chaussée, les petites charrettes, pleines de victuailles, s’annonçaient
par un éclairage de becs au naphte, sans globe ni verre d’aucune sorte,
semblables à des torches ou des lampes à souder devenues folles,
illumination sauvage et magique. Il y avait des bananes, il y avait des
gâteaux à la graisse, et surtout l’odeur des _plaices_
frites--quatre sous une plie tout entière, roulée dans la farine et
bouillante--poursuivait ses narines. C’est une chose étrange, mais
l’idée de voler, soit de la nourriture, soit n’importe quelle chose qui
se pût échanger contre de la nourriture, ne monta pas un instant au
cerveau de Patsy O’Neill. Non qu’il y eût de sa part moralité raisonnée,
mais il était comme les chiens de Constantinople, qui crèvent de faim
devant l’étal d’un boucher sans rien y prendre: crever de faim, c’est
lent, et ils gardent l’espoir de trouver un os par terre; tandis que
s’ils essayaient de happer un morceau, cent hommes les assommeraient,
ce serait la mort immédiate. Tel est le point de départ de leur vertu;
les vieux dressent les petits par leur exemple, et aujourd’hui la race
ne raisonne plus, elle ne sait rien, sinon que ça ne se fait pas. Le
point de départ de la vertu de Patsy était le même. Et songez que
pourtant il était enragé! C’est bien à ça qu’on peut juger la force
sainte des prohibitions sociales, surtout en Angleterre, où les humains,
qui sont durs, ont fait les lois à leur image.
Et plus Patsy, rongé de faim, accumulativement ivre, se sentait faible
sur ses jambes, plus il agitait dans sa tête une inutile férocité,
quelque chose comme de la voracité cérébrale. Vers Larch-Lane, une
petite rue presque noire, car, en contraste avec les arcs électriques
tout flamboyants de Commercial Road, son unique bec de gaz n’a l’air que
d’un vers luisant, il aperçut des gens qui se pressaient. Dans
Larch-Lane s’ouvre le bar du _Red Lion_, où parfois, avec la complicité
de la police, sans doute, il y a des matches de boxe. Ça serait toujours
une distraction de voir assommer quelqu’un: Patsy entra au _Red Lion_.
Il fut très surpris de n’y pas trouver ce qu’il y comptait voir. Nulle
aire de lutte délimitée par des cordes, pas de seconds avec l’éponge et
la bouteille d’eau, pas d’arbitre en redingote et chapeau haut de forme.
Dans le salon d’arrière on s’entassait autour d’une très ordinaire table
de café, qu’une boîte en bois, dont le couvercle était fait d’un
grillage, occupait tout entière. Cette boîte rectangulaire, longue de
cinquante centimètres environ, sur moins de la moitié en hauteur,
portait sur l’un de ses petits côtés un trou rond, large comme une tête
d’homme, en ce moment fermée par une porte en fil de fer. La paroi qui
faisait face à ce trou était entièrement grillé. A l’intérieur un rat,
un de ces gros rats bruns de Norvège, si abondants sur les navires,
tournait sans arrêter.
Le patron dit:
--Voilà le jeu: faut tuer l’rat avec les dents en passant la tête par le
trou d’homme. On a le droit d’avancer la tête tant qu’on peut, on ne
doit pas la ressortir plus loin que les oreilles. Le rat peut faire
comme il veut. Mais s’il se r’tire à l’aut’ bout, et ne veut plus rien
savoir, ceux qui ont parié pour lui ont l’ droit de l’ pousser avec ces
lardoires, à condition de n’ pas attraper la figure de l’homme. Si on l’
pique, l’homme, le rat est disqualifié, il a perdu. A part ça, faut
qu’l’homme bouffe le rat ou qu’il s’avoue vaincu. Qui c’est qui marche?
--_Well_, demanda Patsy brusquement, quels sont les _stakes_? Quel est
l’enjeu?
