de son côté. Le merlot poussa vite. Son bec s’effila, jaune comme une
fleur; il eut de belles plumes noires, si lisses et fines que son père
adoptif, maintenant, prenait plaisir à se frotter contre elles; et il
sifflait des phrases étonnantes, très courtes, mais toutes neuves, que
personne jamais ne lui avait enseignées, et que lui dictait son
instinct. L’autre, le vieux, écoutait d’un air attentif, ébouriffé
depuis les ailes jusqu’à la queue, et il essayait de répéter. Mais il
avait trop sifflé les airs des hommes, il n’était plus sûr de lui, il
hésitait, s’arrêtait, et recommençait d’écouter, plein de tristesse et
tout béant. Du reste, il avait bien d’autres soins. Il nettoyait le nid
de son élève, il lui montrait à se baigner, à manger les graines sans
les éparpiller, à s’épouiller le corps depuis les pattes jusqu’à la
gorge. Le merlot se laissait faire, et de temps en temps, tout
innocemment, sans doute pour s’amuser, il donnait un coup de bec sur la
nuque du vieux, à un endroit où les plumes, se faisant rares,
s’élimaient comme un tapis sur lequel on a trop marché. C’était un jeu
qui intéressait beaucoup Marie-Blanche quand elle y assistait. Et quand
le vieux criait un peu, parce que ça lui faisait mal, elle riait de tout
son cœur. Le merlot avait l’air de rire aussi.
Elle se laissait aimer, Marie-Blanche, et voilà tout. Elle était à la
fois caressante, presque voluptueusement, et très sèche, avec
insouciance. Mais elle devenait belle, elle peuplait la volière, et
c’était tout ce que le pauvre M. Fauche demandait. Parfois, il songeait,
avec un doute horrible: «Comment est-ce que je l’aimerai plus tard? de
quelle manière?» Il avait peur, étant plein d’honnête respect des lois
et de la morale, que quelque chose d’ambigu et de pervers se mêlât
jamais à son affection. Parfois il croyait distinguer, dans les traits,
dans les gestes, la voix de l’enfant, un souvenir des traits, des gestes
de la voix d’Estrella, et il se disait: «Cela vaut mieux ainsi.» Puis il
était repris d’une jalousie furieuse, à quoi il voyait bien qu’il était
père, vraiment père et rien que cela. D’ailleurs Marie-Blanche
ressemblait surtout à madame Fauche. Elle en avait l’intelligence un peu
fausse mais lucide, le manque d’imagination, la coquetterie, le désir
passionné du plaisir. Un jour le professeur l’entendit qui demandait à
la vieille Louise:
--Je ne resterai pas toujours ici, n’est-ce pas? On s’ennuie. Comment
c’est fait, ailleurs?
Oui, bien sûr, elle s’en irait un jour. Elle s’en irait avec le même
dédain, la même impatience que sa mère, et sans qu’il y eût rien à dire.
Elle s’en irait parce que c’était la loi fatale. M. Fauche pensait
perpétuellement au jour où elle s’en irait.
* * * * *
Or, un beau matin, il aperçut, en descendant son escalier, un groupe
nombreux qui s’agitait autour de la cage des deux merles. Quelqu’un
disait:
--Je le savais bien. J’avais prévenu! C’est mauvais de laisser un trop
vieil oiseau avec un si jeune.
M. Fauche s’approcha. Alors il vit, au fond de la cage, le vieux merle
roidi, les pattes renversées, les deux ailes déchiquetées. Il avait un
grand trou sanglant à la nuque et ne remuait plus. Il était mort, et
tout froid déjà, tout froid!
Quelqu’un dit encore:
--Oui, c’est à force de lui frapper dans le cou avec son bec, comme pour
rire, qu’il a fait ça, le jeune. Une fois que le sang est venu, il s’est
acharné. C’est leur habitude, à ces petits, quand le printemps vient, et
qu’ils se sentent furieux d’être en cage.
