L’existence du mari et de la femme devint atroce. Dans le dévouement

sublime qu’ils mettaient l’un et l’autre à garder ce secret, ils ne

retrouvaient plus leur amour, ils se sentaient tristes et lointains.

C’était leur affection même qui sombrait dans leur effort, et aucun

pourtant ne se décidait à parler.

* * * * *

Ce fut vers cette époque qu’on acheva, sur le boulevard presque

suburbain qu’ils habitaient, les travaux du Métropolitain. La chaussée

était devenue sonore et vibrante comme une caisse à violon; un jour les

trains électriques commencèrent à courir sous terre. Les objets se

mirent alors à danser étrangement, les meubles tremblaient. Parfois,

sans qu’on sût comment et qu’on y touchât, un verre se brisait. Un jour

qu’ils étaient dans la salle à manger, à la fin d’un repas mélancolique

et muet, Hermot distingua au plafond un bruit qui lui fit lever les

yeux. C’était le tenon de la suspension qui descendait, descendait d’un

mouvement de plus en plus rapide, au milieu d’une fine poussière de

plâtre. Il eut à peine le temps de crier à sa femme:

--Prends garde, la suspension! La suspension qui va tomber!

Tous deux, repoussant leur chaise, s’étaient reculés vers le mur. Marcel

était assis sur une chaise très haute, près de la fenêtre, hors de

danger. Le lourd lampadaire de cuivre s’abîma sur la table, écrasant les

faïences, broyant jusqu’au bois, le perçant pour tomber sur le plancher;

et une explosion n’eût pas retenti davantage dans cette pièce étroite.

Mais Marcel n’avait même pas fait un geste. Ses regards étaient demeurés

tournés vers la fenêtre, d’où l’on apercevait un pan de ciel et des

oiseaux.

--Il n’a pas eu peur! dit madame Hermot.

--Non, dit son mari, il ne pouvait pas avoir peur.

Et à ces simples mots, une même révélation éclata dans leurs âmes.

--Tu savais! dit madame Hermot. Oh! mon ami, tu savais donc!

--Et toi aussi! cria Hermot. Ah! que tu es brave! Ma pauvre, ma pauvre

femme!

* * * * *

Ils venaient de comprendre qu’ils avaient maintenant le droit de pleurer

ensemble, et qu’ils allaient s’aimer, pour leur long sacrifice commun,

comme jamais encore ils ne s’étaient aimés.

LA PEUR

--C’est très drôle, dit le peintre Bervil en posant sur la table brune

de la brasserie le journal qu’il venait de lire. C’est vraiment très

drôle.

Il riait silencieusement. Son amie Suzanne Demeure demanda:

--Qu’est-ce qui est drôle?

--Ça ne vous amusera pas: vous ne connaissez pas la personne. Mais le

maître, dit-il en se tournant avec une nuance de respect vers le

sculpteur Darthez, le maître l’a connue, lui!... Ce n’est qu’une

annonce de quatrième page: «Mademoiselle Élise Dorpat, somnambule

extra-lucide. Tout le passé! Tout l’avenir!»

--Eh bien, dit Suzanne, ce n’est pas neuf. Il y en a vingt par jour, des

annonces de somnambule. Et les somnambules, on a beau dire, il y a des

jours, des jours...

--Oui, dit Bervil, j’entends. Toutes les femmes ont besoin du miracle.

Elles vont de la grotte de Lourdes à l’antre des pythonisses qui

vaticinent pour cent sous. Mais s’il fut jamais une de ces pythonisses

pour démontrer que, de nos jours, la prophétie est un métier comme celui

de mercière ou de marchande à la toilette, c’est bien Élise Dorpat.

