par une glace sans tain. Et il vit qu’une ampoule électrique était
allumée dans le salon. Cela ne le surprit pas: sa femme recevait
quelqu’un, sans doute. Mais il eut un choc physique, parce que cette
lumière s’éteignit brusquement.
--Jeannie! cria-t-il à voix haute, Jeannie!
Il lui semblait avoir distingué une ombre, très près de sa femme, très
près. Il ouvrit la porte du salon, les bras tendus.
--Jeannie!
Il entendit des pas étouffés qui fuyaient vers l’autre porte, gagnaient
le vestibule puis l’escalier. Il comprit, avec la puissance de
déduction, la roideur dans la recherche de la certitude d’un homme
exercé à enchaîner des phénomènes. Dans un éclair, cent petits faits
qu’il avait vus, qu’il avait enregistrés comme il enregistrait tout, par
habitude, sans qu’il y prêtât attention, cent petits faits subitement
réunis lui firent soupçonner la vérité: l’homme qui avait fui, c’était
Jousseaume.
--Jeannie!
Il toucha un corps tremblant, prostré, sentit des joues brûlantes, une
chair nue sous des voiles ouverts.
--Jeannie, dit-il d’une voix affreuse, dont le timbre le bouleversa
lui-même, qui était-ce?
Elle ne répondit pas. Non, non, elle ne voulait rien dire. Elle avait
trahi son mari, elle ne trahirait pas l’autre, elle ne trahirait pas
deux fois.
--Avoue, avoue! C’était Jousseaume?
Elle secoua la tête.
--Tu as éteint pour que je ne sois pas sûr, pour que je ne sache pas?
--Oui! fit-elle, orgueilleusement.
Laroque entendit le bruit de sa robe frôlant les meubles, dans l’ombre,
et demeura seul.
Il fit un pas vers le commutateur d’électricité, puis s’arrêta.
--On peut essayer, murmura-t-il.
Et il alla chercher, dans le réduit qu’il avait aménagé pour ses études,
une petite lampe à feu rouge. Avec un linge très blanc, il frotta la
glace, du côté du salon.
--Pas de poussière ici, dit-il. Mais le poêle à pétrole a fumé ce matin,
dans la salle à manger.
Il recommença le même geste de l’autre côté de la glace: une trace resta
sur le linge.
--Oui, on peut essayer, répéta-t-il.
Tout son sang-froid lui était revenu. Il ne s’agissait plus que de
préparer une expérience. La première chose qu’il fit fut de coller de
longues bandes de papier blanc tout autour de la glace, qu’il découpa
nettement, avec un diamant de vitrier, et porta ensuite dans son
laboratoire.
Le lendemain, il arriva avec sa physionomie ordinaire rue Lhomond.
Jousseaume, cette fois, l’y attendait.
--Tiens, dit Laroque simplement, vous êtes guéri?
Jousseaume balbutia. Ses lèvres tremblaient.
--Tant mieux, continua Laroque, tant mieux, nous avons à travailler!
Voici une boîte dans laquelle j’ai mis quelques petits morceaux de
verre. Il est très important de n’ouvrir qu’à la lumière rouge. Les
fragments sont couchés sur de l’ouate, et il faut faire attention à ne
pas enlever la poussière, la petite couche de poussière qui est
par-dessus... Je voudrais savoir si ces fragments ont gardé une
impression.
--On ne voit rien, dit Jousseaume.
--Rien comme ça. Mais en trouvant le révélateur... Paris ne s’est pas
bâti en un jour. Je sais bien que ce ne sera pas commode: les bains
dilueraient la poussière. Enfin, laissez ces tessons. Je m’en occuperai
tout seul, décidément.
Il travailla des jours, des jours avec un acharnement régulier. Madame
Laroque l’avait quitté. Elle lui écrivit de Nice, le suppliant de
pardonner. Il ne répondit pas. Il travaillait, voilà tout.
Enfin il dit à Jousseaume.