--Y a une demi-couronne si tu bouffes le rat. Rien du tout, si tu
lâches. Les amateurs peuvent parier. C’est-y qu’ tu marches?
Une demi-couronne, ça fait deux shillings et demi. De quoi manger deux
jours.
--J’y vas! dit Patsy.
Il ôta sa vieille jaquette, achetée chez un fripier du marché juif, et
la plia comme un objet de luxe. Cependant il eut honte, parce qu’il vit,
comme s’il ne l’avait jamais regardée auparavant, qu’elle était toute
verdie dans le dos. Mais quand on ouvrit le trou il passa bravement la
tête.
Le rat, surpris, fit un bond en arrière et se rejeta au fond de la
boîte. Cependant il sifflait furieux, de ce sifflement singulier qui
tient de celui des serpents et du crissement des singes en colère; et
puis sans doute il avait faim, comme Patsy! Sentant, sans y rien
comprendre, le patron lui piquer les reins par derrière, il bondit sur
la figure humaine qu’il avait devant lui. Patsy voulut l’avoir, et tout
de suite. On entendit, sur la peau du cou de cette bête, claquer ses
dents. Le rat se retourna, comme s’il eût été en caoutchouc. Il était
dégagé!
Patsy comprit que l’animal, maintenant, était à côté de lui, tout contre
sa joue. Mais il ne le voyait pas. Et il avait peur, peur, peur! Et
pourtant il ne fallait pas qu’il retirât la tête plus loin que les
oreilles! Il la tourna, prudemment, vers la gauche; et comme il
commençait à distinguer deux tout petits yeux noirs, brillants de rage,
il sentit subitement comme de grosses aiguilles qui lui transperçaient
la lèvre. Le rat l’avait mordu à la bouche même, et ne le lâchait plus.
Patsy hurla.
Deux cents regards ardents se penchaient vers la boîte. Quelqu’un dit:
--Une demi-guinée à un contre trois pour le rat.
--Tenu! dit une voix. L’homme est bon.
Et ça lui rendit du courage, à Patsy, cette approbation. S’il avait pu
voir la figure de celui qui venait de parler, ça lui aurait fait encore
plus de bien. Mais il ne pouvait pas, et il gardait toujours dans sa
chair ces dents fixées comme des hameçons. Cependant, il fallait
respecter la règle du jeu: il se posa les mains sur la nuque, pour bien
savoir où étaient ses oreilles.
--Une guinée contre quatre pour le rat! dit un parieur.
Et personne n’accepta l’enjeu, cette fois. Patsy jura: Il ne sentait
plus son mal, tant cet abandon l’indignait. Doucement, il baissa le cou
et, de tout le poids de son crâne, pesa sur le rat. C’est lourd une tête
d’homme! Les os de la bête craquèrent et, tout à coup l’étreinte des
dents se détacha. Hourra!
Le rat, encore une fois, s’était réfugié dans le fond de la boîte. Celui
qui avait parié pour lui vint lui piquer le derrière. Le rat fit un bond
sur place, mais ne bougea pas.
Les paris tombèrent à égalité. Patsy crachant du sang, avança aussi loin
qu’il put. Le rat se ramassa sur lui-même et alors Patsy, par une
feinte, retira le cou. Le rat bondit. Mais l’homme, instruit par ce qui
venait de se passer, avait levé la tête, et quand le rat fut dessous,
lui dévorant le nez, il le comprima de toutes ses forces contre le fond
de la boîte avec sa joue droite, et tint bon. On ne vit plus que les
pattes de la bête qui gigotait. Patsy l’écrasait lentement.
--C’est pas juste! dit l’homme qui avait parié pour le rat. Il doit
l’tuer avec les dents!
Mais d’autres étaient d’un avis contraire. Patsy entendit qu’on
s’injuriait au-dessus de la boîte. Alors quoi? s’il étouffait le rat, on
lui refuserait sa demi-couronne! Ah non! Il lâcha le rat, qui fit un
mouvement pour fuir... Un bruit de mâchoire qui se referme, d’os, de
peau, de chairs mâchées, broyées, triturées. Ça y était, cette fois!