Darthez l’a connue, et c’est pour ça que la nouvelle doit l’amuser

autant que moi. Elle était modèle, il y a quinze ans, cette Élise, elle

posait l’ensemble, à dix francs la séance, dans les ateliers: une fausse

maigre, fine, mince, blême, avec un air de rêverie mystique. Je ne sais

quel étudiant en médecine, sans doute, s’avisa de découvrir en elle un

«sujet» et en fit un médium. Je dois avouer qu’elle avait le physique de

l’emploi. C’est quelque chose, et je présume que sa nouvelle industrie

lui donna des bénéfices, car lorsque au bout de quelques années elle

épousa un brave employé de l’octroi parisien, on prétendit qu’il ne

l’avait pas prise tout à fait pour ses beaux yeux.

»Jusqu’ici, rien que de banal. Mais voilà que, l’autre jour, je la

rencontre sur le boulevard Raspail, son ancien quartier, en grand deuil,

vieillie, fripée, déformée, un filet de ménagère au bras. Je la salue,

elle me rend mon salut, vient à moi, me prend la main mélancoliquement.

»--Hélas! dit-elle, j’ai perdu mon pauvre mari. Que faire? Et je

m’ennuie tant! Je crois que je vais _reprendre le sommeil_.

»Entendez-vous? Elle parlait du don de seconde vue, du mystère, des

voiles de l’avenir, comme un épicier retiré qui dirait: «Je vais

reprendre le commerce.» Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose de

changé depuis le chêne de Dodone, les prêtresses de Delphes et la

sybille de Cumes?

--Je ne sais pas, dit Darthez d’une voix lente. C’est plus compliqué que

vous ne croyez, Bervil, c’est plus compliqué!

Ses doigts palpaient l’air comme pour modeler des formes. Habitué à

traduire sa pensée par des lignes et non par des mots, ses mains étaient

devenues plus adroites que son langage.

--Vous croyez à la veuve de M. Dorpat, commis principal d’octroi,

somnambule extra-lucide! s’écria Bervil.

--Ce n’est pas, comme vous l’avez dit, un carabin qui a lancé la petite

Élise dans sa nouvelle carrière, continua le vieux sculpteur, c’est moi.

Et je puis vous assurer que je n’oublierai jamais dans quelles

circonstances.

»Vous n’avez pas connu Élise il y a vingt ans. Une figure délicieuse et

supra-terrestre qui semblait descendre des nues. Elle avait des yeux

inoubliables, un peu effrayants, extraordinairement clairs; clairs et

vides, tant qu’on n’y versait pas une pensée. Mais voilà justement

pourquoi c’était un modèle incomparable. On n’avait qu’à lui dire:

«Élise voilà ce que c’était qu’Ophélie, Penthésilée, Imogène.» Et

c’était Penthésilée, Imogène, Ophélie, que vous aviez devant vous; non

pas telles qu’elles furent pour le premier qui les créa, mais telles

qu’on les imaginait soi-même. Elle lisait votre pensée, elle devenait

votre pensée vivante, incarnée. Et si l’on cessait de songer à la chose

qu’on voulait faire, elle perdait la pose, ce n’était plus rien, tout de

suite, que l’effigie toute pâle d’une jolie petite fille morte. C’était

étrange, je vous dis, très étrange.

»En ce temps-là, je rêvais d’un groupe qui devait s’appeler

_Immortalité_: une femme soulevant la tête d’une enfant, et la

regardant avec un air tout à la fois de doute déchirant et d’espoir

passionné... parce qu’on ne sait pas, qu’on ne saura jamais ce qui se

passe après l’arrêt définitif des mouvements chez les êtres; mais on

voudrait tant qu’il y ait quelque chose qui survive d’eux, quand on les

a aimés! La maquette achevée, il se trouva que mon atelier n’était pas

assez haut pour la masse de glaise que je voulais élever et que la terre

y séchait trop vite. J’en louai un autre, dans une partie de l’impasse

Boissonnade, qui a été détruite depuis. Je n’étais pas riche, alors, et

cette pièce assez vaste, froide et grise, n’avait rien de somptueux.