* * * * *
Et M. Fauche s’enfuit. Il avait le cœur serré comme s’il venait
d’entendre une prophétie.
LES CHIENS
Jeanteaume, le berger communal de Gicey, après avoir mangé son quartier
de miche et son fromage, but un coup de vin et se coucha près de la
rigole de Champromain, au frais, pour dormir pendant la grosse chaleur.
Au-dessous de lui, c’était un grand breuil bourguignon, une vaste
prairie verte où croissaient cinq ou six beaux chênes trapus, presque
noirs dans l’air éclatant et sec, ceinte, vers le penchant du coteau,
par un murger de pierres sèches, et partout ailleurs de fossés d’eau
vive. Le soleil de midi plombait. Du silence, de la lumière, une
chaleur pesante. Les bêtes, ruminant à peine, restaient droites sur
leurs pieds, sous les arbres à l’ombre courte: huit vaches, quelques
bœufs, un jeune taureau maigre, nerveux, ses petits yeux sanglants
clignés sous la frisure des poils du front; et tout ce troupeau éclatait
d’un blanc clair, fin, sans tache, signe de la pureté du sang charolais.
Derrière le murger, la route de Gicey courait, étroite, bordée de gros
blocs calcaires, toute grillée de soleil, et si chaude que l’atmosphère,
au-dessus d’elle, devenue visible, faisait de petits tourbillons
vaporeux. Du confin de l’horizon, une automobile darda, espèce de comète
folle, avec une queue de poussière, et on l’entendit avant de la voir:
grondement régulier du moteur bien en règle, froissement de l’air
qu’elle fendait comme un projectile, et qui sifflait, puis un grand cri,
le hurlement subit de la sirène parce que la route tournait:
«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je suis la mort! Hou!»
Le taureau pointa contre la chose rouge, mystérieuse, et la rage lui
vint parce qu’elle avait disparu, du champ de ses yeux myopes, avant
qu’il eut compris ce que c’était; les vaches frémirent si fort qu’il en
tomba quelques-unes, des plaques de bouse collées à leurs tétines! Les
bœufs furent plus lents, mais ils se rappelèrent vaguement le courage de
leur sexe aboli: il firent le cercle, les cornes en avant, la bave aux
lèvres. Réveillés de leur sieste, ils attendirent l’ennemi: rien! Rien,
après une si grande secousse, une menace qui devait provenir d’une bête
si formidable, ce n’était pas possible! Le troupeau devint fou. Sur ses
jambes tremblantes, il se mit à danser.
Jeanteaume, le vieux berger, restait toujours allongé sous son buisson,
les yeux fermés. Hubert Petite-Main, le facteur aux quatre phalanges
amputées, coupait au plus court, sa tournée faite, par la digue de
Champromain. Il cria:
--Oh! Jeanteaume, oh! Tu ne f’sôs mie garde. Tes bêtes qui vont zaguer!
Jeanteaume croisa ses mains, pour se lever, sur ses genoux perclus. Ses
deux chiens, deux grands briards au poil rude, avaient déjà compris. Ils
étaient debout, les pattes en ordre pour la course, et l’échine en arc.
Mais ils attendaient l’ordre.
--Qu’est aqui? fit Jeanteaume.
--Moi, Petite-Main, le facteur. Tes bêtes qui vont zaguer, que j’disôs!
Le taureau reniflait, jetait derrière lui la terre par grosses mottes
herbeuses qu’arrachaient ses quatre sabots, trépignait. Les vaches,
autour de lui, pivotaient, valsaient, entraînaient la folie des bœufs
massifs et stupides. Puis tous ensemble ils s’ébranlèrent, franchirent
le murger d’un bond pesant qui fit jaillir de la boue, coururent vers le
grand canal, à une lieue de là. C’est ce qui s’appelle zaguer: le coup
de démence collective qui s’empare de tout un troupeau, le disperse,
fait que des bêtes parfois tombent fourbues et mortes, après avoir
tourné en cercle durant des heures.