--J’ai trouvé. C’était très simple. Il n’y a qu’à doubler ces morceaux
de verre d’une autre plaque sensibilisée, et ensuite... Mais vous verrez
ça en opérant avec moi. Regardez, voici les clichés témoins.
On apercevait maintenant, sur les fragments qu’il avait apportés,
l’image d’objets divers: un dos de fauteuil, la rosace d’un tapis, le
coin d’une cheminée.
--Et bien? demanda Jousseaume.
--Oh! ça, c’était pour me rendre compte. Mais nous allons pouvoir
travailler en grand. Vous viendrez chez moi, demain. J’ai un cliché
qu’on ne déplace pas facilement.
--Mais... fit Jousseaume.
Depuis longtemps il avait deviné l’objet des recherches de son maître;
et de le voir avancer chaque jour dans sa tâche, et de l’y aider,
c’était comme si on l’eût traîné par la nuque avec un collier de force.
--Voyons, insista Laroque, vous viendrez, n’est-ce pas?
Le lendemain, ils étaient tous deux penchés sur la glace, maintenue par
une armature de bois qui faisait cuveau.
--Le développement est-il terminé? demanda Laroque, d’une voix
tranquille.
Jousseaume se retourna. Il prit un de ces gros blocs qui servent à
presser les papiers photographiques, et le jeta sur la glace. Elle
s’étoila seulement, maintenue par l’armature. Alors il s’acharna, la
réduisit en miettes.
--C’était moi! cria-t-il. Vous le savez bien, que c’était moi! Et vous
m’avez fait faire ce métier! Vous m’avez imposé cette torture; vous
avez inventé ce supplice! C’était moi, moi, je vous le dis! Et que
voulez-vous maintenant?
--Moi? dit Laroque, ironiquement. Rien. Vous venez de supprimer la
preuve d’une belle découverte. Mais le cliché était un peu intime, et je
peux en faire d’autres, maintenant, je suis sûr du procédé... A propos,
madame Laroque est à Nice. Je n’ai plus besoin de vous. Ni d’elle. Vous
pouvez allez la rejoindre, si ça vous fait plaisir. Vous l’informerez
que je suis décidé à ne la revoir jamais!
Jousseaume s’éloignait, quand Laroque le rappela:
--Rendez-moi donc le carnet des manipulations, dit-il. Vous alliez le
garder dans votre poche. A quoi pensez-vous?
DEVANT LA MACHINE
Ils étaient assez ivres tous deux, Bogaërt et Delebecque: ce
dimanche-là, ç’avait été ducasse à Bareul. Aussi loin que les yeux
pouvaient voir, devant eux s’étendait la plaine de Flandre, riche,
humide, grasse, herbeuse, toute tachetée pourtant des cubes lourds des
usines, hérissée de cheminées droites, d’ateliers aux toits en dents de
scie, coupée partout de routes noires de charbon. Mais la terre est si
fertile que le laboureur ne l’abandonne pas; et le flot des cultures,
les blés encore verts, les betteraves sombres, les houblonnières
échevelées, battaient ces îlots de briques rouges, sous le ciel d’un
bleu lourd, pommelé de nues.
Une fanfare passa, sonnant de tous ses cuivres, avec un drapeau
tricolore. Bogaërt régla son pas et fit le salut militaire, par
habitude, comme s’il avait encore porté l’uniforme; et puis il se mit à
rire, par réaction.
--Pourquoi qu’tu ris? demanda Delebecque. Il était tout hébété par les
chopes qu’il avait bues, et marchait droit, mais trop raide. Bogaërt
répondit:
--C’est qu’c’est moi, c’est moi, que j’suis Belge, qu’ai fait mon
service pour la France, à la Légion. Et toi, mon vieux, toi qu’es
Français, t’as pas tiré d’congé, t’as déserté; sans l’amnistie, tu
serais encore en Belgique, au lieu d’faire rattacheur comme moi à la
filature Wauters. C’est drôle, la vie, hein? C’est pas... c’est pas
naturel!
--Si, c’est naturel, fit Delebecque, lentement. T’as fait comme tu
voulais. J’ai fait comme je voulais. On se reproche rien.