Patsy bouffait son rat par le milieu du corps, et il serrait, serrait,
serrait! Il étouffait dans cette boîte, où il ne respirait plus que par
le nez, mais il serrait toujours, presque évanoui de chaleur, d’angoisse
et de dégoût.
Il sentit pourtant qu’on lui frappait doucement l’épaule.
--_You’re the winner, man, the brute’s dead!_
(Vous avez gagné, lui disait-on, la bête est morte!)
Il lâcha prise et sortit la tête du trou. Son sang coulait par six
blessures, deux au nez, deux dans la bouche, deux à la lèvre supérieure.
On l’assit sur une chaise pour le laver sommairement avec une éponge. Il
souriait, les yeux très vagues, dans une impression de gloire. L’homme
qui avait parié sur sa chance lui offrit un verre de whisky, et il le
but. Le patron lui avait remis la pièce d’une demi-couronne, qu’il serra
dans sa poche, sous son mouchoir.
Et tout à coup, son orgueil d’Irlandais se réveilla: l’idée de ce qu’on
se doit. Quelqu’un lui avait payé un verre, et il n’avait pas rendu la
politesse! Il commanda deux autres whiskies et paya six pence pour les
deux. Mais l’homme fit renouveler les consommations.
A minuit, un policeman passa d’une façon ostensible devant le bar: il
fallait fermer. Le patron poussa tous ses clients dehors. Patsy sortit
avec le monde. Il titubait très fort. Dans le coin le plus sombre de
Larch-Lane, il s’arrêta, eut un hoquet et vomit trois fois. Puis il
fouilla dans sa poche, et la trouva vide; tout ce qu’il avait gagné,
dans cette bataille, il l’avait bu, pour l’honneur. C’est alors
seulement qu’il se rappela qu’il n’avait pas mangé.
LE MERLE
_Allons enfants de la patrie_
_Le jour de gloi_...
Après avoir sifflé ces quatorze notes, le merle s’arrêta net, comme si
on lui eût coupé la gorge avec des ciseaux. M. Fauche, dont la fenêtre
était ouverte sur la cour, au cinquième, juste au-dessus de la cage, eut
un plissement douloureux du front, entre les deux yeux. Ses rides, car
il était déjà, d’apparence, un vieil homme, en augmentèrent. Les vieux
ne devraient jamais avoir de chagrin, et on ne devrait jamais les
ennuyer, parce que, dès qu’ils ont du chagrin ou qu’ils s’ennuient,
tout de suite ils ont l’air plus vieux: et c’est très triste.
Il y avait longtemps, ah! bien trop longtemps, que le concierge avait
mis ce vieux merle en prison, pour lui apprendre à chanter; et le
malheureux oiseau n’avait jamais pu aller plus loin que ces quatorze
premières notes de _la Marseillaise_. En hiver, on le gardait dans la
loge, et d’ailleurs il ne chantait guère. Mais, aussitôt que le
printemps bourgeonnait aux branches, aussitôt que l’air se faisait
tiède, aussitôt que M. Fauche, qui aimait le ciel bleu, ouvrait sa
fenêtre pour voir au moins un pan de ciel bleu, le concierge suspendait
la cage à la muraille, dans la cour, et le merle commençait:
Allons enfants de la patrie
Le jour de gloi...
Quatorze notes, toujours quatorze notes! M. Fauche en devenait fou. Si
le merle avait chanté toute _la Marseillaise_, et toute la journée, M.
Fauche l’eût beaucoup mieux supporté. Il aurait accepté ce bruit comme
celui du roulement des voitures, ou le grondement régulier des machines
de l’imprimerie Godard, adossée à sa maison. Mais le merle ne chantait
que quatorze notes, toujours quatorze notes, et, toutes les fois qu’il
recommençait, un espoir, un espoir douloureux et perpétuellement déçu,
saisissait M. Fauche. «Cette fois, il va en siffler quinze!» Et il
écoutait! Mais le merle était buté.