Jeanteaume soufflait dans sa corne de fer: Pôôte! Pôôte! Bah! les
animaux n’entendaient plus ce langage séculaire. Heureusement, les deux
chiens étaient là. Un geste les jeta au galop vers le grand canal, où il
fallait arriver avant que le troupeau y tombât. Jeanteaume, lui aussi,
essaya de courir. La sueur de son dos séchait tout de suite, bue par la
chaleur, et une calotte de plomb lui pesait sur le crâne. Ah! comme il
avait mal autour de la tête, au-dessus des deux yeux! Mais les briards
savaient leur métier. Autour des ruminants précipités, ils
retentissaient d’abois, les crocs sortis des gencives. Arrêtant sa
fuite, le troupeau se groupa en demi-cercle, retrouvant la tactique
héréditaire, faisant enfin ses gestes de défense habituelle, affermi
devant une menace qu’il connaissait. Jeanteaume n’eut plus qu’à le
reconduire au breuil.
Contre les flancs des bêtes matées, les deux chiens marchaient d’un pas
souple, insoucieux de la soif qui faisait ruisseler de salive leur
langue molle et pendante. Dans leur pupille orange, il y avait un éclair
intelligent, le sentiment fier de la victoire remportée. Mais Jeanteaume
se sentait tout drôle. C’était comme si on lui avait serré un ruban
d’acier autour de la cervelle, à l’endroit où ça peut faire le plus de
mal. Il y avait aussi son cœur. Qu’est-ce qu’elle avait, cette vieille
mécanique, à taper contre sa poitrine douloureuse, puis à s’arrêter net?
Et alors sa vue se troublait, il avait envie de vomir. Il sentait passer
aussi, devant ses prunelles, des mouches qui n’existaient pas; et il les
écartait de la main, d’un geste incessant.
--Faut que j’rentre, songea-t-il, faut que j’rentre. Ça n’va point.
Il héla le petit Guillaume, le fils au Perdu, lui donna la garde du
troupeau et se dirigea vers Gicey.
--Hé! berger, lui dit-on sur la route, où c’est qu’t’as bu? T’étios tout
bleu, à c’t’heure, tout bleu du nez aux ouilles.
Mais il ne répondit point, parce qu’il n’avait plus la force.
* * * * *
Le lendemain, on fut étonné, dans le village, de ne pas entendre sa
trompe, car il cornait d’habitude au petit jour, pour avertir que
c’était l’heure d’ouvrir les étables. On les ouvrit tout de même et les
bêtes, d’instinct, se dirigèrent vers les pâtures. Ce fut seulement sur
le midi que la Louise, la servante du châtelain de Clomot, entra chez
lui pour lui porter une miche de sa fournée. Elle vit Jeanteaume étendu
sur son lit, la face bouffie et le nez pincé, tout habillé, avec ses
souliers aux pieds, sa corne en bandoulière; et ses deux chiens étaient
couchés en travers de la couverture, l’œil mauvais.
Elle referma la porte en criant:
--Le Jeanteaume est mort! Jésus mon Dieu!
Et tous ceux qui n’étaient pas encore partis pour les champs, les
vieilles femmes, les gosses, l’instituteur, le maire, le châtelain de
Clomot, s’assemblèrent autour d’elle.
--Il est mort! que j’vous dis: j’ai vu sa goule toute noire!
Le maire rouvrit la porte et voulut s’approcher du lit. Mais les deux
chiens s’étaient dressés tout debout sur la couette rouge. L’un gardait
la tête, l’autre les pieds du pâtre, ramassés pour bondir, grondant, les
lèvres basses, la fureur hérissant le poil de leur échine. Le maire
s’arrêta net.
--Ça d’vôt échoir, dit-il. Il se f’sôt vieux, le berger, ben trop vieux
pour le métier.
Il ajouta l’air savant:
--C’est une insolation. Faut dresser l’acte de décès et prévenir
Tronchin, l’charron, qu’il fasse la bière.
