprenait:

Bertus retournait à son ancienne liaison, faisait la sottise suprême,

incompréhensible, stupide, impardonnable: il épousait.

--Il faut que je te conte ça, dit-il, en s’asseyant sur un gros bloc

tombé de la clôture, son fusil à côté de lui. Tu verras comment les plus

petits événements, et les plus risibles, peuvent causer de

l’irréparable. Tu te rappelles le moment où j’avais enfin rompu avec

Jeanne. Je n’avais été retenu jusque-là que par un sentiment beaucoup

plus fréquent, je crois, dans les liaisons, chez les hommes que chez les

femmes: la crainte pitoyable de faire souffrir. C’est un souci dont les

femmes sont presque toujours préservées par leur nature même, à moins

qu’elles n’aient un tempérament de filles perdues. Aussitôt qu’elles

n’aiment plus, elles éprouvent une répugnance physique insurmontable;

parfois elles vous font comprendre leur résolution avant même de s’en

rendre compte; et quand elles ont dit: «Vous m’ennuyez!» c’est le glas

qui sonne; on peut conduire son amour au cimetière. Nous autres mâles,

qui sommes moins exclusifs, des aventures passagères, quand nous

n’aimons plus une femme qui nous aime, suffisent à endormir nos

révoltes. Nos sens calmés, il ne reste en nous qu’un attendrissement

résigné pour celle qui nous est devenue indifférente et qui, pourtant,

nous fait sentir que nous sommes encore tout pour elle. On craint sa

douleur et ses larmes, on la garde, en se demandant, suivant les jours,

si c’est lâche veulerie ou bien bonté; et cela peut durer toute la vie

si l’on ne devient vraiment amoureux. Je ne rompis que lorsque je

rencontrai Cécile Dangeot.

»Alors, il me sembla que j’étais comme un peuple qui secoue des siècles

de tyrannie, d’oppression et de servitude. Tu sais ce qu’était cette

malheureuse Jeanne et ce qu’elle est encore. Elle m’a brouillé avec tous

mes amis, jalouse non seulement des femmes, mais des hommes, par crainte

qu’ils ne me voulussent mener à leurs propres femmes où à leurs

maîtresses; par crainte aussi de leurs conseils, ou de l’étonnement

qu’elle lit dans leurs yeux de voir associés deux êtres si

dissemblables. J’ai connu toute l’horreur d’aimer sans être aimé, d’être

entouré de soins qui me rappelaient perpétuellement que j’étais aimé,

que je n’aimais pas, et que, pourtant, je laissais s’accumuler des

dettes de reconnaissance dont le total m’effrayait. Et, cependant, il me

semblait que je ne devais rien, que, s’il existait un tribunal devant

lequel on pût plaider ces causes-là, il aurait jugé que vraiment je ne

devais rien! D’abord, parce que ma seule présence, si longtemps, aux

côtés de cette femme, m’avait acquitté; ensuite, parce qu’elle n’avait

jamais fait la seule chose qui m’eût rendu la chaîne supportable, et

qui eût été de la dissimuler à mes propres yeux. Mais Jeanne ressemble à

ces gardes-malades qui entourent de fleurs, de potions, de questions,

celui qu’elles soignent, mais oublient de lui enlever, à l’heure qu’il

faut, le vésicatoire qu’elles ont elles-mêmes posé, et qui le brûle.