--Bien sûr, répliqua Bogaërt, bien sûr. Mais pourquoi t’as déserté, dis,
tout de même.
--J’m’avais marié, réfléchit Delebecque, rassemblant ses idées.
J’pouvais pas laisser ma femme et ma p’tite. Et puis, pour qui je
m’battrais? A quoi ça me servirait-il, la guerre? C’est des histoires de
bourgeois. Ça ne sert qu’aux bourgeois. Si j’étais mort, si j’avais
attrapé un mauvais coup, qui c’est qui les aurait nourris, dans
m’maison? J’suis pas pour les choses que j’comprends pas. Voilà.
--T’avais peur de mourir, alors, interrogea Bogaërt, gravement, t’es pas
brave?
Il posait ces questions sans méchanceté, dans l’idée que chacun a le
droit d’arranger sa vie comme il l’entend. Delebecque, la cervelle
obscurcie, médita encore; il répondit, sans songer lui-même à
s’offenser:
--J’suis pas brave? J’suppose ben qu’t’as raison, on m’la déjà dit. Mais
à quoi ça sert-il, j’répète, d’aller s’faire attraper du mal pour les
autres?
L’ivresse développe la sensibilité des simples. Il frémit à ce moment,
comme s’il avait senti une blessure dans sa chair.
--Tiens, dit-il, parlons plus de ça. Nous v’là rendus à c’maison. Viens
prendre une chope, avant l’souper.
Ses grandes courses à travers le monde avaient rendu Bogaërt ivrogne.
Mais il gardait toujours la tête froide, orgueilleux de bien porter la
boisson.
--C’est du genièvre qu’il faut prendre, à c’t’heure, dit-il, pas d’la
bière.
--J’en ai aussi, du genièvre, affirma le camarade, fièrement.
Ils entrèrent. Les quatre enfants de Céline, celle à Delebecque,
jouaient sur le trottoir de briques, assez loin de la porte. A force
d’attraper des coups toutes les fois qu’ils approchaient des deux
marches du seuil, parce que leur mère, qui les passait au grès le
samedi, voulait les conserver sans tache le plus longtemps possible, ils
avaient pris une idée religieuse de la propreté et de l’obéissance.
D’ailleurs, malgré leur ivresse, Bogaërt et Delebecque firent eux-mêmes
attention: ils enjambèrent les degrés pour ne rien salir.
La maternité donne à beaucoup de Flamandes pauvres une beauté qui ne
tient pas à leurs traits. Les yeux bleus de Céline étaient presque
délirants dans sa figure maigre; son teint, fait pour être éclatant,
s’était plombé, elle avait un nez, trop mince et trop long à la fois, et
l’épuisement de ses forces tirait les deux coins de sa bouche. Mais
quand elle avança vers les deux hommes, elle eut un geste d’une fierté
singulière. C’était comme si la petite maison et la postérité sortie de
ses flancs, non pas elle-même seulement, recevaient son mari et son
hôte. Telle est la façon, à la fois ingénue et magnifique, des femmes de
cette race d’être ménagères. Quand Bogaërt eut fait ses politesses,
Céline emplit trois chopes d’une bière pâle, qui moussait très peu.
--C’est du genièvre qu’il veut, l’copain! dit Delebecque.
Et comme elle hésitait, voyant qu’ils étaient déjà très pris, une espèce
de rage lui vint, un de ces désirs d’ivresse et de fatigue qui veulent
être satisfaits tout de suite.
--Non de Dieu! cria-t-il, j’vas y aller, dans c’cave!
--Prends garde! dit Céline. C’est r’lavé seulement de c’t’heure. Des
œufs qui s’avaient cassé.
Delebecque n’écouta pas. Il ouvrit la trappe de la cave, on entendit ses
pieds chercher pesamment les marches, puis deux talons ferrés qui
grinçaient sous le poids d’un corps déjà renversé, un juron, le bruit
d’un corps qui glissait, enfin le tintement plat d’une cuve de zinc qui
roulait sur le sol.