L’instituteur, qui était secrétaire de la mairie, s’en alla pour dresser
l’acte de décès, et le Tronchin arriva pour prendre la mesure du mort et
lui donner son habit de planches. C’était un géant, le Tronchin, un
homme de force. Les grands troncs de sapin que traînent les fardiers, il
les soulevait à lui tout seul par un bout, tandis que ses aides
détachaient la chaîne qui les serre. Eh bien, il recula devant les
chiens:
--C’est qu’ils m’mangerôent! dit-il.
Quelqu’un dit derrière lui:
--C’est-y qu’t’as peur, le Tronchin?
--Vas-y, toi! répondit le géant.
C’était Petite-Main, le facteur, qui avait parlé. Il franchit la porte
basse en chantonnant d’un air doux, pour flatter les chiens:
--Bellement, Fidèle! Bellement, Poloche!
Les deux briards ne firent qu’un bond, et Petite-Main cria:
--Vingt dieux! ils m’ont mordu!
Il avait été happé au jarret, comme une vache mauvaise. On vit du sang
sous son pantalon déchiré, et il s’enfuit en boitant.
Le Tronchin haussa les épaules. Il connaissait bien ces bêtes-là: rien à
faire. Et puis cet homme de force aimait la force et le courage. Ces
chiens lui touchaient le cœur.
Pierre Bel, le garde-chasse, envoya sa femme chercher du pain trempé,
des os, des râclures de fromage.
--Il n’ont point mangé depuis hier soir, dit-il. Il voudront manger,
p’t’êtr’ ben.
On disposa la nourriture sur le seuil de la porte. Les deux chiens ne
bougèrent pas. Ils n’avaient pas l’air de voir.
Alors, tous les hommes qui étaient là se ruèrent sur eux avec des
bâtons. On était bien obligé d’en finir, on ne pouvait pas rester là
toute la journée, il fallait bien les assommer. Les morts c’est fait
pour être enterré: ces brutes de chiens ne comprenaient pas ça.
Ils ne comprenaient pas çà, mais ils savaient la manœuvre! Ils étaient
d’attaque, ils étaient de combat. A chaque assaut, ils reculaient un
peu, se tassaient sous le lit, puis lançaient leur gueule puissante: un
seul jappement, un seul coup de crocs, et le compte y était! S’ils
étaient atteints à leur tour, ça ne se voyait pas, sous le rude matelas
de leur poil gris; et l’étroitesse même de la porte basse les empêchait
d’être tournés.
Alors, le châtelain se tourna vers Pierre Bel:
--Avec deux cartouches de chevrotines!... fit-il.
Le garde-chasse leva les bras.
--Moi, dit-il, moi! Un chasseur, un garde!
Il ne savait pas dire, il n’avait pas d’éloquence, mais il sentait
bien, dans le fond de son âme, qu’il ne devait pas tuer des bêtes d’une
race alliée à l’homme depuis des milliers de siècles, des bêtes qui le
servent contre les autres bêtes. Ça ne se peut pas, c’est un crime.
--Eh bien! dit le châtelain à contre-cœur, qu’on aille me chercher mon
fusil.
On lui apporta le fusil, et des cartouches de double zéro. Il chargea
lentement. Quand ils entendirent le bruit du levier qui basculait,
Fidèle et Poloche levèrent la tête. Leurs yeux prirent un air d’étrange
douceur et de terreur résignée. Ils étaient de la campagne, ils savaient
à quoi ça sert, un fusil. Mais ils n’abandonnèrent pas leur poste.
Le châtelain visa très attentivement Poloche à la tête, et fit feu. Le
beau chien s’affaissa comme si on lui eût fauché les pattes; il avait le
crâne broyé. Mais Fidèle se précipita. Il avait l’instinct des animaux
braves, il voulait mordre avant de mourir. Le châtelain tira
nerveusement et ne lui cassa qu’une patte. Fidèle lécha son moignon
brisé et fit entendre une plainte horrible, déchirante, qui remplit la
chambre, envahit la rue, monta jusqu’au ciel parce que les femmes du
village, à leur tour, eurent des hurlements de chiennes. Et beaucoup
d’hommes aussi pleuraient.