»Voilà pourquoi l’amour que j’éprouvai pour Cécile Dangeot me pénétra

d’une joie si vaste qu’il me semblait n’avoir pas assez de mon enveloppe

humaine pour la contenir. C’était une effusion perpétuelle de toute ma

sensibilité, une exaltation triomphale et presque douloureuse dont

craquaient mon corps et mon cerveau, et j’en étais ébloui comme un

mineur dont la lampe s’est éteinte et qui retrouve brusquement la

lumière. Je me rends compte aujourd’hui que c’est précisément tout ce

qu’il y avait de démesuré dans cette vague sentimentale et sensuelle qui

amena notre désaccord, et qui m’a repoussé dans le trou profond et sale

où je croupis. Je ne compris pas la tranquillité sincère, la douceur

inaltérable et toujours uniforme de Cécile, sa manière délicieuse et

silencieusement reconnaissante de recevoir en apparence plus de preuves

d’amour qu’elle n’en donnait, ce qu’il y avait d’immense, de magnifique

et d’insondable dans la profondeur d’un amour presque muet et toujours

cependant dévoué. Ce que je voulais, je m’en rends compte aujourd’hui,

était parfaitement fou. Je voulais qu’elle fût elle-même, et, en même

temps, l’autre, que je n’avais jamais aimée et que je voulais retrouver

en elle: pour avoir tout, pour jouir de tout, pour ne rien perdre de

tout ce qui avait été ma misérable et détestée fortune.

»Et c’est ainsi, mon pauvre vieux, que la catastrophe est arrivée. Olive

Schreiner, la romancière sud-africaine, a écrit un jour que toute chose

a un côté extérieur qui est ridicule, et un côté intérieur qui est

solennel. Les amants ne voient jamais que le côté solennel, et je te

prie de ne pas rire de l’incident dont je souffre encore. J’allais

chaque soir retrouver Cécile dans son appartement de l’avenue du

Trocadéro. Le balcon donnait sur cet espace où la déclivité du sol a

empêché de construire des maisons, et j’apercevais, chaque soir d’été,

le même paysage sublime: la Seine, toujours vivante au milieu de la

ville comme morte; la tour Eiffel, que les enchantements de la nuit

changeaient en un magnifique enfantillage; la Grande Roue, qui semblait

un énorme soleil de feu d’artifice en train de s’éteindre, et la masse

sombre et sans bornes des maisons où dormaient les hommes. Voilà dix ans

de tout cela, aujourd’hui, et je ne puis encore regarder cet aspect de

Paris sans un serrement de cœur: il est comme un visage que j’ai aimé et

qui n’est plus à moi.

»Cette nuit-là, je ne sais encore quels farouches reproches je faisais à

Cécile parce que je ne trouvais pas en elle tout ce que j’attendais.

J’ai toujours eu, je crois, une imagination très forte. La passion en

avait décuplé la puissance et l’avait déviée. J’étais arrivé avec le

rêve d’une conversation délirante dont j’avais construit d’avance les

demandes et les réponses, et ces réponses ne vinrent pas. Cécile

répliquait par des phrases tendres et sensées qui me paraissaient autant

d’insultes ou d’ironies. Je finis par me pencher vers elle, dans un

mouvement où il y avait autant de colère que de désir; elle fit un geste

un peu effrayé.

»Et dans ce geste, mon ami, mon binocle, pris dans ses cheveux, tomba et

vint se briser sur le trottoir. Ma fureur était tombée en même temps que

lui. Je n’étais plus que le pauvre aveugle tâtonnant que tu as vu tout à

l’heure, je n’éprouvais plus que le besoin d’être conduit par la main

dans une chambre, vers un lit, d’être guidé, caressé, aimé, comme un

infirme autant que comme un amant. Cécile dit, de sa voix toujours

égale:

»--Il est cassé. Vous n’en avez pas d’autre?

»Puis elle reprit son raisonnement au point où elle l’avait laissé.

»Et alors un souvenir se précipita sur moi comme la foudre sur un arbre.

Cette scène, exactement la même, j’y avais assisté quelques mois

auparavant, chez l’autre! C’était elle, Jeanne, qui m’accablait de

reproches violents auxquels j’opposais une raison tranquille, des

phrases fatiguées; et un geste identique avait fait de moi un aveugle,

comme aujourd’hui. Et je me souvins du grand désespoir excessif,

absurde, mais pitoyable, de Jeanne: «Mon Dieu! c’est moi qui ai fait ça!