--La lessiveuse! dit Céline.
Elle aimait son homme, mais elle avait pensé d’abord aux choses de son
administration, par instinct. Ses enfants avaient compris, au silence
mortel qui se fit après ce grand éclat, qu’il venait de se passer une
chose qu’il fallait savoir. Lucile, l’aînée, ôta ses souliers, prit son
petit frère dans ses bras. Les autres entrèrent derrière elle, plus
hardis, sans précautions. Ils virent Céline et Bogaërt qui remontaient,
en criant, le corps de leur père.
--Il a rien, dit Bogaërt, essayant d’asseoir sur une chaise cette chose
inanimée. Pourquoi qu’il bouge pas?
Le corps glissa et retomba sur le carrelage. Céline crut que son mari
était mort; elle poussa un grand cri. Mais d’être ainsi allongé sur le
sol ramena la circulation au cerveau du blessé, qui ouvrit les yeux.
--Il a rien, répéta Bogaërt. C’est la peur. Il a toujours peur... Hé,
capon!
Delebecque aussitôt revenu à lui porta la main à son ventre. Sans
hésiter, sa femme le dénuda et la chemise de grosse toile apparut toute
pleine de sang. Les enfants s’étaient rapprochés. Céline les chassa,
pour la décence.
Quand Delebecque qu’on avait porté sur son lit, dans sa chambre, revint
complètement à lui quelques heures plus tard, le médecin ne s’en aperçut
pas assez vite. Voilà pourquoi il ne put arrêter Bogaërt, qui disait:
--C’est vrai? C’est vrai qu’on n’y peut plus rien?
--Rien, répondit le médecin. L’urètre est brisé. Il va s’empoisonner
très vite, et puis...
Il y eut un grand silence et Delebecque comprit qu’il était perdu. Alors
il se fit dans son esprit un calme extraordinaire parce que, sur le
moment, rien ne l’intéressa plus. C’est une bénédiction qui arrive
souvent à ceux qui vont mourir. Il dit seulement:
--Si ça s’rait arrivé à l’usine, au moins, et pas ici Ah! y en a qui
n’ont pas de chance!
Et Céline poussa le plus fort gémissement qui fût sorti de sa poitrine
depuis l’accident, parce qu’elle avait compris ce qu’il voulait dire.
--Il n’aura rien! cria-t-elle. L’assurance ne lui donnera rien, pa’ce
que c’est dans c’maison qui s’a tué!
Bogaërt la regarda un instant et comprit à son tour. Il cria:
--Bon sang d’bon Dieu, c’est tout d’même vrai qu’y en a qui n’ont pas
d’chance! Mon pauv’ Delebecque, va, mon pauv’ Delebecque!
Depuis le malheur, il avait fait ce qu’il avait pu pour le camarade,
mais tranquillement, gardant les yeux secs. Il en avait tant vu mourir,
là-bas, en Afrique et en Chine! Mais ce guignon-là, ne pas même toucher
l’assurance, parce qu’on fait la bêtise de tomber dans sa cave au lieu
d’empoigner son avarie une demi-lieue plus loin, chez le patron; crever
pour la peau, comme un bourgeois ou comme un soldat! C’était trop bête,
trop injuste et trop triste. Il se mit à gueuler de rage:
--Lui qui avait si peur des mauvais coups! dit-il. Il n’a même pas la
consolation d’attraper quéqu’ chose pour sa famille!