Le châtelain rechargea son arme et tua Fidèle d’un coup de fusil dans
l’oreille.
* * * * *
Ce furent la Couterotte et la Pierre Bel qui veillèrent Jeanteaume, la
nuit, quand il fut dans le cercueil. On n’avait rien allumé, qu’une
petite lampe à pétrole et le feu de l’âtre, pour mettre la bouilloire et
faire le café. Vers minuit, la Couterotte crut entendre comme une espèce
de sifflement léger. Elle crut d’abord que c’était la bouilloire qui
chantait. Mais ce n’était pas la bouilloire: c’était de la bière que
venait ce bruit! La Couterotte saisit le bras de la Pierre Bel, sans
rien dire: le sifflement continua. Les deux femmes tombèrent à genoux,
non pas pour une prière, mais parce que la peur leur coupait les jambes.
Il s’écoula une minute encore. Il y avait dans la chambre une vieille
horloge, un coucou. La Couterotte eut l’idée d’en décrocher les poids
pour arrêter le mouvement, et mieux entendre. Elles entendirent: le
corps venait de se retourner dans le cercueil! La Pierre Bel cria:
--Au secours! au secours! au secours!
Des lumières parurent aux vitres; il y eut des bruits de pas.
--Au secours! répétaient les deux femmes; le berger n’est pas mort!
Quand on eut fait sauter le couvercle de la bière, on aperçut Jeanteaume
qui reprenait son souffle, la figure encore violette, les veines du cou
gonflées. Il ouvrit les yeux d’un air hébété, sans voir où il était. On
le jeta sur son lit, on porta la bière dans la rue, on la brisa en
morceaux, qu’on cacha dans le fournil. Des femmes sanglotaient; et le
vieux Jeanteaume, parce qu’il était ressuscité, leur paraissait une
espèce de dieu.
Le lendemain, on voulut lui donner à manger. Le berger secoua la tête.
Non, il ne pouvait pas manger! Mais il dit:
--Faut seulement donner la soupe aux chiens.
Les autres blêmirent. Le berger continua, la langue embrouillée:
--Mes chiens... où c’est qu’ils sont?
On n’avait pas eu le temps d’enlever leurs cadavres. On les avait jetés
seulement dans le petit jardin, derrière la maison. Jeanteaume se leva,
prenant son bâton parce qu’il chancelait. Tout nu sous sa chemise, il
ouvrit la porte en trébuchant et aperçut les deux corps jetés l’un sur
l’autre, les pattes raides. Il cria:
--Mes chiots, mes deux pauvres chiots! Qui c’est qui les a tués? Comment
que j’vas faire berger, maintenant?
Ses genoux étaient encore bien faibles. Il s’abattit près des deux bêtes
dont le sens mystérieux avait compris ce que les hommes ne voulaient pas
voir. Personne n’osait rien dire. Pendant longtemps, on n’entendit que
la voix du berger qui pleurait:
--Mes chiots... mes deux bons chiots!
LE SECRET
Madame Hermot ouvrit la porte du cabinet de travail de son mari.
--Armand, dit-elle, tout est prêt pour le bain de bébé. Tu viens? Tu as
encore le temps, avant de partir pour le bureau.