M. Fauche, professeur de seconde au lycée Leverrier, avait pris l’oiseau
en horreur. Durant des années, il demeura convaincu que s’il n’avait pu
encore terminer sa thèse, sa belle thèse de doctorat sur _l’Architecture
alexandrine et syrienne dans ses rapports avec l’art roman_, c’est que
cette bête lui rompait la cervelle. Mais après avoir travaillé trois
mois loin de Paris, à Montreuil-sur-Mer, il dut s’avouer la vérité: il
n’y avait pas de merle à Montreuil-sur-Mer, et la thèse n’avait pas
avancé de deux pages. C’est que son auteur ne possédait ni l’esprit de
construction, ni l’ingéniosité nécessaires pour la terminer. Tout ce
qu’il y avait dans les textes, tout ce que contenaient sur le sujet les
monographies allemandes, M. Fauche le connaissait bien. Mais quand il
fallait pousser plus loin, M. Fauche perdait pied. Il était sûr qu’il
devait y avoir une route: mais il ne la voyait pas.
Ce fut après son retour à Paris, aux derniers jours d’automne, que le
professeur fit en lui-même cette découverte désolante. Non, il ne
finirait jamais sa thèse: il n’en était pas capable. Le merle à ce
moment, sifflait comme d’habitude, et M. Fauche songea tout à coup:
«Pauvre oiseau, je suis comme lui!»
En même temps, le hasard fit qu’il se regarda dans une glace. Il y vit
le reflet de sa pauvre figure disgracieuse, de ses joues blêmes, de son
front rouge, de ses quarante-sept ans mal conservés; et il comprit quels
irrésistibles motifs avaient décidé, six ans auparavant, madame Fauche
à l’abandonner pour suivre un joli musicien. «Pauvre merle, répéta-t-il;
vilain merle!»
Louise, sa vieille bonne, qui pénétrait à cet instant dans son cabinet
de travail, crut qu’il s’agissait de l’oiseau. Elle répondit:
--Ah! oui, pour sûr!
Et sur cet assentiment, M. Fauche pencha la tête avec mélancolie: il
avait parlé de lui.
Pour ne pas entendre le merle, M. Fauche, en soupirant, referma la
fenêtre. A ce moment Louise fit une seconde entrée, sans frapper. Elle
n’avait pas sa figure de tous les jours. Non seulement parce que, dans
le fond de son cœur, elle était troublée, inquiète, toute retournée,
mais parce qu’elle voulait que ce fût visible, parfaitement visible,
dans toute sa personne, et que nul ne pût s’y tromper. C’est la façon
des gens du peuple de rendre hommage à leurs sentiments. Elle dit:
--Monsieur, monsieur!... Cette pauvre madame!
--Quelle madame? demanda le professeur, qui en vérité était fort loin de
penser à madame Fauche.
La vieille Louise ouvrit ses deux bras bien grands, et les fit retomber
sur ses cuisses molles.
--Madame est morte! fit-elle, d’un cri.
Le souvenir classique évoqué par cette phrase, et sa signification
contemporaine et précise, traversèrent simultanément le cerveau de M.
Fauche, et il eut honte de cette déformation professionnelle. «Je ne
suis plus qu’un vieux pion», songea-t-il. Comme il était mécontent de
lui, il prononça rudement:
--Qu’est-ce que ça peut me faire, Louise?
--Monsieur, dit Louise, et la petite? Qu’est-ce qu’elle va devenir, la
petite?
--Marie-Blanche? fit le professeur, presque malgré lui.
Il fut étonné d’avoir retrouvé ce nom aussi vite. Quand madame Fauche
avait abandonné le domicile conjugal, Marie-Blanche n’avait que
quelques mois. C’était une petite chose qui criait la nuit, et M. Fauche
en avait gardé seulement le souvenir d’un animal aussi désagréable que
le merle. Il dit, d’un air vindicatif:
--J’introduirai une action en désaveu de paternité.