Ce n’est pas ma faute, mais c’est moi. Tu n’y vois plus, tu n’y vois

plus! Où veux-tu que je te conduise? Qu’est ce que tu veux que je fasse

pour toi?»

»Je ne sais quelle rage affreuse bouleversa mon cerveau. Là-bas, là-bas,

on me connaissait, on avait su, après tout, quelquefois, les mots qu’il

fallait à mes besoins et à mes peines. Et je partis, sans un mot de

plus; j’allai dans la nuit frapper à cette porte dont j’avais horreur,

dont j’ai toujours horreur, à la porte de l’autre!

»Ce n’est que plus tard, et quand mon sort était définitivement et

tristement réglé, que j’ai réfléchi que Jeanne avait la vue faible comme

moi, et pouvait compatir à mon désarroi, tandis que celle que j’avais

vraiment aimée, et que j’aime encore, ne pouvait physiquement en avoir

aucune notion. J’ai peur que ce ne soit trop souvent comme ça, dans la

vie et qu’on se brouille avec un être humain pour des choses qu’il ne

peut pas comprendre, qu’il a le droit de ne pas comprendre!»

* * * * *

Bertus s’était arrêté, tout pensif, et j’étais épouvanté moi-même de la

cruauté perfide des infiniment petits. Oui, dans la vie passionnelle,

leur rôle est aussi funeste que dans la vie physiologique. Leur travail

est également invisible et mortel! Quelques secondes encore nous

demeurâmes silencieux. Puis Bertus souffla longuement:

--Si on allait rejoindre les perdreaux? dit-il.

CASTOR ET ZULMA

Castor, c’était le chien des Masseau, et Zulma, c’était leur bonne. Ils

étaient arrivés ensemble, envoyés par l’oncle Guittard, après la

première visite qu’il fit au jeune ménage. Vieux campagnard, grand

chasseur, les yeux accoutumés aux vastes espaces, aux éteules, aux

buissons, aux rochers des vals de l’Indre, l’exiguïté des choses dans ce

coin de banlieue parisienne où les Masseau étaient venus s’établir,

l’avait étonné.

--Alors, vous vous trouvez bien, ici, mieux qu’à La Châtre?

demanda-t-il.

Il venait d’ôter sa pipe de ses dents, arrondissant le bras comme s’il

avait peur de se cogner au mur. Un tremblement du sol annonça l’arrivée

d’un nouveau train à la station de Clamart. Les lourdes roues de fer,

bloquées par leurs freins, patinaient sur les rails, et, sans siffler,

la locomotive jeta une bouffée de vapeur dont les lambeaux attardés

tombèrent dans les arbustes du jardin. Tout le long de la rue, ce

n’était que de petites maisons presque toutes pareilles, faites de

meulières roses ou de briques rouges, avec un seul étage, des volets

généralement verts, un perron de poupée devant la porte et un terrain

minuscule fermé jalousement d’un mur, comme s’il eût contenu des trésors

et non pas seulement trois pieds de lilas, une plate-bande de myosotis

et quatre mètres carrés de gazon.

--Mais oui, mon oncle, nous sommes très bien, dit madame Masseau.

Son mari expliqua qu’on avait l’avantage d’être à la campagne, et

pourtant à sept minutes de Paris par le chemin de fer. C’était pour lui

un grand avantage. Une fois à la gare Montparnasse, il n’avait plus que

quelques pas à faire dans la rue de Rennes pour entrer dans la

succursale du Crédit Mobilier, où il était commis aux titres.

--C’est égal, dit l’oncle, ce n’est pas moi qui louerai la chasse de

Clamart! Ça doit manquer de perdreaux!

Masseau secoua les épaules. Il n’était pas chasseur, détestait, au fond,

la campagne, mais l’énormité de Paris l’intimidait; et resté petit

bourgeois de la petite ville berrichonne où il était né, il se sentait

plus à l’aise dans cette banlieue parisienne où tout semble rapetissé.