C’était une ancienne écurie que le propriétaire,--jugeant sans doute

qu’un artiste, même pauvre, paierait malgré tout plus qu’un

cheval,--avait transformée en ouvrant une baie vitrée au-dessus de la

porte. En face, une espèce de galerie, ou plutôt une soupente, servait

de chambre à coucher. Le sculpteur qui l’avait habitée avant moi, un

Américain, paraît-il, n’y avait rien laissé qu’un énorme bloc de plâtre,

carré, adhérent au sol par son poids et les qualités mêmes de cette

matière. Sans doute, il avait dû en faire un socle pour un de ses

essais, et je lui donnai dans mon esprit la même destination. En

attendant, je le recouvris d’un lambeau d’étoffe et m’en servis comme de

support pour une lampe à réflecteur, assez puissante, dont je me servais

quand la fantaisie me prenait de dessiner le soir. Mon mobilier, à cette

époque, tenait dans une voiture à bras. Le lit même, une espèce de divan

assez large, fut bientôt hissé dans la galerie, qu’il remplissait tout

entière. Puis je fis venir de la glaise et me mis au travail avec ces

alternatives de joie sans borne et de découragement que connaissent tous

ceux qui ne sont pas de purs instinctifs.

»Je ne pensais qu’à mon œuvre. J’entendais la question, pleine de cris

et de larmes, que se posait la mère devant ce corps frêle, à jamais

froid, déjà diminué; je portais en moi la forme rigide et désolante de

la petite morte. J’avais décidé tout de suite qu’Élise me poserait ce

cadavre puéril et douloureux. Qui donc plus qu’elle portait sur son

visage cette expression de vide hagard et inquiétant? Mais, avant même

que je me fusse mis à plaquer les blocs de terre grise sur le bâti de

bois qui les attendait, je fus envahi par un sentiment qui m’avait été

inconnu jusque-là. Jusque-là? Non. Je l’avais éprouvé dans mon enfance,

comme vous, sans doute, comme tous les fils et toutes les filles des

hommes: la peur sans cause qui vous prend dans une chambre noire, la

peur qui vous fait appeler maman, la bonne, n’importe qui, pour qu’on

apporte une lumière, parce qu’on deviendrait fou, à force de trembler et

de pleurer, s’il n’y avait pas de lumière! Et quand on vous dit: «Tu

n’es qu’un poltron, il n’y a personne, il n’y avait rien!» c’est

seulement par fausse honte qu’on n’ose pas répondre: «Il y avait quelque

chose! J’en suis sûr, je l’ai senti.» Si l’enfant avait déjà la

connaissance des mots abstraits, il dirait: «C’était une _Présence_, un

être invisible, mais qui flotte, qui plane, qui existe.» Eh bien, et

surtout précisément aux heures obscures, dans cet atelier, dès les

premiers jours, je sentis une Présence! J’avais peur comme les enfants,

sans savoir pourquoi, peur atrocement. Une angoisse me prenait à la

gorge dès que j’entrais dans cette pièce nue, banale, froide, où il n’y

avait rien que des moulages apportés par moi-même, des linges humides et

l’ébauche de mon groupe, ce que, dans notre argot d’atelier, nous

appelons un «boulot». Et puis si, au crépuscule, je n’allumais pas ma

lampe tout de suite, c’était une sensation affreuse que je vais essayer

de vous faire comprendre. J’ai visité, sur les confins du Siam, le

temple sublime d’Angkor, miracle de beauté qu’une forêt vierge tient

enseveli depuis mille ans. Dans la plupart des immenses galeries, aux

ouvertures obstruées par les éboulis et les lianes, la nuit est presque

absolue et perpétuelle; et si on entre brusquement, voilà que, sans

bruit, sans aucun bruit, on se sent enveloppé, baigné, noyé dans un

grouillement larvaire, un tourbillon silencieux qui vous étreint depuis

les pieds jusqu’aux cheveux. Mais la cause d’une si grande épouvante est

risible: des milliers de chauves-souris que l’invasion a troublées et

qui, en s’envolant, effleurent vos mains, vos joues, tous vos membres.