Céline gémissait tout doucement. Elle sentait avec confusion qu’elle
aurait voulu regretter son homme pour l’amour qu’elle avait de lui, pour
les nuits où elle avait senti la volupté passer sur son corps en ondes
si fortes qu’elle en oubliait la fatigue du jour, pour la fierté qu’elle
avait eue, après avoir été prise vierge, un soir de ducasse, pareil à
celui-ci, d’être devenue par lui une femme mariée, vivant dans sa
maison. Oui, elle aurait voulu le regretter pour tout ça, et elle ne
pouvait plus! Elle ne pouvait plus songer qu’à une chose: que cette mort
aurait dû lui rapporter, faire d’elle une veuve presque riche, donner
des sous à ses enfants, jusqu’à leur majorité, et que le destin, au
contraire, lui enlevait en même temps son plaisir amoureux, son orgueil
domestique et son pain quotidien. Ah! misère de misère! il ne peut
jamais rien arriver de bon aux pauvres gens, leurs malheurs sont
toujours de plus grands malheurs que pour les autres. Elle se jeta sur
le médecin:
--Y a quéqu’ chose à faire, tout de même, cria-t-elle, il doit y
avoir?...
--Pour le guérir? dit-il à voix basse.
--Non, dit-elle, pour l’assurance?
Le médecin haussa les épaules. Ça ne le regardait pas.
Alors Bogaërt, à son tour, cria:
--Le monde, le bon Dieu, la société, le gouvernement, c’est des
cochons!
--Laissez-moi dormir, supplia simplement Delebecque.
Il s’était retourné vers la muraille. Dehors, les enfants s’étaient
remis à jouer.
* * * * *
Céline avait aimé son homme, elle l’aimait encore. Elle lui avait dévoué
son corps comme épouse, ses mains comme ménagère; elle avait été, comme
il convient, sa servante et sa femme. Pourtant elle dit, à haute voix,
devant lui:
--Vaut mieux qu’il meure tout d’bon, à c’t’heure, vaut mieux qu’il
meure! Quoi nous f’rons, s’il reste infirme!
--Et dire que s’il avait pris l’mal à l’usine, bon Dieu d’bon Dieu!...
répéta Bogaërt.
Ils pensaient toujours à l’assurance et leur cœur s’emplissait
d’amertume contre l’injustice du sort. Delebecque les entendait, mais
il n’avait plus la force de parler. Il s’assoupit.
Vers neuf heures, il commença de trembler. Ses dents claquaient, il eut
l’impression d’un grand froid, et cette sensation même le réveilla. Le
médecin avait prévenu: «Il aura de la fièvre à cause de sa blessure, et
puis, douze ou vingt-quatre heures après, son corps fabriquera des
poisons, et alors...» Céline et Bogaërt se regardèrent: ça commençait
comme on leur avait dit.
Mais Delebecque, bien qu’il ne dormît plus et souffrît beaucoup, demeura
longtemps les yeux fermés. Il méditait de toute la force ingénue,
douloureuse et maladroite de son pauvre cerveau. A la fin, il crut avoir
trouvé. Il demanda, pour s’éclaircir d’un doute suprême:
--Dis donc, Bogaërt, le docteur Roger, c’est pas l’médecin
d’l’assurance?
--Non, répondit Bogaërt.
--Et c’est-il vrai qu’ les médecins doivent rien dire sur les malades,
rien du tout?
C’est ainsi qu’il définissait le secret professionnel. Céline et Bogaërt
ignoraient le terme comme lui, mais ils avaient entendu parler de la
chose; ils confirmèrent.
--Alors, dit Delebecque au camarade, tu vas aller l’trouver, l’docteur
Roger, et tu diras qu’il a pas à parler, qu’il a rien vu. Tu entends: il
a rien vu, il sait rien!
--Quoi c’est qu’tu veux? fit Bogaërt sans comprendre.
--T’as pas b’soin de d’mander. Faut faire... Et puis d’main, dis, tu
passeras par c’maison ici, une demi-heure avant l’premier coup d’sirène
à l’filature.
--Quoi c’est qu’tu veux? répéta encore Bogaërt. Pourquoi c’est qu’il
faut que j’passe?
--Pour aider m’femme à m’habiller et qu’j’y aille, à c’filature.
Céline et Bogaërt crurent que la fièvre le faisait divaguer. Puisqu’il
allait mourir, à quoi ça lui servirait d’aller encore une fois à sa
machine? Autant finir dans son lit, ça fait une consolation, des
vacances.
Mais Delebecque répéta:
--J’suis pas fou, j’sais c’que j’veux. Jure que tu viendras m’chercher?