--Monsieur fera comme il veut, répondit Louise.
M. Fauche avait peut-être de très bonnes raisons personnelles de ne pas
croire à sa paternité. Mais ce n’étaient pas des raisons légales. Il le
savait très bien. Louise répéta:
--Monsieur fera comme il veut.
Puis, elle ajouta tranquillement:
--Moi, j’vas sortir pour aller la chercher. Si on sonne, monsieur
ouvrira.
Au bout de deux heures durant lesquelles les réflexions de M. Fauche
furent confuses et irritées, on sonna, et M. Fauche alla ouvrir. C’était
Mayonobe, le charbonnier d’en face, avec une malle sur les épaules.
Mayonobe vend les bois et charbons au détail, tient une buvette, et
monte les malles. Telles sont ses trois professions. M. Fauche regarda
la malle d’un air indécis.
--C’est la malle de mademoiselle, dit Mayonobe tout naturellement.
Mademoiselle et la bonne sont en bas. Elles paient la voiture.
Il tendait la main.
--Parfaitement, dit M. Fauche, parfaitement... C’est la malle de
mademoiselle. Je sais mon ami, je sais.
Et il lui donna vingt sous. Mayonobe contemplait encore la pièce, d’un
air satisfait, quand Louise arriva sur le palier. Elle donnait la main à
une petite fille de six ans et demi, vêtue d’un sarrau-tablier noir,
d’un grand col en guipure et d’un béret en toile cirée. Et l’on voyait
que ce col blanc était la seule chose ajoutée à sa toilette, pour la
faire belle, mais que, pour le reste, on l’avait amenée «comme elle
était».
--Ah! bien, dit Louise, vingt sous pour une petite malle! C’est dix
sous, monsieur Mayonobe!
Cette observation eut pour résultat d’amener la fuite immédiate du
charbonnier. Le professeur en fut heureux. Il referma lui-même la porte.
Louise et Marie-Blanche étaient déjà entrées dans le cabinet de travail,
comme chez elles. M. Fauche voulut les rejoindre, et accrocha du pied
droit l’angle de la malle, restée dans le vestibule obscur.
--Sapristi! jura-t-il.
Il aurait même juré autre chose, s’il n’y avait pas eu une enfant si
près de lui. Mais cela ne le mit pas de bonne humeur, de penser qu’il ne
pouvait plus faire comme il voulait.
La petite s’était assise sur un vieux fauteuil-crapaud, en cuir, devant
la table de M. Fauche. Elle avait les yeux encore rouges, ayant pleuré
parce qu’on avait pleuré autour d’elle, tout à l’heure. M. Fauche la
considéra d’abord sous les espèces d’un objet encombrant, non pas d’un
être. Il demanda:
--Où est-ce qu’on la mettra?
--Y a une chambre où n’y a que des livres, répliqua Louise avec
décision. Y a d’la place, au débarras du sixième, pour les livres.
C’étaient les livres amassés par M. Fauche pour sa thèse: les éditions
de textes grecs, les revues spéciales allemandes, les grands cartons
contenant des photographies de ruines, de détails architecturaux, de
vieilles pierres.
--Ah! oui, dit le professeur... Il continua, plus anxieux, en regardant
du côté de Marie-Blanche:
--Qu’est-ce qu’elle mange?
Il posa cette question parce qu’il avait dans l’idée, vaguement, à cause
des réclames qu’il lisait dans les journaux, que les enfants ne mangent
que des choses extraordinaires, vendues chez les pharmaciens. Louise
dédaigna de répondre et M. Fauche continua de regarder Marie-Blanche.
Elle avait un front bombé sous des cheveux châtains, de beaux yeux
noirs, un nez trop petit et la peau mate. Et il prononça tout à coup,
d’un air scandalisé:
--Il lui manque deux dents de devant. En bas!