C’est ça que je ressentais dans mon atelier! Seulement, il n’y avait pas

de chauves-souris. Il n’y avait... il n’y avait que la Présence, la

Présence avec ses invisibles ailes, sa viscosité, son horreur indicible.

Comment moi, qui ne suis qu’un sculpteur, pourrais-je mieux m’expliquer?

Le plus grand poète ne trouverait pas de mots; il n’y en a pas.

»Je pris l’habitude, aussitôt que je voyais baisser le jour, de fuir mon

atelier, d’errer par les rues. Je ne rentrais que tard, le plus tard

possible. Parfois, je ne rentrais pas du tout. Allez, les hommes, je

vous le répète, restent toujours des enfants: quand ils sont malheureux,

souffrants ou terrifiés, ils ont encore bien plus besoin des bras d’une

femme qu’aux jours où ils se sentent forts et sans crainte. Mais quand

par hasard il me fallait rester chez moi, toujours cette impression

d’ailes invisibles, cette angoisse à la gorge, et la lampe! Je ne vous

ai pas encore dit: la lumière de la lampe dansait comme si vraiment des

ailes avaient passé dessus; et toutes les nuits, vers une heure, un

souffle froid, venu je ne sais d’où, l’éteignait net, net, net! Vous

vous rappelez les paroles de la Bible: «Les poils de ma chair se sont

hérissés.» J’avais, à ce moment, la peau comme une râpe et un goût dans

la bouche... la peur donne un goût amer, dans la bouche. Il y a

beaucoup de gens qui l’ignorent: moi, je le sais, je vous assure.

»Sans ce dernier phénomène, évident et brutal, je me serais persuadé, je

crois, que seul le caractère funèbre de l’œuvre que j’avais commencée

avait mis mon cerveau et mes nerfs en désordre; je fus quelques jours

sans y travailler. Mais l’oisiveté m’était encore plus pénible que

l’effort; elle me laissait livré tout entier à cette abominable hantise.

Un matin, ayant résolu de reprendre ma besogne, j’envoyai un mot à Élise

pour qu’elle vînt poser dans l’après-midi. Au moins, il y aurait un être

humain près de moi, je ne serais pas seul.

»Je la vois encore, enveloppée dans une grande mante en laine des

Pyrénées,--nous étions en plein hiver,--modeste vêtement de fille pauvre

qui ne laissait voir de toute sa personne que son beau visage infiniment

pâle et ses yeux de lac gelé. Je parlais avec volubilité pour

m’étourdir:

»--Voilà, dis-je, la pose n’est pas fatigante. Tu n’as qu’à t’étendre

là, aussi raide, aussi droite que tu pourras. Tu es une petite fille

morte, comprends-tu? Ce n’est pas difficile n’est-ce pas?

»Elle eut un léger frisson après lequel son visage et ses yeux se

glacèrent encore davantage.

»--Mais il y a déjà une morte, ici, dit-elle, il y a une morte!

»Je criai:

»--Comment le sais-tu?

»Ce qu’elle venait de dire répondait tellement à mon angoisse et à ma

terreur que si j’eusse été moi-même l’assassin, je n’aurais pas eu

d’autres paroles. Élise répondit à voix basse et lentement:

»--Je ne sais pas, je ne sais pas plus que vous. J’ai peur avec vous.

Voilà.

»Elle était tombée assise sur un escabeau de bois, et bientôt parut

m’oublier. Ce n’était plus en moi qu’elle puisait sa pensée, mais

ailleurs, semblait-il, dans cette atmosphère affreuse qui m’avait

étouffé durant des jours et des nuits. Elle se releva, parcourut

l’atelier comme si elle eût cherché des traces.