Cependant le ménage avoua deux soucis. Masseau redoutait les apaches, et

sa femme déplorait de ne pouvoir garder une bonne. Elle ne les payait

que trente francs par mois: c’était des jeunesses, et les garçons

bouchers, le laitier, jusqu’aux ouvriers de l’usine Wallerand, les

débauchaient au bout d’une quinzaine.

--C’est de leur âge, à ces petites; laisse-les faire, dit l’oncle

Guittard, gaillardement.

--Quand elles le font, et elles le font toutes, répondit Masseau, je les

fiche à la porte. Ça n’est pas leur vertu qui m’intéresse: la vertu

d’une bonne! Mais je ne veux pas qu’elles couchent avec des gens qui ne

m’ont pas été présentés. Qui me dit que l’amant d’une jeune personne,

que je connais elle-même pour avoir été la chercher dans un bureau de

placement, n’est pas un cambrioleur? Donc, c’est par prudence que je

renvoie toutes celles de mes bonnes qui ne se conduisent pas comme des

vestales. Mais il en résulte que nous n’en gardons aucune. L’expérience

a fini par me démontrer que la classe des servantes se divise en deux

catégories seulement: celles qui reçoivent leur bon ami dans la maison,

et alors je puis être égorgé dans mon lit; et celles qui sortent pour

aller rejoindre ce bon ami, et alors, en leur absence, la maison reste

ouverte, ce qui n’est pas moins dangereux! Il nous faudrait un chien. Tu

ne pourrais pas, de ton Berry, nous envoyer un chien?

L’oncle Guittard se mit à rire:

--Tu auras de ma main, dit-il, la bête et la bonne. La bête est de

garde. Et pour la bonne, si celle-là court le guilledou, c’est que vos

mâles de Paris ont du courage!

C’est ainsi que Castor et Zulma étaient entrés le même jour chez les

Masseau. Castor était un chien courant un peu usé, grand dormeur le

jour, grand aboyeur la nuit, bas sur pattes, long-coiffé d’oreilles, et

l’œil malin, quoiqu’il fût devenu un peu trop gras, faute d’exercice. On

pouvait voir l’âge du chien à ses dents, mais la femme ne marquait pas

plus qu’un vieux cheval, dont elle avait la mâchoire longue, la carcasse

maigre, les os secs et lourds. Madame Masseau, feuilletant dans la

cuisine, un jour de désœuvrement, son livret de caisse d’épargne,

s’écria stupéfaite:

--Vous n’avez que vingt-quatre ans, vous n’avez que vingt-quatre ans?

Zulma ne répondit pas un mot, parce que la question était telle qu’il

lui était impossible de deviner la réponse que sa maîtresse désirait

qu’elle fît. Si madame Masseau lui avait dit: «N’est-ce pas, Zulma, que

vous avez bien quarante ans?» elle aurait acquiescé: «Bien sûr, comme

dit Madame.» On l’avait beaucoup battue, toute sa vie. Plus souvent que

le chien. Voilà pourquoi ses yeux étaient plus douloureux, plus

malheureux, plus tendres et peut-être moins humains que ceux du chien.

Elle était soumise, elle était domestique, elle était serve, éperdument,

passionnément. Un soir que le dîner avait été à peine suffisant pour le

ménage, madame Masseau dit à Zulma, avant d’aller se coucher:

--Au fait, vous avez acheté quelque chose pour vous?

--Madame, répondit Zulma, j’ai mangé les restes.

Il n’y avait pas de restes, et l’on découvrit que ce qu’elle appelait

ainsi, c’était les morceaux que sa maîtresse, petite mangeuse et

facilement dégoûtée, laissait dans son assiette. Avec sa face mongole,

ses yeux bridés, son nez aplati, ses membres forts, mais mal attachés,

elle paraissait la descendante d’une race très primitive, dominée,

martyrisée, exploitée durant des siècles et des siècles par les autres

races conquérantes, plus belles et plus volontaires, qui ont conquis et

peuplé la France. Zulma n’était pas comme nous! Telle était peut-être la

cause obscure et puissante de l’éloignement qu’elle inspirait. Elle

était dévouée, patiente, fidèle, honnête, et pourtant les Masseau

éprouvaient en sa présence un sentiment d’angoisse et de mécontentement

contre lequel ils essayaient de lutter en vain.