Quand on apporte un objet chez une personne, c’est bien le moins qu’il
soit entier. Mais Marie-Blanche, saisissant le blâme qu’on lui adressait
se mit à pleurer.
--C’est de son âge, dit Louise, puisqu’elle a six ans: ça repoussera.
M. Fauche se blâma. Il savait bien, il avait toujours su que les dents
des enfants tombent et repoussent. Mais c’était une connaissance
théorique. Dans la réalité, cette petite fille brèche-dents lui
paraissait un phénomène insolite, hors de toute catégorie, et plutôt
pénible à regarder.
--C’est l’heure de votre promenade, dit Louise. Allez donc au
Luxembourg. Tout sera arrangé pour l’heure du dîner.
Perdu dans des pensées sans nombre, M. Fauche descendit l’escalier. Les
fenêtres en donnaient aussi sur la cour, comme son cabinet de travail,
et il fut tout étonné de ne pas entendre le merle. Il y avait du soleil,
pourtant. Le merle chantait toujours, quand il y avait du soleil.
Contre la loge du concierge, il aperçut la cage. L’oiseau était bien là,
mais silencieux. Tout rencogné entre sa mangeoire et les barreaux de fil
de fer, l’œil extraordinairement élargi, la poitrine agitée d’une
palpitation qui ne cessait pas, il regardait fixement un horrible nid en
molleton vert, solidement fixé par des nœuds de laine rouge entre deux
perchoirs. Une espèce de morceau de viande grisâtre, avec un long bec
tout jaune et grand ouvert, s’y agitait.
--C’est un petit merle tombé d’un arbre qu’on vient de m’apporter,
expliqua le concierge. Alors, je l’ai mis dans la cage de l’autre. Mais
depuis qu’on le lui a donné, ce petit, il a l’air tout drôle, le vieux!
--Ah! vraiment, il a l’air tout drôle? répéta M. Fauche.
Et il franchit précipitamment le pas de la porte.
* * * * *
Le lendemain du jour où Marie-Blanche était entrée si brusquement dans
sa vie, M. Fauche l’interrogea sur l’étendue de ses connaissances. Il
fut stupéfait d’apprendre qu’elle ne savait pas lire.
--Mais, compléta Marie-Blanche fièrement, je sais le piano. Où est le
piano, ici?
--C’était une phrase toute naturelle. Pourtant, elle fit au cœur de M.
Fauche une petite morsure aiguë et affreusement douloureuse. Il n’osa
pas demander à cette petite fille pourquoi, alors qu’on lui avait
appris ses notes, on avait oublié de lui enseigner ses lettres. Il le
savait bien: l’homme pour lequel sa femme l’avait abandonné était
musicien. Et c’était lui sûrement qui avait pris le premier ces mains,
ces frêles mains grasses, ces mains où se voyaient encore les adorables
fossettes de l’enfance, et qui les avait posées sur les touches. M.
Fauche crut le voir penché au-dessus de la tête de Marie-Blanche, les
doigts dans les anneaux de ses cheveux couleur de marron mûr, et il fut
jaloux, jaloux d’une façon horrible, bien plus qu’il ne l’avait été
après le départ de sa femme. Il y a des hommes qui sont pères avec
beaucoup plus d’exclusive âpreté qu’amants ou maris. M. Fauche en était
un.
Le lendemain, il conduisit Marie-Blanche au cours préparatoire du lycée
de filles Desbordes-Valmore.
--Belle enfant! dit mademoiselle Béchart, la directrice. Petite, comment
t’appelles-tu?
La petite fille, à qui elle avait donné un bonbon, répondit sans
hésiter:
--Marie-Blanche.
--Marie-Blanche qui?
--Mais, dit-elle étonnée, Marie-Blanche Estrella!
C’était le nom de l’amant. Naturellement. On disait autour d’elle
monsieur et madame Estrella et, par conséquent, la petite Estrella.