--Je l’jure, dit Bogaërt.
* * * * *
Il revint le lendemain parce qu’il l’avait promis et qu’il aimait le
camarade.
--Il a encore eu l’hémorragie à c’nuit, dit Céline, mais ça l’a soulagé.
Est-ce qu’il vient pas de s’lever, à c’t’heure! L’idée l’tient.
Possiblement qu’il va mieux et que c’médecin s’a trompé.
--Possiblement qu’il s’a trompé, confirma Bogaërt, ça s’est vu, des
fois.
Il changea d’opinion quand il vit Delebecque. Ah! le pauvre bougre!
Comment ça peut-il se faire qu’une seule nuit suffise à changer un homme
et en faire un autre, qui lui ressemble à peine, qui est à la fois
comme un enfant et comme un vieux? Jusqu’aux mains qui n’étaient plus
les mêmes: plus blanches déjà, avec des doigts amincis, qui
tremblotaient et griffaient dans le vide comme pour y crocher la vie!
Toute la lumière, toute la tiédeur du jeune été entraient par la fenêtre
ouverte; la journée serait brûlante, car, malgré l’heure matinale, pour
avoir seulement marché un peu vite, Bogaërt se sentait tout en nage; et
pourtant Delebecque grelottait. Il avait tenu bon, malgré tout; il
faisait comme il avait dit: Céline lui passa un caleçon de grosse toile,
un pantalon de velours, un tricot, parce qu’il avait froid, et lui-même
entra ses pieds sans chaussettes dans les souliers lourds.
Sa femme apporta le café fumant. Il trempa ses lèvres dans le bol en
secouant la tête.
--J’peux pas, dit-il, ça passe pas. C’est du vin qu’il faut, un verre de
vin.
Dans les ménages des Flandres, aussitôt qu’il entre un peu d’argent dans
la maison, au genièvre et à la bière on ajoute un peu de vin, breuvage
de luxe considéré comme un élixir magnifique et spirituel. Céline alla
en chercher une bouteille, et Delebecque, se forçant, coup sur coup,
sans plaisir, but deux verres.
--De quoi qu’j’ai l’air? demanda-t-il.
Les deux qui le regardaient, n’osèrent pas répondre.
Il alla se placer devant le petit miroir de quatre sous qui lui avait
servi la veille à se faire la barbe. Il s’étudiait à marcher droit, il
grinçait des dents, à force de serrer les mâchoires. Et ce fut lui qui
fit la réponse:
--De quoi qu’j’ai l’air? D’un qui va s’habiller d’planches. Voilà. Ça
peut pas aller comme ça, faut trouver un truc.
Alors, par une inspiration subite, voyant cette couleur du vin, chaude
et rouge, de ses doigts rugueux il s’en barbouilla le visage. Et
c’était pour qu’on pensât en le voyant: «Ce n’est pas le mourant qui
était là tout à l’heure, c’est un autre homme», et qu’on n’eût pas pitié
de lui... La sirène de la filature retentit tout à coup: un long
meuglement farouche, qui dura cinq minutes, passa sur les arbres,
l’herbe des prés, les blés encore verts en les faisant frémir, imprima
aux poitrines humaines une vibration intérieure. Et Delebecque prononça
d’une voix presque naturelle, malgré la tremblote du bout de la langue
qui le faisait bredouiller un peu:
--Hein, on part?
--Mais j’t’ai pas pansé, mon homme! cria Céline.
--M’panser, dit-il avec une sorte de rire, tout d’même, c’est pas ça qui
s’rait à faire!
Et Bogaërt, sans savoir pourquoi, sentit les sanglots lui monter à la
gorge. Il ne savait pas ce que Delebecque voulait faire avec cette
mascarade, mais il trouvait ça beau, il trouvait ça fou, il trouvait ça
brave.
--Mon vieux, dit-il, mon vieux!
Il lui avait passé un bras autour du cou, légèrement. Mais l’autre était
si faible qu’il plia tout de suite.