Ils n’avaient qu’une servante, et pour que le tub de bébé fût préparé
avant le départ de son mari, il fallait à madame Hermot quitter son lit
de bonne heure, accorder moins de temps à sa toilette, sacrifier un peu
des soins qu’elle donnait à sa beauté. Mais sa maternité prêtait à son
corps jeune et à ses traits charmants une souplesse et un éclat qui
triomphaient des négligences. Toute sa chair était comme pénétrée de ce
bonheur délicieux et calme qui n’était plus seulement, comme aux
premiers jours de son mariage, celui de la volupté révélée et
satisfaite. Pour connaître toute la joie que peut donner l’amour, il
faut aimer encore son mari, et avoir eu, depuis peu de temps, son
premier enfant. On est si reconnaissant à l’un de vous avoir donné
l’autre, on éprouve dans tout son être une telle impression de
renouvellement, de jeunesse et d’ardeur! Le plaisir même prend un sens
magnifique et fort qui le prolonge et l’ennoblit. On se dit: «C’est donc
à ça, que ça sert, à ça!...» Alors, il y a des instants où l’on met dans
l’étreinte une espèce de reconnaissance fougueuse et sublime.
Hermot se leva, plein de l’impression d’un bonheur paisible et radieux.
Il y avait un peu de gris sur ses tempes, la quarantaine avait déjà
sonné pour lui. A cet âge, certains hommes éprouvent plus fortement
encore l’orgueil de la paternité que la passion de l’amour. C’est la
nature qui le veut ainsi: ils sont fiers de se perpétuer, de prolonger
dans l’avenir une puissance de vivre qui bientôt chez eux va décroître.
Ils disent: «mon fils» ou «ma fille» presque avec le même sentiment de
douceur étonnée qu’ont les femmes. Voilà pourquoi le mari marchait d’un
pas si vif et pressé. Mais il était amoureux aussi. En suivant, dans le
corridor étroit, la forme mince et légère qui le précédait, il sentait
son cœur bondir.
La bonne tenait le petit, déjà tout nu, au-dessus de la vasque en métal
clair, qu’un rayon de soleil, entrant par la fenêtre, illumina gaiement;
et l’enfant que ces reflets faisaient un peu loucher, fermait les yeux
par instants. Il avait sept mois; des plis de graisse formaient des
bourrelets sur ses cuisses et ses bras, et son ventre un peu gros
mettait une ombre vers son sexe innocent.
La bonne le posa sur le tub, bien assis sur son derrière, les jambes
croisées; l’eau était tiède, exactement à la température de son corps
délicat. Pourtant ce contact le surprit, il cria quelques secondes.
Puis, il se calma. L’éponge, passant sur son dos très gras comme une
caresse, détendit ses nerfs dans un plaisir très doux; il essaya de la
saisir; ses gestes encore mal adaptés dépassaient le but, ses gencives,
où une petite dent laiteuse perçait, riaient voluptueusement. Ses
cheveux, courts comme un pelage, s’emplirent de savon, et on lui faisait
renverser la tête pour que la mordante écume n’atteignit pas ses
paupières.
A ce moment on sonna.
--Madame, c’est le boucher, dit la bonne.
Madame Hermot eut un moment d’hésitation. Elle avait l’habitude de
commander elle-même les provisions du jour. Hermot sourit.
--Laisse-moi seul avec bébé, dit-il, je ne lui ferai pas de mal.
Et madame Hermot sourit à son tour en s’en allant.
Hermot essuya lui-même le corps poli et gracieux. Il embrassait
prudemment cette chair tendre qui sentait les caresses et s’étirait sous
elles. Quand les baisers couvrirent le front, l’enfant leva la tête,
d’un air intelligent et ravi. Alors le père le posa sur le tapis, du
côté du ventre, et cette petite chose vivante, qui ne pouvait encore
marcher, essaya de se dresser sur les pieds et sur les mains. Hermot
claqua des doigts derrière lui, mais il ne se retourna pas.
--Marcel, mon petit Marcel! fit Hermot presque involontairement.
Les enfants, dès les premiers mois arrivent à répondre à l’appel de leur
nom. Pourtant, Marcel continua de jouer sur le tapis sans entendre.
Hermot frappa dans ses deux paumes, assez fort, sans parvenir à attirer
son attention.
--C’est étrange, murmura Hermot. C’est très étrange!