»--Ils étaient deux ici, avant vous, dit-elle, un homme et une femme...

une femme plus âgée que moi. Oh! que l’homme la détestait! Il y a encore

de sa haine dans le plancher, dans les coins, et là-haut!

»Elle gravit le petit escalier qui menait à la galerie, et s’assit sur

mon lit, la tête dans ses mains.

»--Elle a couché là où je suis, des années. C’était son dernier amour.

Mais l’homme avait assez d’elle. Peut-être aussi qu’elle savait des

choses... Le marteau est dans le coin de droite, en face de la porte...

La femme dort, l’homme ne dort pas. Il écoute les heures. Il gâche du

plâtre, des sacs, des sacs, des sacs. Onze heures, minuit, une heure...

l’homme souffle la lampe.

»Je frissonnai. C’était l’heure où ma lampe s’éteignait.

»--Il monte l’escalier tout doucement. Il a pris le marteau. Le voilà

près du lit... Ah! La femme s’est réveillée. La voilà qui court, pieds

nus... Et maintenant, elle est toute nue: les mains de l’homme ont

déchiré sa chemise. Elle s’échappe, elle est sur la première marche de

l’escalier, mais le marteau l’a rattrapée, le marteau l’a rattrapée!

»Après? demandai-je, après, Élise?

»--L’homme gâche encore du plâtre. Il met la femme dans le plâtre. Elle

est comme assise, on dirait une momie... Maintenant elle est cachée, on

ne voit plus rien... Elle est là! Elle est dans le socle, là, sous la

lampe!

»Elle s’arrêta, glacée de nouveau, toute raide.

»J’avais pris un marteau, comme l’autre, celui dont elle venait de

parler! A grands coups, je tapai sur le bloc de plâtre. Par morceaux,

tout blancs d’abord, puis noircis, puis pourris, puis... mais il y a des

choses qu’il ne faut pas dire: c’est trop hideux! par morceaux, le bloc

s’en allait. Puis ces morceaux montrèrent des formes en creux: un moule,

un effroyable moule! La morte était là, accroupie, ramassée sur

elle-même comme un enfant qui n’est pas encore né.»

«C’est comme ça qu’Élise Dorpat s’est découvert le don de seconde vue,

ajouta Darthez après un silence.

--Mais alors, dit Suzanne Demeure, elle... l’a encore aujourd’hui, comme

ce jour-là?

--Ça, je n’en sais rien, fit Darthez.

Et, repris par le doute poignant qui le torturera jusqu’à la fin de ses

jours, il cria:

--Est-ce qu’on peut jamais savoir? Est-ce qu’un homme est sûr d’avoir du

génie toute sa vie, hein! toute sa vie? Eh bien! alors?...

POUSSIÈRES

--Les jolies fleurs! dit le professeur Laroque de ce ton plein, grave,

amoureux, qu’il avait à certains moments de sa vie, «sans cause»,

disaient ceux qui ne comprenaient pas. Car il y avait une cause: la joie

qu’il éprouvait de sentir la vigueur de sa pensée, sans user encore de

cette vigueur. Il y a une volupté à se savoir intellectuellement riche,

et à ne pas encore dépenser.

Avant d’aller à son laboratoire, il déjeunait tous les matins à

l’anglaise, dès neuf heures, d’un œuf et d’une côtelette qu’il arrosait

de quelques tasses de thé très noir. Il s’avouait que ce moment, où il

ne travaillait pas, était le meilleur de sa journée. Son cerveau lui

paraissait si fort et si vif! Il ne voyait pas les obstacles: d’un bond,

il franchissait d’immenses espaces intellectuels, touchait le but,

considérait comme réalisés les objets de ses travaux, découvrait

d’autres espaces à explorer, et se disait: «Quel bonheur! Il n’y a

d’éternel que la possibilité de toujours découvrir.»