--En tous cas, dit une fois madame Masseau, ce n’est pas elle qui fera

monter des hommes.

--Pourquoi pas, répondit son mari. Elle est la fille de quelqu’un. Et si

on n’a pas eu peur de sa mère, on pourrait bien maintenant...

--Il faudrait qu’un homme y trouvât son intérêt, observa sagement madame

Masseau, et la pauvre fille n’a pas le sou.

--Mais alors... dit soudain son mari.

Ils se regardèrent, repris de la terreur maladive que leur inspiraient

les rôdeurs. Si l’un de ces bandits faisait la cour à Zulma? Quelle

chose inespérée que l’amour, pour une telle femme, et comme elle

succomberait vite à la tentation! Ils avaient peut-être tort de se fier

à elle.

--Pauvre fille, dit cependant madame Masseau, je n’ai jamais rien

remarqué. Et puis... et puis non, décidément. Ce n’est pas possible! Tu

ne l’as pas assez regardée.

Mais le premier soupçon venait d’entrer dans leur cœur.

Cette année-là, le printemps fut tardif. De grosses pluies lourdes et

froides étaient tombées sans arrêt durant des jours, et les graminées,

les tiges plates du froment, les feuilles mêmes des arbres, entraînées

par l’incessante poussée de l’eau et du vent d’ouest, s’éploraient vers

le soleil levant, toutes ruisselantes, pareilles aux herbes qui

croissent au fond des rivières. Mais quelques jours d’ardent soleil

survinrent soudainement; les fleurs, nées toutes ensemble, firent comme

une explosion lumineuse dans cette campagne tachée de mesquines demeures

et souillée de plâtras: tels sont les sublimes miracles de la saison

divine! Au matin, ça sentait la verdure; sur le midi, la giroflée, le

lilas, la sève tiède, les abeilles. Et la nuit, c’était la lune, pleine

et claire, dont la lumière pâle, en nappes obliques, semblait chargée de

parfums ténus.

Une fois, comme on n’avait pas pris encore l’habitude de fermer les

volets, Masseau fut réveillé, dès cinq heures, par les premières clartés

de l’aube. Il se leva, ouvrit la fenêtre, et, à son grand étonnement,

distingua Castor, qui aurait dû être endormi paisiblement dans sa niche,

assis sur le trottoir de la route. Il alla lui ouvrir, et constata que

la porte était fermée à clef. Comment le chien était-il sorti? A la

campagne, et pour des gens dont la vie coutumière est tout unie, le

moindre incident prend une importance sans mesure. Masseau réveilla sa

femme.

--Il n’y a qu’une explication, lui dit-il, tandis qu’elle réfléchissait,

les yeux encore vagues: Zulma est sortie cette nuit et le chien l’a

suivie. Elle ne s’en est pas aperçue, et l’a laissé dehors en rentrant.

--Ah! dit madame Masseau, quel dommage. Elle aussi se mettre à courir!

Et quel monstre a voulu d’elle?

Alors, dans leur imagination pusillanime et détraquée, ils se figurèrent

ce monstre, le mâle farouche et prêt à tout de cette femelle primitive,

et ils eurent peur. Il firent venir Zulma.

--Vous êtes sortie cette nuit, ma fille, dit Masseau, brusquement.

--Moi? fit-elle étonnée.

--Ne niez pas. Le chien vous accompagnait et vous avez oublié de le

faire rentrer. Vous n’allez pas me raconter que Castor a ouvert la porte

tout seul et qu’il l’a lui-même refermée à clef. Il n’y a qu’un mot qui

serve: je ne veux pas que cela se renouvelle.

La biche écrasée · 第 8 / 11 段