--Pas comme ça, dit-il, non... Donne-moi l’bras, soutiens-moi.
Ils descendirent l’escalier ensemble. Delebecque s’appuyait d’une main à
la petite rampe de frêne.
--Ça va mieux, pas? demanda Bogaërt. Ça s’en va, ton mal?
--Non, répondit-il tranquillement comme s’il s’agissait d’un autre, ça
s’en va pas. J’vais mourir, vois-tu, j’suis foutu. Mais t’as-t-il vu
l’médecin?
--Oui, dit Bogaërt, de la tête.
--Et il dira rien, c’est sûr?
--C’est sûr, fit-il encore.
--Eh ben, jure-moi qu’toi aussi tu diras rien, jamais rien, à personne,
malgré c’qui arrivera. Tu jures?
--Oui, dit encore Bogaërt.
Ce fut tout, ils ne se parlèrent plus. Delebecque s’engagea sur la route
qu’il avait faite tant de fois. Ça lui faisait un peu de bien, de la
reconnaître, ça le poussait, d’être dans le torrent des autres ouvriers
qui s’en allaient pesamment, comme lui, vers le même but. Le bruit de
leurs pas traînants se mêlait, dans ses oreilles, au bourdonnement du
sang, et il marchait, ne songeant qu’à avoir l’air de tout le monde,
malgré ses entrailles déchirées, son ventre qui lui paraissait s’ouvrir
par l’intérieur, et la source rouge qui, encore une fois, s’était
rouverte. Il la sentait couler sur ses cuisses, elle s’y caillait en
grumeaux dont les poils de sa chair étaient agacés. Heureusement, on ne
le regardait guère ou on le regardait sans s’étonner. C’était un
lendemain de ducasse, d’autres que lui avaient les yeux malades, la
lèvre basse, le teint mâché, la démarche un peu vacillante. L’ivresse
aussi est une maladie, seulement on en revient, c’est la différence.
Cette idée banale occupa quelque temps son cerveau avec une force
excessive, puis il devint sensible aux odeurs comme il ne l’avait jamais
été. Des exhalaisons de vase mêlées à celles des drèches d’une sucrerie,
lui soulevèrent le cœur, accrurent la crainte qu’il avait de s’évanouir.
Les vapeurs de chlore qui sortaient des grandes pièces de toile qu’une
blanchisserie avait étalées sur un pré lui piquèrent, au contraire,
agréablement les narines. Il fut comme une femme à qui ont fait respirer
un flacon de sel.
Comme il se plaignait à voix basse que le choc de ses souliers, sur les
pavés inégaux, lui retentissait dans le corps, Bogaërt, qui le soutenait
toujours, lui fit suivre les trottoirs de brique, le long des maisons.
Chaque fois que Delebecque apercevait une porte ouverte, surtout celle
d’un estaminet, il était obligé de détourner les yeux. Ce n’était pas
qu’il eût envie de boire, mais il connaissait trop ces demeures, il y
voyait trop bien la place où il aurait pu s’asseoir, et il était si
fatigué! Seulement il songeait aussi: «Il ne faut pas que je m’arrête:
je ne pourrais pas repartir!» C’est ainsi qu’il marchait mourant, et
qu’il atteignit la porte de la filature.
Il fallait, d’après le règlement, se faire «piquer» entrant à l’heure.
C’est à ce moment-là, surtout, qu’il devait songer à bien se tenir: un
comptable n’est pas un camarade, c’est l’homme qui est déjà de l’autre
côté, avec les patrons. Il défila _bien_, il défila comme un vivant
ordinaire, et son œil chercha l’approbation de Bogaërt, qui dit:
--Tu as étalé!
C’était le terme militaire, celui dont l’ancien engagé à la légion avait
honoré là-bas, sous d’autres cieux, les efforts héroïques des hommes,
la lutte victorieuse de la volonté contre le désespoir, la faim,
l’épuisement des longues routes, l’épouvante et le fer. Alors Delebecque
le déserteur, celui qui n’était pas brave, eût presque un sourire.