--Les jolies fleurs! répéta-t-il.

Ce n’était pourtant que des mimosées, des œillets rouges, une branche de

lilas blanc, noyés dans des feuilles de houx épineux, pourpres et vertes

comme certaines carapaces de bêtes marines. Mais il pénétrait plus loin

que la forme et l’apparence des choses, il songeait aux milliers

d’actions chimiques et lumineuses qui les avaient produites--et ces

actions avaient fait aussi de la beauté, et c’était plus mystérieux que

tout le reste!

Immobile, les coudes sur la table et les deux mains sous le menton,

Madame Laroque le regardait. Il contempla son beau visage, et dit avec

reconnaissance:

--C’est pour moi que tu les as choisies... Ma petite femme, ma chère

petite femme!

Madame Laroque eut un frisson intérieur. Non, elle n’avait pas pensé à

son mari en disposant cette gerbe! Et depuis bien des mois ce n’était

plus à lui qu’elle pensait: il était devenu si absorbé, si personnel! Et

c’était aujourd’hui, précisément, aujourd’hui qu’il redevenait expansif,

qu’il se montrait joyeux, aimant, confiant! Par contenance, elle tourna

la clef d’un petit poêle à pétrole, qui fumait.

--Tu vas au laboratoire? dit-elle évasivement.

--Oui, je vais au laboratoire, chanta Laroque. Où irais-je, où irais-je

au monde! Il n’y a que Jousseaume qui n’y sera pas. Il est malade,

Jousseaume.

Madame Laroque rougit. Elle savait pourquoi Jousseaume n’irait pas au

laboratoire.

--Eh bien! poursuivit-elle, pense donc à t’arrêter chez Antoine,

l’encadreur de la rue Coëtlogon, pour réclamer le tableau que nous lui

avons donné... Tu n’oublieras pas?

--Non, répondit-il, je n’oublierai pas. Je n’ai pas de chance, personne

ne me prendra jamais pour un savant: je ne suis pas distrait!

C’était vrai. Il y avait toujours de la place dans son cerveau toujours

rangé, il portait à toutes choses la même exactitude qu’à ses

expériences. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait devant la

boutique d’Antoine.

Le vieil artisan essuya sur sa blouse blanche ses mains poissées de

mastic.

--Vous venez pour votre cadre? fit-il. Je le ferai porter chez vous,

monsieur Laroque, il est fini... Mais entrez donc, il faut que je vous

montre quelque chose qui vous intéressera, vous qui vous occupez de

photographie.

Traversant la boutique, les deux hommes entrèrent dans une pièce

absolument obscure, sorte de galetas dont Antoine avait fait à la fois

une remise pour les vieux cadres qu’il achetait dans les ventes et un

atelier de photographie; car il avait été séduit, comme tant d’autres,

par les plaisirs de la chambre noire, et Laroque, parfois, en souriant,

l’appelait son cher confrère.

--Restez là, monsieur Laroque, dit-il, et ne bougez pas. Vous écraseriez

quelque chose. Je vais dehors allumer la lanterne rouge. Il faut agir

délicatement, délicatement!

Il revint bientôt avec la lanterne, dont la lueur sombre s’arrêtait à

quelques centimètres du verre, comme repoussée par une obscurité si

lourde qu’elle paraissait palpable et qu’on avait envie de l’écarter du

geste.

--Tenez, voici l’affaire, dit Antoine.

Il élevait un cadre ovale comme on en fit, non seulement au dix-huitième

siècle, mais jusque sous la Restauration. Ce cadre, qui n’encerclait

aucun tableau, avait gardé le verre qui le couvrait.

--Eh bien? demanda le professeur, qui n’apercevait que cette vitre pâle

et ternie.

--Regardez par transparence.

Laroque prit le cadre dans ses deux mains, l’appuyant sur son gilet, car

il était assez lourd. Antoine, devant lui, dardait la lanterne.