Mademoiselle Béchart comprit, et pinça des lèvres. Le pauvre M. Fauche
se détourna, regardant quelque chose, sur la muraille. Il éprouvait
cette sorte de rancune amère qui sèche subitement la bouche, et empêche
de parler.
Deux heures plus tard, ayant lui-même fait son cours au lycée Leverrier,
il revint chercher la petite, qui avait pris sa première leçon, et joué,
surtout joué. A travers le Luxembourg, elle eut de ces bonds qui font
penser aux moineaux quand ils sautent dans les allées. Et lorsqu’elle
marchait tranquillement, lorsqu’elle consentait une minute à marcher
tranquillement, elle portait en arrière tout le haut de son corps, qui
reposait sur ses reins étroits, ravalés, bien nerveux. M. Fauche, qui
n’avait de sa vie auparavant regardé comment c’est fait, une petite
fille, en était tout émerveillé, comme un sauvage qui voit pour la
première fois une comète, une étoile à queue, un astre insolite,
inquiétant et très beau, éclaté on ne sait comment, au milieu du ciel,
et qui sûrement va s’en aller, comme il est venu, d’une manière
incompréhensible.
En traversant la cour de sa maison il aperçut la cage du merle, toujours
accrochée au mur. Les deux pattes agrippées à un barreau, au-dessus du
nid en molleton vert, l’oiseau faisait remonter, de son gésier jusqu’à
son bec, la pâtée qu’il avait broyée pour le compagnon qui venait de lui
tomber des nues. Des ondulations régulières faisaient frissonner les
plumes de son cou; il fermait les yeux, comme ravi; et le petit merle,
perpétuellement affamé, sortait du fond de son gosier grand ouvert une
langue rose, pointue, cornée, toute tremblante de gourmandise.
Le concierge, d’un air impatient, sifflait au vieux _la Marseillaise_.
Mais lui, ce merle jadis artificiel artiste, tout hagard maintenant,
tout hébété et enthousiaste aussi de son rôle nouveau, n’arrivait plus à
se rappeler l’ancienne chanson. Il s’y efforçait tout de même, on le
voyait bien. Il baissait la tête, clignait ses yeux noirs, polis,
ardents, peut-être même parfois retrouvait-il une ombre de souvenir.
Mais à l’heure même il ne pouvait pas siffler, puisque sa gorge était
occupée à préparer, à broyer, à faire descendre cette pâtée pour le
petit. Non, décidément, il avait autre chose à faire! Une puissante
injonction, celle qu’entendent tous les oiseaux nicheurs, mâles et
femelles, quand la saison est venue, lui commandait d’oublier tout ce
que, dans une oisive captivité, il avait appris; et sa pauvre cervelle
était tout étourdie des conseils encore brouillés de l’instinct revenu.
M. Fauche fut assez troublé de cette correspondance singulière entre
l’aventure de cet oiseau et la sienne. En même temps, il pensa au _père
Goriot_, puis au _Canard sauvage_ d’Ibsen, et s’en blâma, comme il
faisait toujours quand une réminiscence littéraire venait en lui
s’incorporer à un sentiment vrai, pour en gâter peut-être la force et la
sincérité. C’est un des plus tristes soucis des lettrés et surtout des
professeurs: ils retrouvent dans tous les coins de leur mémoire des
images de leurs impressions, même les plus ingénues, et s’exagèrent
alors la stérilité de leur âme, de leur sensibilité, de leur
imagination. M. Fauche haussa les épaules, tout mélancolique.
--Je savais déjà, songea-t-il, que je n’étais pas assez bon pour faire
un archéologue. Je comprends aujourd’hui que je ne suis qu’un vieux
pédant. Mais, allons, allons, je suis comme ce merle: je peux toujours
donner la pâtée!
Toutefois, il sentait bien que cette façon de rendre hommage aux lois de
la nature n’était encore qu’une illusion, une duperie où lui et l’oiseau
voulaient se plaire. Etait-il seulement le père de Marie-Blanche? Il
l’ignorait.