Cependant comme sa femme venait de rentrer dans la pièce, il ne dit
rien.
Il y a peut-être quelque chose de contagieux dans les inquiétudes les
plus silencieuses. Quand son mari eut quitté l’appartement, madame
Hermot, en rhabillant Marcel, fit entendre ce léger bruit des lèvres où
les enfants, même quelques semaines seulement après leur naissance,
savent reconnaître un baiser. Celui-ci ne bougea pas plus que lorsque
venaient du dehors ces mille rumeurs que les jeunes êtres ne remarquent
jamais, parce que l’expérience leur apprend vite qu’elles ne sont pour
eux les causes ni d’une peine ni d’un plaisir. Alors, elle aussi, d’une
voix troublée, presque douloureuse déjà, appela, comme l’avait fait
Hermot:
--Marcel, mon petit Marcel!
Et l’enfant continua de sourire aux choses, inconscient du cri, n’ayant
rien perçu. Madame Hermot le saisit passionnément dans ses bras,
l’emporta comme pour le sauver d’un danger.
--Mon Dieu, mon Dieu! Mon petit, mon cher petit!
Elle pleurait silencieusement. Tout à coup, elle se dit:
--Ce n’est pas sûr. Et tant que ce ne sera pas sûr, il ne faut pas
_qu’il sache_!
Elle venait de penser à son mari.
Ils vécurent ainsi des mois et des mois, et chacun cachait à l’autre une
crainte qui grandissait. Hermot n’avait pas voulu consulter le médecin
du ménage. «Il dirait tout à ma femme, songeait-il; ou bien il ferait
des expériences qui lui révéleraient cette angoisse.» Mais il alla
interroger un spécialiste. «Il faudrait que je voie votre fils», lui
dit celui-ci. Cela était impossible. «Alors, continua le spécialiste, il
faut attendre. C’est peut-être un retard de développement. Ou le
contraire: il y a des enfants qui ne prononcent leur premier mot qu’à
quinze ou seize mois justement parce qu’ils sont très intelligents. Ils
sont distraits parce qu’ils emmagasinent des sensations. Espérez.»
Mais à mesure que le temps coulait, Hermot sentit qu’il n’avait plus
rien à espérer. Sourd-muet! C’était un sourd-muet qu’il avait engendré.
Il se l’imaginait vivant toute une vie affreuse dans un silence mortel,
séparé des humains; et les sons, la musique, les paroles devinrent à ce
père une douleur. «Il ne connaîtra pas ça, pensait-il; il n’entendra
jamais ce que j’entends, il ne m’entendra jamais. Et j’avais tant de
choses à lui dire, tant de choses!»
Puis il réfléchissait que sa femme ne savait pas encore leur malheur, et
il ne lui parlait, avec gaîté, que de choses indifférentes. Madame
Hermot l’imitait. Elle mettait, à dissimuler sa douleur, un acharnement
plus farouche encore. Elle avait consulté leur médecin habituel; elle
avait été voir, elle aussi, un spécialiste. Non, il n’y avait plus
d’espoir, on le lui avait dit, il n’y avait rien à faire. Son enfant
était muré dans le silence, pour jamais. Ah! si elle avait pu parler,
soulager sa peine! Mais pourquoi enlever à son mari les quelques mois de
tranquillité, de bonheur qui lui restaient? Hermot ne voyait l’enfant
que de rares minutes chaque jour, il ne pouvait avoir deviné, toutes ses
paroles montraient assez qu’il ne se doutait de rien. Parfois, regardant
Marcel, il disait:
--Quels yeux, quels admirables yeux!
Ils étaient pareils, en effet, à des fleurs extraordinaires et sombres,
croissant dans un abîme où nul n’oserait aller les cueillir. C’est que
déjà les autres sens se développaient pour se substituer à celui qui
ferait toujours défaut. L’enfant était aussi très adroit de ses mains,
d’une singulière intelligence tactile...