--Voyez-vous?...

--Oui, dit Laroque, il me semble.

... C’était comme si le corps d’une noyée, remontant par miracle du fond

de la mer, s’arrêtait à quelque distance de la surface. Une tête de

jeune fille apparaissait sur cette glace vide, mais prête à s’évanouir,

couleur de fumée, ombre d’une ombre; et cependant, on distinguait encore

tout ce que la lumière, jadis, avait aimé: des cheveux fins et légers,

lissés sur les tempes, les fleurs claires des yeux qui, comme sur un

cliché, faisaient deux points sombres, et une autre tache pour le

menton, très jeune, un peu pointu.

--J’ai entendu parler de ça, dit Laroque avec un haussement d’épaules

indifférent. C’est un phénomène fréquent sur les verres qui protègent

les vieux pastels: une poussière de couleurs se détache du papier

desséché, se fixe sur la vitre, y laisse un calque vague. Ce n’est pas

neuf, monsieur Antoine, ce que vous me montrez là, ce n’est pas neuf.

--Mais ce n’était pas un pastel, cria Antoine, c’était une peinture à

l’huile. Je ne l’ai retirée du cadre que dans ce cabinet noir, hier

matin. Et quant à la poussière... il y en a, de la poussière, et une

bonne couche! Mais ce n’est pas du côté de la peinture, c’est à

l’extérieur, du côté exposé à l’air; et c’est de la poussière comme

celle qu’on voit sur toutes les glaces.

--Vous avez raison, dit Laroque, devenu très attentif.

--Alors, la cause de ça, la cause?

--C’est très curieux, oui... Mais la cause, si je vous disais toute

suite que je la sais, je serais un malhonnête homme. Il faut réfléchir,

il faut faire des expériences, enfin pouvoir reproduire le phénomène à

volonté: alors, on peut dire qu’on sait. Jamais avant... Allons, au

revoir, monsieur Antoine.

--Au revoir, monsieur Laroque.

Le professeur, jusqu’à son laboratoire de la rue Lhomond, marcha très

vite. C’était ainsi toutes les fois qu’un nouvel aspect des choses se

présentait à lui: une extraordinaire allégresse s’emparait de son

cerveau et précipitait ses pas.

--Oui, se disait-il, oui, une infinité de matières arrêtent les

vibrations lumineuses et les fixent. Toutefois la lumière détruit

elle-même son œuvre. Elle décolore ce qu’elle a un instant coloré, elle

refait une page blanche de la page qu’elle a noircie. Mais cette glace,

pourtant, cette glace du portrait? Elle a dû conserver l’impression

parce qu’elle a été plongée, l’ayant reçue, dans l’obscurité complète.

Ces grains de poussière ont agi comme autant de plaques sensibles, comme

autant de rétines. Et si on pouvait fixer l’impression, si on trouvait

le moyen de la fixer, on aurait un cliché, une image. Il faudrait voir,

il faudrait étudier ça.

Il rangea la question avec d’autres, dans un coin de sa tête ordonnée,

et au laboratoire ne s’occupa que des expériences en train, avec ses

préparateurs, sans effort, scrupuleusement, comme d’habitude. Ses aides

le quittèrent pour déjeuner. Il demeura seul, travaillant toujours,

prenant des notes, relevant des chiffres, infatigable. Vers deux heures,

il prit une tasse de thé, sobrement, suivant son usage, et se rendit à

l’amphithéâtre Daguerre, pour faire son cours. Puis il reçut des élèves,

indiqua des plans de travaux. La nuit était complète, en ce jour de

janvier, quand il rentra chez lui. Il avait faim.

--Je vais prendre un biscuit avant le dîner, songea-t-il gaîment.

Il ouvrit la porte de l’appartement avec sa clef, et d’un pas fut dans

la salle à manger.

La biche écrasée · 第 6 / 11 段